Atlantique Mati Diop / 2019

Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu’il aime, Ada, promise à un autre homme…

Légers spoilers.
 

Atlantique est de ces films dont la force repose tout entière sur une proposition, comme on le dirait d’une recette aux ingrédients très justement trouvés, à l’alchimie évidente. Et qu’on pourrait résumer ainsi : les disparus en mer, question éminemment politique, reprend à l’écran de par sa reformulation fantastique (voire horrifique) tout son poids traumatique et intolérable.

Mati Diop, c’est ce qui frappe immédiatement, sait trouver le langage d’une irréalité propre au nouveau siècle. C’est la peinture d’un Dakar sale et pragmatique, un Dakar de labeur, parfois égaré dans le fantastique de ses volutes de pollution grises, donnant l’impression d’une cité toute moderne endormie par quelque opium. Ou c’est encore l’immensité opaque d’un océan métallique face aux lumières artificielles des nightclubs, phosphorescentes comme l’écume en plein nuit… La manière dont tant de migrants ont fantasmé l’occident qu’ils désirent rejoindre, occident à jamais marqué par les vies sans nombre qui se sont perdues pour son mirage, accouche ici d’un Sénégal à la poésie macabre, nouvelle, où la familiarité du quotidien prend un tour froid et terrifiant, dans une Afrique à la fois déromantisée (triviale, réaliste, libérale) et hantée de croyances archaïques.

On n’a pas souvent eu l’impression si saisissante de découvrir l’Afrique (son quotidien, sa jeunesse, sa réalité, ses rêves, ses soucis) au cinéma ; il semble paradoxalement, par certains échos qui nous arrivent (et qu’il m’est difficile de vérifier), que le tableau qui en est fait par Mati Diop (mariage forcés, jeunesse pauvre traînant en boîte…) est totalement décalé, à côté de la plaque, par rapport à la réalité de la vie ordinaire des jeunes de Dakar. Mais ce paradoxe, au final, semble presque anecdotique : ce qui est rare et précieux ici, c’est le renouveau du regard occidental posé sur l’Afrique. À quand remonte la dernière fois que le cinéma européen a inventé une manière de regarder ce continent ? Le dernier nom qui vienne en tête est celui de Claire Denis (pour qui Mati Diop, d’ailleurs, a travaillé), c’est dire la rareté d’un regard neuf.

Voilà pour les qualités d’Atlantique, qui sait particulièrement bien mettre en scène le soulèvement progressif de son cauchemar ; le film peine, cependant, à y donner suite. Une fois le flirt fantastique passé, les explications sont ramenées sur le devant de la scène (la discussion avec la horde au bar, l’enquête qui se précise…), et à quelques exceptions près (la course contre le soleil), le film perd peu à peu de son pouvoir de fascination, enchaînant les scènes faibles qui devraient faire climax (voir, par exemple, la très paresseuse nuit d’amour, ou la phase finale arrivant artificiellement au bout d’un récit qui n’en a pas du tout préparé l’avènement). L’incapacité du film à résoudre l’énigme posée par sa forme-même, si l’on peut dire, laisse l’impression mitigée d’un concept qu’on n’a pas su pleinement réaliser.

On retiendra, en attendant confirmation pour Mati Diop, l’extraordinaire acuité de la photographie de Claire Mathon, qui aligne les fulgurances (l’écœurement de la chambre nuptiale à la lumière trop blanche, les océans aux reflets de fer, les chantiers pris dans la brume…) – et qui s’impose cette année, en seulement deux films, comme l’une des meilleures chef-opérateurs/rices en activité.

 

The Strangers Na Hong-jin / 2016

La vie d’un village de montagne est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués…

 

Devant le premier tiers de The Strangers (qui est pourtant le plus savamment mené du film), on a très franchement envie d’appuyer sur pause et de ne plus jamais lancer un seul polar sud-coréen. Du héros pleutre et balourd mangeant comme un porc, à ce plaisir complaisant du gore, en passant par ces mélanges de tons lourdingues qui sont devenus un véritable académisme, et jusqu’au comportement débile de la plupart des personnages, il n’y a rien ici qui ne soit pas irritant, déjà-vu et revu, depuis longtemps dénué du moindre enjeu.

Il n’est même pas question de codes, ou de références : à la limite, la façon dont ce film rejoue Memories of Murder (ruralité pluvieuse, hésitation du coupable…) sur un mode satanique n’est pas inintéressant. C’est plutôt cet entêtement à penser uniquement le cinéma comme une manière de montrer ses muscles en une série de tours de forces, et non comme un souci de trouver la note juste, qui énerve profondément – qu’importe la note puisqu’on ne fait que ressasser cette même vision torve du monde, cette même complaisance sentencieuse pour la violence, ces mêmes réflexes crâneurs… Une vision qui est celle de tout cinéaste sud-coréen de genre depuis 15 ans, et donc celle de personne.

Ce qui sauve The Strangers, ce n’est pas le naturalisme meurtrier crasseux qui faisait la singularité du précédent film de Na Hong-jin (survie viscérale, violence brouillonne – tout cela a disparu), mais plus simplement le glissement du récit vers un registre fantastique. La scène d’exorcisme notamment, qui se surprend à ne pas être une fête de gore et de violence, mais un jeu dialectique inattendu par les allers-retours du montage (que croire, que ne pas croire, de qui avoir pitié, contre qui exercer son sadisme), mène le film vers d’autres terres que celles du polar lambda.

C’est assez pour enfin s’attacher aux personnages et à leurs interrogations – notamment à leur incapacité à savoir vers qui projeter leur croyance, ce qui pose assez organiquement la question de la foi, partagée par un spectateur qui ne sait plus à qui accorder sa confiance, ou quelle lecture du récit adopter. Cela n’aura certes pas d’autres visées que d’envoyer le même spectateur jouer au whodunit et au recoupage d’indices sur internet après la séance (c’est la part la moins intéressante du film, celle qu’honore le petit twist final aux photos). Mais il s’en dégage aussi une dimension imagière forte de par sa nature bizarrement littérale, qui permet au moins d’imprimer quelques images en tête.

Gok-seong en VO.

Nostalgie de la lumière Patricio Guzmán / 2010

Au Chili, à trois mille mètres d’altitude, les astronomes venus du monde entier se rassemblent dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles, car la transparence du ciel y est telle qu’elle permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais aussi les ossements des prisonniers politiques de la dictature…

 

En visionnant Le Bouton de nacre, j’avais été frustré de découvrir un cinéma à l’identité magnifique (rythme rêveur, vagabondages de l’esprit, histoire récente et cosmos entremêlés), mais dont l’exécution me semblait passablement maladroite (artificialité visuelle, poésie ampoulée, propos surligné par la voix-off, interviews dignes d’un reportage lambda).

Avec Nostalgie de la lumière, film plus sobre mais aussi plus habité par l’émotion des témoignages, et tenu par une imparable unité (le décor du désert, qui fait très concrètement le lien entre le cosmos, les peuples passés et la dictature), le cinéma de Guzmán se déleste de ses défauts les plus sérieux. On pourra toujours tiquer sur le ressassement un peu kitsch d’images spatiales, évoquant quelque fond d’écran Windows, ou sur la volonté forcenée qu’a le réalisateur, en tant qu’interviewer ou à la voix-off, de faire des parallèles forcés entre le travail des astronomes et celui des archéologues.

Pour le reste, le film parvient à profondément toucher là où Le Bouton de nacre faisant déjà mouche : dans ce rythme cosmique, ce tempo apaisé de géant pacifique, qui crée une sorte de bulle protectrice autour du spectateur. Ce rythme, c’est celui des télescopes à la rotation ralentie, avançant aussi calmement que tourne la voute céleste, semblant imager la marche du temps lui-même – le tout face au désert, que le film nous fait expérimenter, et ce malgré les ossements qu’on y trouve, comme un espace désormais hors du temps (loin de la civilisation et des tracas politiques, loin de toute vie, ne corrompant rien, ne dégradant rien, ouvert sur des cieux bien plus vastes que les horreurs de l’histoire récente).

Ce rythme régulier, apaisé, fonctionne comme un fil rouge salvateur traversant tout le film (du pouls des souvenirs d’enfance du cinéaste, ceux d’un Chili tranquille de présent éternel, jusqu’à la respiration finale du nourrisson endormi, petit miracle échappé des années d’horreur de la dictature). Cette douceur générale permet de manier le traumatisme historique avec une infinie délicatesse, alors que Guzmán l’intervieweur, ou le narrateur, se montre parfois trop pressé pour y parvenir lui-même. Dans l’ensemble, le film est assez réussi pour qu’on ferme les yeux sur ses aspects les plus kitschs et volontaristes, et qu’on se laisse bercer par l’ampleur et le calme de son regard.

Nostalgia de la luz en VO.

Transes Ahmed El Maânouni / 1981

Ahmed El Maanouni suit le groupe de musique Nass El Ghiwane avec sa caméra. De Carthage à Paris, en passant par Essaouira ou Agadir, les quatre membres de la formation partagent leur quotidien avec le cinéaste…

 

On se demande d’abord ce qui sépare ce film de la simple captation de concert, qu’on aurait seulement agrémentée de vues du Maroc de l’époque et de scènes de la vie du groupe. Il se fait assez vite jour que ce qui intéresse le film, c’est cette sorte de fil rouge de la musique, et des différentes formes et incarnations qu’elle prend (en concert, répétée entre amis, chantonnée par un passant, priée ou sacrée), nous faisant passer de scène en scène à la façon d’un somnambule, plongés dans une sorte de transe sonore nous aussi. On se demande par exemple souvent comment on est arrivés dans telle scène, ou depuis quand elle a débuté ; ou bien l’on se surprend à être entrain de regarder des images de transe religieuse, alors qu’on pensait il y a encore quelques secondes être entrain de regarder les images d’un public de concert en liesse…

Plus que sa valeur dialectique, visant à mettre en relation ces diverses transes nationales (et notamment d’appuyer les racines populaires de la musique du groupe, par ces multiples chants de rue attrapés au hasard), ce continuum musical vaut surtout en tant qu’énergie capturée, qui semble traverser le film de part en part, et souvent en déborder (voir par exemple ce public de concert en extase, presque dangereux, hostile, parfois bagarreur en arrière-plan, qui à force d’exaltation pénètre sur la scène, touche les musiciens comme des idoles). La façon dont le groupe se produit appuie d’autant plus cette impression de débordement : debouts seuls sur une scène placée tout au milieu du public (comme une île de lumière au milieu d’un océan noir), qui semble fonctionner comme un aimant, un rectangle quelque peu abstrait, autour duquel l’immense peuple invisible se masse et s’agite.

Le problème, c’est que l’hypnose fonctionne aussi parfaitement sur le spectateur, qui se laisse assez vite traîner le long du film à moitié endormi, l’œil à peine vigilant, sans réellement tenter de se raccrocher aux parois qu’offrent les rares situations – et sans toujours savoir comment faire le tri entre cette singularité du film (le trip, le continuum), et les vapeurs d’un réel ennui aux scènes interchangeables et ressassées, qu’on divertirait simplement par les musiques que l’enregistrement offre à l’oreille (y étant peu sensible, j’ai pour le coup régulièrement eu l’impression de ne pas avoir grand-chose à manger). Il est possible que j’aie raté une dimension politique du film, dont les allusions m’ont semblées difficiles (les dialogues évoquent jusqu’à la colonisation portuguaise, et je lis ailleurs que le groupe se définit par le rejet du style musical égyptien…). J’ai également bien eu du mal à identifier ce qui pouvait relever d’incises plus fictionnelles. À défaut d’y voir très clair, le film glisse sur la conscience du spectateur endormi, qui ne retiendra pas grand-chose au-delà d’un fatras de sons et d’images, et de leur indéniable énergie.

الحال en VO.

Battleship Island Ryoo Seung-wan / 2017

Pendant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs centaines de Coréens sont emmenés de force sur l’île d’Hashima par les forces coloniales japonaises : un camp de travail où les prisonniers sont envoyés à la mine…

Légers spoilers.
 

Ce film, auréolé d’un culte encore semi-confidentiel, n’est pas celui qui me fera changer d’avis sur les tares du cinéma coréen. La virtuosité de l’entreprise est certaine (les deux heures passent en un souffle, mélangeant l’énergie de multiples genres, le suivi épique du bombardement puis de la bataille est indéniablement impressionnant…), et contrairement à nombre de ses collègues ayant œuvré dans le polar, Ryoo Seung-wan semble sincèrement accroché à ses personnages. Ceux-ci sont les fers de lance d’un lyrisme qui apparaît de fait moins artificiel qu’à l’accoutumée, moins frimeur, plus concerné – aussi grossier soient ses leviers (et paresseux les profils-types que chaque protagoniste vient sagement remplir).

Il reste qu’on a là qu’une différence de degré, et non de nature, vis-à-vis des habituels problèmes du cinéma coréen. Tant que l’horreur restera l’objet d’une mise en spectacle si complaisante (combien de temps avant que la gamine soit violée ?), tant que les arabesques de la caméra s’amuseront parmi les cadavres, tant que l’hystérie du jeu et le grotesque des affects feront ressembler l’ensemble à un carnaval (les japonais rieurs n’ont rien à envier aux pires caricatures de nazis), rien de ce cinéma ne pourra se résoudre. Et si la seconde partie, tendue par l’énergie de l’évasion, se fait un peu plus respirable, sa fibre épique ne sait s’exprimer que par l’exaltation outrée d’un nationalisme repoussant, qui rebute au centuple.

Aussi horrible que soit cet épisode historique, il méritait plus qu’un tour de manège, et qu’un film si soucieux d’appuyer avec toute la grossièreté dont il est capable sur les mamelles de notre indignation (on ne comprend pas autre chose, devant ce plan final et ce visage face caméra, plus morveux que chez Kechiche : allez, encore quelques seconde pour traire jusqu’au bout les sentiments patriotiques du spectateur). Doué ou pas, virtuose ou pas, divertissant ou pas – à ce stade de vulgarité et de répulsion, ça n’a plus grande importance.

Goon-ham-do en VO.

The Taste of Tea Katsuhito Ishii / 2004

Le quotidien des Haruno, qui habitent une petite ville de montagne près de Tokyo…

Quelques spoilers.
 

C’est presque miraculeusement que The Taste of Tea évite l’écueil qui lui était tout destiné : celui d’être un film pochette-surprise aux petites originalités alignées, qui enchaînerait fièrement les bizarreries et effets, sans être habité par grand-chose de plus.

De ce film redouté, il ne reste que des traces : la gêne occasionnelle de SFX poussifs ayant mal vieilli, et quelques passages inutilement outrés (l’enregistrement du clip, le final spatial kitsch). Mais la majeure partie du folklore loufoque que déplie Katsuhito Ishii est digérée et neutralisée par le coulé d’une ambiance tiède et apaisée (cadre rural, éloge du farniente, foyer familial libre et sans drame accueillant tout étranger de passage, narration agréablement ouverte et ellipsée…). Les bizarreries sont souvent reléguées à la périphérie d’une douce étrangeté plus générale, qui met un point d’honneur à d’abord être cinématographique, c’est-à-dire affaire de cadre, de montage ou de rythme (la première apparition du double géant de la petite fille advient ainsi dans une scène qui tient d’abord à ses jeux de hors-champ et de suspense, et dont l’intrusion fantastique est seulement la coda ; le récit loufoque et scatologique de l’oncle est d’abord pris dans le jeu somnolant et fatigué de l’acteur, et dans les réactions joyeuses de son neveu, leur complicité primant sur tout le reste).

The Taste of Tea avance ainsi avec une grâce et une aisance inattendues, se trouvant plutôt au final menacé par le danger inverse, celui d’être un film trop gentillet : de se révéler être, sous la surface carnavalesque, une chronique familiale apaisée de plus (premier béguin adolescent, enfant taciturne qui se ballade en silence dans le film comme un Tati junior, disparition du grand-père pour contrebalancer l’humour omniprésent de son poids d’émotion…). Ce genre de films, le cinéma asiatique en produisait des dizaines ces années-là, leur poésie facile étant accueillie à bras ouverts par un public européen qui n’avait pas encore perçu la redondance et la platitude de ces académismes.

En ce sens, la fin consensuelle de The Taste of Tea, qui réduit tout son projet à un petit montage compilatoire des personnages, le tout sur quelques notes gentillettes soldant l’émotion du récit à prix discount, peut laisser une dernière impression mitigée. Et ce serait injuste, tant ce film a frôlé de pièges et d’occasions d’être énervant, durant 2h30, sans presque jamais s’y brûler une aile.

Cha no aji en VO. [extrait]

Vigil Vincent Ward / 1984

Aux confins de la Nouvelle-Zélande, la jeune Toss voit son quotidien bouleversé lorsque son père meurt subitement en gardant ses moutons…

 

Vigil est un film extrêmement imagier, ce qui n’est pas très étonnant de la part d’un jeune cinéaste des années 80. Surinvesti, visuellement gavé (pas un plan qui ne semble être gorgé de travail), le film de Vincent Ward réussit sans mal à créer d’étranges visions, à façonner de fortes ambiances (la ferme semble perdue tout au bout du monde). De cette aura mythique découle un film où chaque péripétie semble se gonfler de petits airs allégoriques.

L’ensemble cependant se condamne un peu à rester en surface. Les thématiques lourdingues qui animent le récit forment un blougi-boulga thématique (perte d’enfance, éclosion de la sensualité, deuil…) que le montage assez dispersé laisse à l’état de matériau informe, dans une espèce d’évocation constante qui se voudrait onirique, mais qui permet surtout au film de ne jamais dire grande chose de très clair. Les moments voulus fatidiques, ou à fort potentiel émotionnel (la mort du père, le rejet de Dieu, l’envol de l’arbre) sonnent ainsi un peu creux : n’ayant rien d’autre qu’un magma thématique vague auquel faire écho, ils n’apparaissent au spectateur que comme des manières, des éléments d’imagerie détachés de tout enjeu plus profond.

Ce qu’on retient alors surtout de ce film, et ce dès le dialogue d’introduction placé sous le signe du climat, c’est encore une fois cette manière étrange dont les cinéastes néozélandais filment leur propre pays : comme une terre étrangère, déraisonnable (humidité anormale, explosion de couleurs froides et saturées, vallées encaissées au relief improbable, fosses embrumées, montagnes à la topographie illisible, atemporalité qui croise et brouille les siècles à l’image). Campion avec La Leçon de Piano, Jackson avec Le Seigneur des anneaux, et maintenant Ward : tous filment ces paysages en les hallucinant, comme s’ils débarquaient d’un autre pays, et découvraient une autre planète. Comme s’ils n’avaient jamais réussi à s’y habituer eux-mêmes.

 

Un jour dans la vie de Billy Lynn Ang Lee / 2016

En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie ayant survécu à une violente attaque en Irak. Érigés en héros, lui et ses camarades sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader à travers le pays… avant de les renvoyer au front.

Quelques spoilers.
 

En découvrant Un jour dans la vie de Billy Lynn en janvier dernier, j’ai eu l’impression immédiate de me retrouver face à l’un des meilleurs (et rares) grands films de la décennie. Qu’il m’ait fallu plus de dix mois pour réussir à écrire dessus n’est qu’un signe, parmi d’autres, de la singularité de cet étrange objet, si transparent d’apparence, qui offre le flanc à tant de mauvaises lectures possibles que c’en est décourageant.

Résumons le problème ainsi : Billy Lynn est un film où la guerre et la vie civile se croisent par de multiples flash-backs, où le crépitement des feux d’artifices ravive les souvenirs de tirs, et où se donne à voir l’absurdité mercantile des grands shows télévisés… Le film semble donc, à première vue, s’offrir comme un objet discursif un peu simplet, une entreprise satirique au message clignotant. Si on le regarde sous cet angle, c’est un projet évidemment limité, dont le propos est joué dès la première image, sans pour autant avoir la force de frappe traumatique de bien d’autres films anti-guerre.

Or l’intérêt est ailleurs. Car si tout dans Billy Lynn se croise et s’interpénètre (la réalité et le show, le show et la guerre, le conflit et ses images), ce n’est pas de façon dialectique : cette confusion, Ang Lee l’aborde d’abord sur le plan de l’expérience physique, hallucinatoire, voire émotionnelle (se raccrocher, à tout prix, aux yeux du jeune soldat perdu dans le chaos des images). Le film est un voyage immobile qui nous fait comprendre viscéralement, intuitivement, pourquoi ces soldats ne sont bien qu’entre eux.

 

Star Tours

Le signe le plus parlant de cette démarche, c’est le procédé technique qui fut mis en avant pour la promotion du film (120 images par seconde, 3D, ultra-haute définition), ce qui semble un peu relever de l’attraction Futuroscope, alors que rien à l’image ne s’y prête (des hommes debout dans un stade, et c’est un peu près tout). Comme bien d’autres, j’ai découvert ce film en 2D et en cadence normale, mais cette volonté d’expérience immersive a laissé de nombreuses traces dans la mise en scène aux optiques écartelées, aux point de vues embarqués, à l’image claire et sur-lisible (jusqu’à cet échange final de gros plans avec Steve Martin, saisissants et presque offensifs, éclairés de la façon la plus crue possible). Le film agit comme un “simulateur de soldat rentré du front”, en quelque sorte, nous cognant avec lui à un monde que le numérique déréalise de fond en comble.

Car sous l’œil de la caméra numérique, tout est mis à plat, les collages se font saisissants : posez les soldats dans une limousine, et devant cette précision des contours, devant ces formes sans faille et ces couleurs clinquantes, chacun des deux mondes (le show, l’armée) semble ressortir dans toute son absurdité – tout en cohabitant en un grotesque mariage. Ang Lee a conservé de son précédent film cette forme un peu lisse et sans ombres, aux mouvements de caméra coulés et sans poids (on pense parfois à l’esthétique d’un direct-to-video friqué), les lieux et moments s’enchaînant à force de transitions ou d’incrustations perpétuant une impression de sur-fluidité, d’étrange continuum.

C’est tout l’intérêt du show Destiny’s Child, carnaval absurde à l’épicentre du film : tout y fait rime, certes (les feux d’artifice et les bombes…), mais surtout tout y cohabite (la chanson qui continue tranquillement alors qu’un soldat pète un plomb et attaque l’assistante, les instructions scéniques qu’on donne aux soldats comme on leur donnerait des ordres à l’armée). Contrairement aux autres films de guerre, les flashbacks n’ont ici pas à cœur de faire contraste avec un quotidien civil pacifié, mais au contraire de faire continuité, de créer des assimilations à l’évidence bizarre, de faire sentir dans la chair du spectateur l’irréalité du grand théâtre social (excellente petite scène aux faux gradins posés au milieu de nulle part). L’Amérique de Billy Lynn est hyperréaliste, elle est le premier outil hallucinatoire du film : un monde trop littéral, tout propre et clinquant (jusqu’à ces éclatants sièges bleus et rouges du stade, qui rythment visuellement l’intégralité du film), accumulant les signes et informations trop nettes. Au point de faire vivre le front comme un endroit plus prosaïque et réel que cet empire des images.

 

L’Enfant et la tempête

« Tu n’as pas un Advil ? », demande Lynn à leur accompagnateur pour ouvrir l’intrigue : c’est le coup d’envoi d’un film monté et pensé comme un mal de tête. Le “simulateur de soldat revenu du front” tient aussi à cela, à une sensation de crâne trop plein d’idées, de souvenirs, attaqué de sensations et de stimuli en surnombre. Une cocotte-minute… Tout l’informulé, le pas très bien exprimé, le gêné, le confus, bouillonnent sous l’image du bon soldat, sous ce jeune visage dont le gros plan fait fil rouge et tient le film.

Ang Lee est strictement callé sur la subjectivité de Lynn (s’il est au téléphone et se bouche une oreille, le son alentours baisse, par exemple), et cette expérience sensorielle du récit donne régulièrement le sentiment que le monde alentours dépasse. Asseoir le héros au milieu des gradins où le public réagit au match (se mettant soudain à crier, à huer, à s’agiter, redevenant calme…) crée un effet saisissant de débordement, comme si tout ce qui se tramait à l’intérieur de Lynn (tout ce qui est rentré, crispé, contenu) se figurait dès lors tout autour de lui. L’environnement sensoriel se vit alors sur un mode légèrement paranoïaque, le signe le plus anodin s’y fait agressif (une angoisse dont le flash-back au marché irakien propose, dès les débuts du film, une sorte de mode d’emploi). Le malaise de Lynn circule, s’incarne parfois dans le monde extérieur avant de se réfugier à nouveau derrière le visage (voyez par exemple Lynn en gros plan, posé devant son propre gros plan projeté sur l’écran géant du stade, qui soudain s’éteint… L’intériorité du soldat se ballade, s’incarne et se désincarne, mute et se déréalise, pendant que la société du spectacle lui vole et refaçonne son image).

Un jour dans la vie de Billy Lynn consiste pour le personnage à survivre à cette tempête, qu’il doit traverser quelques heures durant, quitte à s’en sortir par un réflexe autodestructeur (celui de retourner au front). Et si le film est touchant, c’est parce qu’il fonctionne en cela comme un pur mélodrame, projetant un gamin perdu, aux yeux terrifiés et humides, dans la broyeuse du monde des images. Lynn, bien que peu dessiné et caractérisé sur le plan scénaristique (le film est un simulateur dont il est d’abord le véhicule), n’en est pas moins un superbe personnage de par son innocence : totalement franc sur ce qu’il ressent, incapable de faire semblant, pleurant comme un petit garçon devant la mort de son sergent, vivant plein d’espoir une amourette adolescente avec une pompom girl – bluette qui survit miraculeusement à la férocité du regard d’Ang Lee. L’épilogue atteint à ce titre une nudité des affects qui donne des frissons, se permettant un dialogue sans défense et sans bouclier, qu’aucun film de guerre ne pourrait jamais accepter en son sein sans se couvrir de ridicule. Mais Lynn et ses confrères sont déjà bien au-delà de ce genre de jugements…

C’est sans doute cela, au-fond, qui fit le plus résistance à la réception critique et publique que ce film méritait. Comme il y a quelques années pour Eastwood, beaucoup sont entrés dans la salle projetant Billy Lynn en venant chercher les preuves et stigmates d’un film anti-guerre. Cette dimension y existe, bien sûr, personnifiée dans le personnage de la sœur (Kristen Stewart), mais il est parlant que celle-ci échoue elle aussi à convaincre ou comprendre son frère. Le mal de Billy Lynn, plus existentiel, et dont la guerre n’a été que l’élément déclencheur, tient davantage à une incapacité à vivre la société des images qui l’entoure comme étant “normale”. Et à préférer se replier avec ses frères d’armes dans cette limousine en marche, bulle autiste et protectrice les coupant de la folie du monde.

Billy Lynn’s Long Halftime Walk en VO. [extrait]