L’Affaire Cicéron Joseph L. Mankiewicz / 1952

Ankara, capitale de la Turquie neutre, 1943. Diello, le valet de chambre de l’ambassadeur du Royaume-Uni, propose à un attaché de l’ambassade du Troisième Reich de lui vendre des documents britanniques classés top-secret…

Quelques spoilers.
 

Écriture savante, brillante mise en scène de la parole, grande rigueur formelle… L’Affaire Cicéron est un véritable show du savoir-faire de Manckiewicks ici réduit à l’os, à son niveau le plus sec, entièrement mis au service de la machinerie d’un récit à suspense. Comparé à d’autres de ses films (où la science du cinéaste se mêlait à des tonalités plus mystérieuses, intimes, ou romantiques), on a un peu de mal ici à trouver une porte d’entrée.

Son identité, le film la trouvera finalement dans les rapports de domination. À l’image de la confrontation finale qui, dans Eve, voyait Georges Sanders soumettre le personnage d’Anne Baxter, toute scène dialoguée dans L’Affaire Cicéron consiste à savoir qui écrasera l’autre de son pouvoir et de son assurance. Ainsi en est-il du personnage de James Mason, dont le jeu pousse à l’extrême la dimension potentiellement sociopathe du légendaire flegme britannique, laissant son interlocuteur défait, incapable de tenir les exigences qu’il avait à lui opposer, écrasé sous une parfaite maîtrise rhétorique. Les échanges avec Danielle Darieux colorent ces jeux de domination d’une lutte des classes plus explicite, prenant alors un visage proprement SM (façon maîtresse et domestique), et dont l’érotique déviante déteint sur l’ensemble du film – au point qu’on a parfois l’impression d’évoluer dans une version gueule de bois de l’univers de Lubitsch (via Moyzisch, on est d’ailleurs parfois pas loin de To Be or Not to Be). Il y a par exemple quelque chose de bizarrement soumis et servile dans la perfection avec laquelle Mason joue au valet pour l’ambassadeur…

Sous ce prisme sado-masochiste et sous le regard de Mankiewicks, le conflit géopolitique mondial semble n’être plus que le masque superficiel, interchangeable, de cette lutte de classes qui au fond n’a jamais cessé : ainsi l’ambassadeur allemand, qui a un nom à particule, méprise avant tout le pouvoir nazi parce que c’est une « bande de délinquants juvéniles » – comprenez des non-aristocrates. La manière dont le héros veut prendre sa revanche sur ce jeu des classes sociales, et la façon cruelle dont celles-ci s’avèreront toujours primer sur n’importe quel autre lien d’intérêt (remettant le personnage “à sa place”, soulignant une blessure originelle expliquant partiellement son comportement prédateur), tout cela maintient le film alerte et vivant : la mécanique du récit d’espionnage trouve alors un sens et un devenir, quoiqu’un un peu sagement soulignés par une scène finale sans grand panache.

Five Fingers en VO.

JSA (Joint Security Area) Park Chan-wook / 2000

Une fusillade dans la Zone Commune de Sécurité séparant les deux Corées laisse morts deux soldats de l’armée du Nord. Pour désamorcer cet incident diplomatique majeur entre les deux pays, une jeune enquêtrice suisse est chargée de mener l’enquête…

Quelques spoilers (je vous conseille vivement d’aller découvrir ce film le plus vierge possible, sans rien chercher à en savoir).
 

Joint Security Area, premier “vrai” film de Park Chan Wook1, se situe à un point d’équilibre a priori pas très ragoûtant : d’un côté, le cinéaste n’a ici pas encore toute sa maestria visuelle, toutes ses capacités virtuoses et baroques ; et de l’autre, en tant que tout jeune réalisateur, il est encore (plus) facilement séduit (que d’habitude) par les petits effets de pose et d’épate. Sur ce point, toute la première partie fait un peu peur (on sent à plein nez tout ce que les années 90 pouvaient avoir de modes et de daté).

L’essentiel, cependant, est ailleurs : dans le fait que ce film, pourtant peuplé d’hommes (l’enquêtrice ne vient pas confronter tout un monde masculin pour rien), est celui où Park Chan-wook va déployer une tendresse totalement inattendue. Il y a presque quelque chose de l’ordre du hacking ou du détournement dans cette infinie douceur – dans cette manière dont le film, comme trahissant le thriller nerveux qu’il a vendu au public (exactement comme les personnages trahissent leurs pays respectifs), se met à peindre la camaraderie de ces militaires retombés en enfance, qu’il observe comme un miracle ambulant, en une série de moments “chous” maniés comme un oiseau fragile, poussés à un point de tendresse et d’attentions qui leur donnerait presque des accents amoureux. Quand enfin, après une heure de ce baume, le récit Cassandre referme sa boucle et que la violence annoncée explose, le film semble se liquéfier, et la tension retomber sur des personnages sans carapace, hagards, tous nus.

Ainsi désarmé, Joint Security Area semble bizarrement renier tout ce que le thriller sud-coréen aura de plus tarte et caricatural dans l’âge d’or à venir (âge d’or dont ce film, paradoxalement, est l’un des tops départ). D’autant que les capacités encore limitées de Park Chan-wook le forcent souvent ici à se faire plus humble, plus simple et plus proche de ses personnages… Au final, loin d’être une sorte de brouillon tête à claque de la carrière à venir, ce film s’offre comme son antidote, venu résoudre à rebours tous les pièges de la future filmographie. Si les petites maladresses nombreuses (perso féminin falot, effets datés, final qui en rajoute dix couches sans savoir finir…) ont aujourd’hui disparu du cinéma de Park Chan-wook, le réalisateur n’a jamais réussi à retoucher à une telle émotion du doigt – même dans ses deux derniers opus, qui ont pourtant fait le choix, sur le tard et pour le meilleur, de ré-explorer les rapports humains sans en passer par la violence.

Gongdonggyeongbiguyeok JSA en VO.

 
 

Notes

1 • Les deux premiers films de Park Chan-wook n’avaient pas fonctionné en salle, et lui-même n’en était pas satisfait. Ce film, qui est une commande du Myung Films (une adaptation d’un roman de Park Sang-yeon), est le premier budget important confié au cinéaste, et le premier où il déploie un goût du contrôle (film extrêmement préparé, et entièrement storyboardé) qui ne le quittera plus par la suite. Ce projet de la dernière chance pour Park Chan-wook fut au final un immense succès en Corée du Sud, lui permettant de définitivement lancer sa carrière de réalisateur.
 

Ludwig Luchino Visconti / 1973

La vie de Louis II de Bavière, de son couronnement à l’âge de dix-huit ans jusqu’à sa mort aux circonstances troubles…

Légers spoilers.
 

La chute et le déclin de l’aristocratie, qui fut l’obsession lisible de Visconti sur une grande partie de sa carrière, n’est ici même plus le sous-texte de son cinéma, mais son cadre historique le plus concret (roi déposé par son gouvernement bourgeois, châteaux vidés). Quoi de mieux, pour aborder la dégénérescence de tout un monde princier, que la folie littérale d’un monarque dont on ne cesse de répéter que la famille, à force d’inceste, a produit des dégénérés ?

La dégénérescence à l’œuvre, c’est d’abord ici celle d’un goût esthétique : celui d’un monarque qui a de la royauté une vision romantique, c’est-à-dire tardive, déjà consciente, déjà amoureuse d’une image et d’un passé idéalisés, déjà dans l’après. Le romantisme du film, en somme, est déjà ici sa propre parodie triste : Visconti peint Ludwig comme une sorte d’émo avant l’heure, que personne ne peut sortir de son adolescence pompeuse – une adolescence qui aurait les moyens dangereux de ses délires (pouvoir absolu, dettes contractées à l’envie…), tout en se décomposant dans les tourments physiques et phobiques de l’âge adulte (misanthropie, peur de la foule, rages de dents ou migraines). Le Disneyland kitsch au sous-sol du Château de Linderhof, grotte aux cygnes et barque sortie d’un fantasme de midinette (que Visconti redouble de couleurs douteuses et de lumières dégueulasses1), apparaît comme un délire de chambre d’ado : au fur et à mesure que le personnages se dégrade, son romantisme devient rococo, puis pur mauvais goût.

Helmut Berger, dont le visage même ressemble à un pacte faustien (cette beauté froide et ciselée découpée de sourcils sardoniques), raconte presque à lui seul, simplement en apparaissant à l’image, comment l’idéal de beauté chez Visconti s’est racorni en vieillissant. Plus Ludwig s’entoure d’un délire de beauté, plus il semble pourrir physiquement, se creuser en lui-même, petit gnome repoussant aux yeux creux, à la peau livide et aux dents pourries, ramené à un stade larvaire et utérin (bébé empâté restant dans son lit pour qu’on lui donne spectacle). Visconti le métamorphose en une sorte de Nosferatu, silhouette en manteau noir marchant parmi les jeunes corps dévitalisés jonchant l’auberge, ombre perdue dans son immense château vide (que la brume de certains plans transforme même en manoir hanté)2. Ce vide semble la dernière étape de la décomposition, comme en témoigne la scène où Schneider éclate de rire devant la galerie aux lustres immense et inoccupée : la fin de l’aristocratie sera pire qu’hantée, ce sera un musée. Le deuil de ce monde fini est partout : quand Romy Schneider visite le château, c’est avec une voilette noire comme on va au cimetière ; quand le gouvernement arrive sous la pluie pour déposer le roi, c’est en cortège funèbre (tous en noir, ombres semblables comme pour un enterrement)… C’est un film qui ne peut se finir que dans la nuit.

Restent à ce beau projet quelques limites. Si le trajet romantico-putride de Ludwig est plus séduisant et abouti que dans Les Damnés (dont ce film n’a pas, cependant, la profondeur politique), on a tout de même du mal à se départir de la sensation que le cinéma de Visconti est alors bloqué dans une sorte de ressassement. C’est notamment flagrant dans la scène à l’auberge, moment orgiaque se finissant sur le tableau de jeunes éphèbes ivres morts, exactement comme dans Les Damnés – configuration que le film ne renouvelle en rien.

Plus généralement, cet opus tardif continue à donner l’impression que l’art de Visconti a vieilli et s’est affaissé avec le pourrissement qu’il décrit : le style n’a plus grand chose de vif ou d’alerte, il macère, se dilate en scènes apathiques, et en plans trop installés. Le style ne jouit plus, et semble à présent moins exprimer qu’incarner son obsession pour la décrépitude, par un filmage toujours plus pâteux et éteint, comme endormi ou un peu absent, à la lisière de l’académisme parfois (ce côté empesé de la cérémonie ouvrant le film, ce faste lourd, ou les lourdes robes se confondent avec la profusion décorative de la pièce, comme un tout englué). Il règne une grande impression d’impuissance déçue sur ce film, qu’illuminent bizarrement çà et là quelques jeunes figures masculines (le jeune page, le jeune frère…), tels des souvenirs d’un idéalisme d’avant, fantômes de la filmographie passée qui déambulent. Cet abattement, c’est certes aussi ce qui fait l’originalité de cette fin de carrière mortifère. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait été Ludwig, et son projet de pourrissement si précis, s’il avait été fait aux sommets opératiques de la carrière de son réalisateur.

Ludwig : Le Crépuscule des dieux en VF.

 
 

Notes

1 • Il y a tout un langage de la couleur qu’il serait passionnant d’étudier dans les derniers films de Visconti. Romy Schneider, qui apparaît à la fois ici comme un possible salut pour Ludwig (une affection partagée), et comme la seule voix de confiance du film (lucide, fiable, raisonnée), est pourtant introduite à l’image dans un mélange de rouges et de verts évoquant une sorte de nausée. Même cette présentation romantique (jeune princesse audacieuse à cheval…) semble alors déjà saumâtre et contaminée, comme l’est cette relation par le récit (l’éventualité d’une union incestueuse).

2 • La scène des torches sous la pluie à la fin, ravive d’ailleurs encore davantage le film d’horreur en ramenant l’imagerie d’un autre film de monstre : celle de Frankenstein.
 

Edvard Munch Peter Watkins / 1974

Fin du XIXe siècle, en Norvège. Edvard Munch est un jeune peintre prometteur. Mais c’est aussi un homme tourmenté par ses drames amoureux, par la crainte de tomber malade, et taraudé à l’idée ne pas être reconnu à la hauteur de son talent…

Légers spoilers.
 

Comme souvent devant les séances annoncées longues (près de 3h, ici, tout de même1), la première partie d’Edvard Munch m’a été difficile. Pas que le film soit complaisant dans la lenteur ou la neurasthénie, bien au contraire : plein comme un œuf, avançant à un rythme effréné, le projet de Watkins est une sorte de bombardement, comme voulant immédiatement cerner l’œuvre de Munch par tous les fronts : misère du contexte social sordide, sinistre d’un monde bourgeois aux pulsions refoulées, enfance macabre d’une famille de morts et de maladie, premiers émois compliqués… Sans introduction ou presque, le film nous projette dans cet univers sobrement repoussant (dont il est aisé de déduire Le Cri et bien d’autres œuvres phobiques), en un chaos narratif jamais rassasié de croisements et de rencontres (allers-retours dans le temps, voix et images entremêlés, situations et commentaires superposés).

Watkins paie cette richesse par un résultat assez étouffant (pas un plan qui ne se pose, pas un seul cadre large), comme refusant par principe tout pas de recul, s’enfermant dans une intériorité d’autant plus bouillonnante que, dans les faits, la vie du jeune Munch n’est longtemps que fixité, corps silencieux et visage de cire prostrés dans un coin de la pièce, macérant dans ses pensées, ruminant ses tourments, sans que ceux-ci aient encore trouvé leur exutoire dans des toiles plus personnelles. Peu subtil, le film use et abuse tout du long d’incises sur lesquelles il revient et insiste (les souvenirs de malades crachant du sang, les moments du premier amour), les accolant sans fin et presque hasardeusement à n’importe quel moment de la vie de son héros, comme pour en tirer jusqu’à la dernière goutte de jus, avec un acharnement qui ne bénéficie ni au film, ni au personnage (qui par ce ressassement obsessionnel amoureux paraît éminemment toxique).

Le film se fait plus simple à pratiquer dans sa deuxième partie, quand le corps de Munch se met enfin en mouvement (voyage à travers l’Europe, projection des passions internes sur la toile), dessinant un parcours plus lisible qui permet au geste de Watkins de respirer un peu, quitte à ce que le film y perde en richesse évocatrice, et en possibilités de recoupements sans fin. Tout cela n’empêche pas le concept d’être génial (ce “documentaire” pris sur le vif, avec ces hésitations et regards caméra anachroniques, immergeant dans l’époque et ce monde glaçant mieux que tout autre dispositif, tout en analysant brillamment l’œuvre du peintre par de multiples chemins). Mais la note que le film veut circonscrire finit par se faire ânonnée et radotante – et malgré l’inventivité du montage, il est permis de penser qu’on n’aurait pas perdu grand-chose avec une heure de moins.

Edvard Munch, la danse de la vie en VF.

 
 

Notes

1 • Il s’agit seulement de la durée de la version cinéma (2h54) conçue à l’époque pour la sortie américaine, et qui est encore aujourd’hui la copie exploitée en salles ; mais le film existe aussi dans une version intégrale de 3h30 (c’était à l’origine une mini-série en trois épisodes, produite par les télévisions nationales norvégienne et suédoise).
 

King Vidor 3 films muets

De King Vidor muet, je n’avais vu jusqu’ici que deux films secondaires et peu mémorables, dans le cadre d’un cycle sur les actrices comiques des années 20. Profitant de la récente rétrospective que lui a consacré à la fondation Pathé-Seydoux, où s’alignaient nombre de raretés et d’introuvables, j’ai brillamment choisi la paresse en n’allant voir que ses gros classiques institutionnalisés (pour ma défense, La Foule n’est à ce jour toujours pas disponible dans une copie vidéo digne de ce nom). En voici donc trois, dans l’ordre où je les ai découverts…

 
 

La Foule

1928

John Sims a toujours cru qu’il deviendrait quelqu’un d’important. Mais son père meurt jeune, obligeant John à intégrer la foule des travailleurs. À 21 ans, c’est un employé anonyme des assurances Atlas à New York. Bert, un de ses collègues, lui fait rencontrer Mary… (The Crowd en VO)

Spoilers. La Foule a tout de l’ampleur des chefs-d’œuvre de la fin du muet, ces “fables cosmiques” (L’Aurore, Le Vent, La Terre…) qui font résonner l’histoire de quelques personnages modestes avec la grandeur mystérieuse du monde : de la même manière, ce film vient relever une situation de mélodrame très simple (chronique du délitement d’un couple) par des images allégoriques et des moments immenses, comme si l’aventure intime se faisait ça et là plus ésotérique et mentale (l’escalier mortuaire, le bureau aux mille employés, l’entrée dans la nurserie). King Vidor s’y attelle d’une façon plus froide et symbolique que ses collègues, plus consciente aussi (on sent l’envie très explicite de faire une “grande œuvre”), se démarquant également par la coloration plus explicitement sexuelle qu’il apporte aux péripéties (on a peu l’habitude de voir le sujet marié à cette forme hollywoodienne sécurisée, sans la parure plus concrète et triviale qui sera celle du précode).

Deux choses altèrent par ailleurs ce programme, comme des grains de sable crissant dans la belle et gracieuse mécanique. L’une, dommageable, c’est la matière très ingrate du film : que ce soit dans l’ascension (drague lourde, niaiserie) ou dans la chute (disputes, guerre d’égos, repli pathétique), le couple et le présent du film ne sont guère aimables, à l’image du jeu crispé et quelque peu cabotin de l’acteur principal (quand la comédienne qui lui fait face, d’une douceur douloureuse, offre une partition remarquable). Pas sûr que cette approche peu idéalisée des péripéties, presque mesquine même par moments, crée autre chose que de la gêne, d’autant plus quand les leviers mélodramatiques jouent si lourdement des contrastes outrés pour créer artificiellement du pathétique (récompense financière mais accident, séparation annoncée mais tickets-surprise, etc.).

L’autre altération de la fable, plus passionnante, tient à l’ambivalence du regard que pose Vidor sur tout ce barnum – jusqu’au dernier plan, terriblement ambigu, qui célèbre à la fois la puissance du spectacle (ce public pourrait être celui de la salle visionnant La Foule), autant qu’il renvoie à son spectateur l’image d’un troupeau d’anonymes venus oublier la violence du monde, dans des lieux prévus à cet effet pour le divertir de sa condition. On ne saura jamais, d’un bout à l’autre du film, si Vidor nous fait le tableau d’un individu défaillant (ne voulant pas assez travailler, fautif de l’échec de son couple) ou s’il fait le procès d’un système dans son entier (comme semblent le suggérer ces multiples intertitres dissertant sur « la foule »). La confrontation finale à l’enfant, qui évoque avant l’heure la marche douloureuse qui fermera Le Voleur de bicyclette, laisse d’autant plus dubitatif face à ce récit qui demande finalement au personnage de baisser les armes – en même temps qu’il lui offre, paradoxalement, un emploi poubelle qui pourrait secrètement mieux lui convenir. Bref, cette piste-ci (celle d’un film d’horreur sur le capitalisme et le mode de vie qu’il ordonne, mais qui semble aussi souvent plus spectateur que condamnateur de ce système) rend La Foule ambigu et stimulant, à défaut d’être toujours très plaisant à suivre.

 
 

La Grande Parade

1925

James, un jeune et riche Américain, s’engage par bravade lors de la Première Guerre mondiale… (The Big Parade en VO)

Quelques spoilers. Si ce film a lui aussi une réputation de mastodonte (grand projet de reconstitution de la guerre, ambition artistique revendiquée, plus grand succès commercial du muet…), La Grande parade a un avantage sur La Foule : ses envies d’épate y sont canalisées par la reconstitution des combats (vues d’avion, grandes batailles et interminables files de camions, figurants par centaines). Ce qui fait que sur le reste, le film n’a pas de gêne ou d’hésitation à être simple : pendant près de ses deux tiers, La Grande parade n’est en effet qu’une succession de scènes humaines étonnamment humbles dans leur fonctionnement, reposant souvent seulement sur une idée ou sur la complicité de quelques acteurs, en adoptant un tempo modestement comique. Le cinéma y fleurit sans ostension, discrètement et patiemment (quelques plans magnifiques et iconiques apparaissent çà et là, mais comme ils émergeraient de la course, du gonflement, de la respiration du film plus qu’ils ne s’y imposent). Cette manière parcimonieuse ira même se loger dans les scènes de guerre, qui reposent souvent sur une idée simple patiemment explorée : la scène de bataille en forêt par exemple, magistrale (qu’on ne voit même pas commencer, avant de se rendre compte que les figurants tombent petit à petit en arrière-plan) ; ou encore le climax lui-même, qui ne consiste finalement qu’à regarder trois personnages échanger au fond d’un trou.

Cette simplicité se traduit aussi par un refus de la grande fresque : le récit se contente d’un couple principal et de deux personnages secondaires tout au plus, tous dessinés à traits discrets, et sans enjeux en surnombre (choisir un fils de riche pour héros permet paradoxalement de limiter les implications de son engagement militaire, tout en donnant des avantages ambigus à la guerre qu’il va vivre – la possibilité d’un éveil amical, amoureux, et d’un premier contact trans-classes sociales). Ainsi ménagé de la profusion, le film respire, donnant cette curieuse impression que la guerre est d’abord, pour le réalisateur, une excuse pour rester aux côté de quelques personnages aimés.

Si l’on ferme les yeux sur les rares scories1 ou facilités du film, comme ces seconds rôles très typés dont on voit tout de suite la fonction, ou ces quelques laïus lyriques (de manière générale, le propos politique de Vidor sur la guerre est assez flou), La Grande parade gagne sur tous les plans, s’imposant tout simplement comme l’un des films les plus humains et émouvants du muet.

 
 

La Bohème

1926

Quartier latin à Paris, hiver 1830. De jeunes artistes parviennent difficilement à régler leur loyer. La jeune couturière Mimi, leur voisine, connait les mêmes difficultés financières et doit engager ses biens chez un prêteur sur gages. Mais la somme récoltée est insuffisante…

Quelques spoilers. Au contraire des deux autres films, La Bohème n’exprime pas la volonté manifeste d’être une grande œuvre, ou de révolutionner le cinéma. Dès l’ouverture se décèle au contraire l’envie de foncer bras ouverts dans l’imagerie balisée d’un ancien Paris fantasmé, et de son quartier latin aux joyeux artistes crève-la-dalle – des immenses pièces éventrées sous les combles l’hiver (décor outré au plancher manquant) jusqu’aux fenêtres romantiques qu’on escalade par les toits, en passant par l’imagerie pastorale des déjeuners sur l’herbe, tout y est.

Sur ce plan, sur la reconstitution de cette ambiance, le film est indéniablement séduisant, tout autant qu’il est prévisible : jusqu’à son titre, son but est d’investir une imagerie connue, pas de la questionner – et cela devient peut-être plus problématique quand on en arrive aux personnages eux-mêmes, qui seront eux aussi prévisibles de A à Z, notamment dans l’expression d’un romantisme tour à tour chou et pesamment passéiste (séduction par insistance, jalousies furieuses, etc.).

L’originalité du film alors, dans ce cadre très maîtrisé, c’est peut-être encore Lilian Gish : plus précisément, ce que l’actrice ramène des années 10, et de la forme primale et brutale de leurs mélodrames, au sein du Hollywood doré, romantique et confortable des années 20. En un sens, on peut voir le choix du Paris XIXè siècle comme une excuse pour retrouver ce cadre, ces enjeux et ces bâtisses prolétaires sordides qui étaient le présent et le décor lambda des mélodrames, encore seulement dix ans auparavant. Il en va de même pour l’agonie façon chemin de croix de Lilian Gish, magnifiée par un Vidor en grande forme, dans un final masochiste où l’actrice retrouve son terrain de jeu préféré (violence et pureté, via des méthodes de jeu dangereuses qui ont d’ailleurs traumatisé l’équipe), infusant le film d’images archaïques qui viennent frapper, telles un mauvais fantôme, à la porte du cinéma plus tenu qui lui a succédé…

Cette hybridité entre une brutalité et une outrance encore vivaces, et un cinéma plus rond sommé de l’accueillir, sauve La Bohème de l’exercice de style trop appliqué, l’électrise un peu. Par-delà ces considérations, le film, impeccable et visuellement splendide, est tout de même un témoignage assez flagrant du talent de Vidor et du modèle raffiné que mettait alors en place Thalberg – et, plus simplement, de la qualité du muet Hollywoodien lambda dans ces années-là.

 
 
 

Notes

1 • À noter, à ce titre, un détail amusant : la beauté paradoxale de l’effet visuel (une surimpression par transparence) qui place les hommes sur un champ de bataille bombardé, et dont le trucage finit par se voir. Cela devrait a priori gâcher la scène (gâcher l’effet de preuve du plan et altérer sa crédibilité – c’était d’ailleurs un peu le cas dans la scène de l’accident de La Foule, qui utilisait le même procédé). Et pourtant ici, sans que probablement cela soit volontaire, ce ratage produit une image poétique d’hommes qui avancent comme des fantômes (de leur marche lente, régulière, comme insensibles aux bombes alentours), comme des zombies ou des spectres – déjà promis à la mort.
 

Everything Everywhere All at Once Dan Kwan & Daniel Scheinert / 2022

Evelyn Wang est à bout : elle ne comprend plus sa famille, son travail et croule sous les impôts. Soudain, elle se retrouve plongée dans le multivers, des mondes parallèles où elle explore toutes les vies qu’elle aurait pu mener…

Quelques spoilers.
 

Difficile d’être sévère avec ce qui se présente à nous comme un ride d’exception, et un plaisir de spectateur comblé : Everything Everywhere All at Once est un exercice de continuelle virtuosité, qui trouve dans son concept SF (celui de mondes parallèles soudain plus si hermétiques que ça) un potentiel comique purement cinématographique – transitions infinies et collages, combats à transformations, absurde à invoquer pour faire avancer l’action. On pardonne volontiers au film, de fait, les béquilles qu’il croit devoir utiliser pour nous convaincre, que ce soit sa nervosité appuyée (le premier combat kitsch tout en accélérés, le jeu d’acteurs ©HK aux expressions faciales cartoon, les variations de ratio gadgets…), tout comme sa filiation docile aux normes de l’époque (comme chez Nolan, la moitié des dialogues servent au film à s’expliquer lui-même).

Cette perfusion à l’époque, c’est cela dit aussi ce qui donne au film sa profondeur, alors qu’il trône au sommet d’une décennie Hollywoodienne maladivement méta : ce zapping effréné d’un univers à l’autre, cette saturation audiovisuelle qui dégueule en tous sens, ce n’est rien d’autre que le régime contemporain des images – Michelle Yeoh navigue d’un monde à l’autre comme on swiperait sans fin les vidéos TikTok ou les profils Tinder. Le dégorgement de stimulis de notre monde moderne (pubs, clips, marché de l’attention) est ici porté à ébullition, à “surcharge mentale” comme le dit le film, au risque de flirter avec l’épilepsie (et de fait dans le récit, les personnages qui ont trop expérimenté ce régime d’images se brisent, tombent morts ou deviennent fous). Cette prise de conscience du chaos du monde visuel, du fait qu’on peut faire “tout et n’importe quoi” (toute vidéo imaginable existe quelque part sur la toile), mène à ce constat amer que finalement rien n’importe : au travers du jeune personnage nihiliste de Joy Wang, et via la génération qu’elle représente, se dessine la prise de conscience que si toutes les images existent quelque part dans le monde, que si cohabitent tout et son contraire, alors rien n’a de sens (et que par là-même aucune image n’en a).

Une mélancolie sourde parcourt ainsi cette comédie chaotique, quelque chose comme l’intuition d’un cinéma déjà condamné, qui a cassé la machine, réduit au champ de ruines d’un perpétuel attentat visuel (au point que les plans diffractés et multipliés apparaissent pour certains littéralement cassés, brisés à l’écran).

Il est plus décevant alors de voir le film incapable d’y apporter une réponse. Refusant d’épouser jusqu’au bout le chaos nihiliste et sa jouissance amorale, le film prétend retrouver du sens par l’injection tardive de maximes platounettes (importance de l’amour, d’être gentil), auxquelles il ne sait pas inventer une forme propre, se contentant de refermer la boucle par des effets de structures attendus (la rêverie SF n’était, au fond, que l’habit symbolique d’une banale histoire mère-fille). Le retour du sens ne s’impose alors pas par une épiphanie formelle qui résoudrait la question que pose la forme si particulière du film, mais simplement parce que le scénario décide de le proférer dans ses dialogues, en multipliant les parallèles appliqués entre ses différents mondes (qui ne viennent alors plus dire l’explosion des possibles, mais simplement illustrer et métaphoriser, en quelques segments reconnaissables et sagement parallèles, le conflit intime d’une mère et d’une ado). Le tout au point de retomber dans les travers de l’époque, les segments comiques (celui des doigts, notamment) venant se mêler au maelstrom pour s’excuser, d’un rire gêné, des passages recherchant l’émotion…

Bref, si le diagnostic posé par Everything Everywhere All at Once est précis, la solution qu’il y répond est artificielle : il y a bien à craindre que le cinéma face au monde explosé des images en soit toujours là, perdu et hagard à contempler l’abysse noire, en se raccrochant désespérément à quelques conventions.

 

Memories Kōji Morimoto, Tensai Okamura, Katsuhiro Ōtomo / 1995

Un recueil de trois courts-métrages voguant entre science-fiction et surréalisme…

Quelques spoilers.
 

Memories est d’abord une plongée au cœur de l’âge d’or du cinéma d’animation japonais, dont toute la science se re-déploie ici fièrement : beauté des ambiances et des lumières, primauté de la mise en scène sur le tout-animé, ambition formelle (notamment ce long plan-séquence d’Ōtomo)… C’est une véritable capsule temporelle de l’époque où cette industrie était au plus haut de sa maîtrise, pas encore perdue dans les hésitations et errances kitschs des décennies post-Ghibli.

Néanmoins, passé ce plaisir des retrouvailles, on est en droit d’émettre quelques réserves. Le premier segment, Magnetic Rose, est le plus conventionnel dans son univers (un mash-up de deux grandes marottes de la japanimation : le space-opera et l’imagerie victorienne), ainsi que le plus cliché dans ses archétypes (femme glacée et létale). Mais il sait transcender ces académismes par une mise en scène évocatrice et délicate, qui ne dérape que dans ses dernières scènes, lorsqu’elle en montre ou explique un peu trop. On retrouve en tout cas déjà là, de la main du réalisateur qui signera plus tard le meilleur segment d’Animatrix (le court Au-delà), ce délicieux flirt entre SF, fantastique et poésie ; la présence d’une progression dramatique en fait également le segment le plus prenant du film.

Les deux autres segments, tous talentueux soient-ils, laissent davantage l’impression d’un surplace. Stink Bomb, satire de la vie d’entreprise japonaise à travers la figure d’un servile employé lambda, n’est qu’une fuite en avant vers toujours plus de catastrophes et d’hypertrophie, ce dont le film joue certes explicitement (c’est le segment comique du trio), mais dont la prévisibilité ennuie de fait assez vite – que ce chapitre ne puisse avoir qu’une blague comme destination finale dit bien ses limites. Le dernier segment enfin (Cannon Fodder), où la mise en scène d’Ōtomo expérimente à plein (l’utilisation d’un plan continu), et où l’on sort des canons graphiques de la japanimation mainstream par le choix d’un trait plus ingrat, reste un tableau satirique sans destination : c’est justement la description de la journée type, donc cyclique, d’un univers steampunk et bouffon en guerre – un tableau virtuose mais en soi pas très surprenant.

Au final, si les trois segments ont la qualité d’apporter chacun une approche différente au pot commun, ils restent marqués par un même goût du baroque, du chaos progressif et de l’exagération, qui peut donner l’impression que l’ensemble finit par radoter la même note. En ressort une légère impression d’ennui et de stérilité (le sort de tous les films-omnibus ?), quand bien même on y aura fait la parade d’un grand talent.

Memorîzu en VO.

Licorice Pizza Paul Thomas Anderson / 2021

1973. Dans la vallée de San Fernando à Los Angeles, Alana Kane, 25 ans, fait la connaissance de Gary Valentine, 15 ans, lors de la photo de classe de ce dernier…

Quelques spoilers.
 

Six mois après l’avoir vu, il m’est toujours aussi difficile de cerner ce qui fait la réussite de Licorice Pizza – et cette incapacité à le saisir, à en identifier la force, n’est pas la moindre de ses qualités (même si cela explique, désolé d’avance, pourquoi je vais en parler de manière si décousue…)

Le film, réalisé comme entre copains (le fils de Phillip Seymour Hoffman, la chanteuse de Haim pour qui Paul Thomas Anderson a réalisé plusieurs clips…), se déshabille du côté majestueux et massif auxquels semblaient prétendre les derniers projets du cinéaste, se faisant paradoxalement impressionnant par sa modestie de surface (jusque dans les visages de ses acteurs, bien loin d’être des top-models). Et du filmage pellicule à l’imagerie des golden seventies ressuscitées, il serait tentant de d’abord expliquer le plaisir pris à Licorice Pizza en le résumant à un grand gâteau nostalgique.

Mais si le film l’est, nostalgique, c’est à plusieurs titres moins évidents que prévus… Déjà parce que le tableau de cette histoire “d’amour”, curieusement contaminée (plutôt qu’empêchée) par la différence d’âge et le monde vulgaire de l’entreprenariat, aboutit à des émotions moins évidentes que prévues, loin de l’imagerie dorée des premiers flirts. Mais aussi parce que la nostalgie ici à l’œuvre concerne le cinéma lui-même : un cinéma qui ne croule pas sous le souci scolaire des trajectoires de personnages, des arcs scénaristiques appliqués, des moments qui font sagement rime ou qui doivent se répondre. L’histoire d’Alana et Gary est l’exact contraire, suite de bifurcations et d’images énigmatiques (jusqu’à son très bizarre plan final), de moments ressassés et répétés en boucle (jalousie d’un côté, puis de l’autre), de trajets éparpillés qui semblent soudain reprendre un peu d’ordre, pour tout aussi soudainement se défaire et passer à autre chose… Le film, sur ce plan, est totalement imprévisible, que ce soit dans ses péripéties, dans sa structure, ou dans les émotions bigarrées qu’il convoque.

Cette insouciance cohabite curieusement avec le tableau lucide d’une décennie de consumérisme naissant, bordée d’un arrière-plan de troubles et de chaos (le Vietnam, la manière de traiter les femmes…). Sous le prisme de l’adolescence du jeune homme, ce magma historique et politique se recycle systématiquement en aventures absurdes (le choc pétrolier est ainsi l’occasion de la scène la plus comique du film) : un peu comme l’héroïne trouve de la ressource dans le jeune âge de son ami et y revient malgré elle (c’est-à-dire malgré ce que la raison dicterait), le film d’Anderson ne cesse d’en passer par la vitalité de l’adolescence pour raconter le chaos de ces années. La folie commerciale et entrepreneuriale par exemple, est ainsi moins “condamnée” qu’elle ne permet le tableau d’un moment du monde où tout le monde faisait n’importe quoi – d’un pays enthousiaste dans le futur, qui n’était que girouette et chaos, comme fonçant à toute allure sur la route sans trop prendre conscience de ce qui l’attendait plus loin (à l’image de la structure imprévisible du film lui-même).

En résulte un grand tableau général d’immaturité du monde (les adultes semblent tous tarés). Il y a quelque chose de très symptomatique du regard de Paul Thomas Anderson (et de la façon dont il observe toute cette époque) dans la manière dont l’héroïne, 25 ans, regarde un peu de haut cette bande d’ados, aspirant parfois à la maturité d’un monde d’adultes décevants qu’elle idéalise, en même temps qu’elle se met à agir comme une gamine elle-même (dans ses jalousies, par exemple, ou en squattant encore chez ses parents)… Cette absence de scission nette entre le monde de l’ado et celui de la jeune femme, cette façon même de ne pas vraiment en faire un sujet, ce grand relativisme qui remet tout à égalité et à plat, tient le film en un étrange équilibre. Comme une façon de raconter les évènements depuis le chaos lumineux de leur époque, et non dans un surplomb anachronique (y compris moral : la cinéphilie US en est encore à essayer de se démêler d’aimer un film où une majeure sort avec un mineur…), donnant à Licorice Pizza ce goût d’aventure authentique.