Notules # 11

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Manchester by the sea Kenneth Lonergan USA 2016
Personal Shopper Olivier Assayas France 2016
Paterson Jim Jarmush USA 2016
Sully Clint Eastwood USA 2016
Juste la fin du monde Xavier Dolan Canada 2016
Kill your friends Owen Harris Royaume-Uni 2015
Kids in Love Chris Foggin Royaume-Uni 2016
Fata Morgana Werner Herzog Allemagne 1971
Southland Tales Richard Kelly USA 2006
Deux sœurs Kim Jee-Woon Corée du Sud 2003
Les Jours et les Nuits Henry Barakat Égypte 1955

Notules # 10

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Abbatoir 5 George Roy Hill USA 1972
La Porte du diable Antohny Mann USA 1950
Conan le barbare John Milius USA 1982
Histoire d’une femme Eugenio Perego Italie 1920
Deux étoiles dans la voie lactée Shi Dongshan Chine 1931
L’Histoire officielle Luis Puenzo Argentine 1985
D’une pierre deux coups Fejria Deliba France 2016
Frantz François Ozon France 2016
Clash Mohamed Diab Égypte 2016
Aquarius Kleber Mendonça Filho Brésil 2016
Instinct de survie Jaume Collet-Serra USA 2016
Miss Peregrine et les enfants particuliers Tim Burton USA 2016
Where to Invade Next Michael Moore USA 2016
L’Âge de glace 4 : La Dérive des continents Steve Martino et Mike Thurmeier (Blue Sky) USA 2012
Bastille Day James Watkins USA 2016
Mother’s day Gary Marshall USA 2016

Le Chevalier blanc Giacomo Gentilomo / 1957

Le jeune Siegfrid est confié à un ermite à la mort de sa mère. Devenu adulte, il forge lui-même son épée, et part combattre le dragon qui lui permettra d’acquérir l’invulnérabilité…

 

Le Chevalier blanc, pour le cinéphile, ne manque pas d’accroches : on y adapte moins la légende de Siegfried que le film de Fritz Lang (sa première partie, tout du moins), dont on devine l’héritage par de nombreux traits. Que ce soit l’importance de la forêt qu’on croirait sortie d’un studio, la poésie artisanale des effets (transparences du héros invisible, mollesse absurde du dragon carton-pâte), ou même par la figure de l’aryen – Siegfried, en bon nazi, méprise ainsi le vieillard qui l’a sauvé et élevé : « Toi, tu serais mon père ? As-tu déjà regardé ton reflet dans un torrent ! Est-ce qu’une brebis pourrait engendrer un ours ? ».

Et pourtant, malgré cet évident modèle, il n’est pas si simple d’appréhender la narration de ce petit film de rien, de comprendre la parfaite béatitude dans laquelle il plonge. La délicieuse expérience de sa vision interroge sur ce qu’il fut pour le public, à sa sortie. Comment fut réellement vécue, à l’époque, cette période molle et transitoire du cinéma de genre ? Ces années au croisement d’un cinéma classique mourant (montage et rythme pâteux, imagerie propre et fignolée, foi naïve dans les archétypes), et d’une production bis qui n’avait pas encore déchaîné ses pulsions, quand bien même on en devine çà et là l’avènement (lumière parfois digne d’un Bava, flots de sang du dragon…)

Avait-on conscience alors de la charge kitsch de ces films (Siegfried en tunique et brushing, sifflant bonjour à l’oiseau sur la branche) ? Les voyait-on comme un déclin, comme l’aplatissement du cinéma Hollywoodien ? Car c’est ici le modèle, épuisé certes, mais indéniablement prégnant (c’est d’ailleurs à cette époque qu’Hollywood envahit Cinecittà) : rien que le choix d’un Bas Moyen-Âge, clair, propre et raffiné (au contraire du monde archaïque Langien), témoigne à l’image de cette filiation. Mais pensait-on alors continuer, épuiser, ou dépasser ce cinéma ?

Dans ce flottement réside peut-être la force du film : une étrange osmose entre ce qu’il est, et ce qu’il montre. Lui aussi, comme le Moyen-Âge, est pour le regard futur une sorte d’entre-deux, une suspension entre deux moments forts du monde, comme inconscient de sa propre singularité. Un cinéma un peu absent, tout entier comme le village de Brigadoon, sagement bloqué dans l’éternité de ses traditions, glacé dans sa stabilité formelle. Cette narration neutralisée (plans calmes et statiques, souvent larges, facticité rassurante de la direction artistique) évoque même le Moyen-âge dans son art, et sa manière de raconter les histoires : cette façon de tout mettre à plat, de “résumer” (d’aligner les moments nécessaires au récit, comme sur une fresque) plutôt que de chercher la figuration réaliste, vraisemblable ou saisissante des événements.

Il n’est pas seulement question ici d’un nanar réjouissant, qu’on regarderait avec distance et tendresse. Sous le kitsch indéniable du Chevalier blanc, sous son académisme latent et sa totale absence d’ambition (qui font que j’ose à peine en conseiller la vision), il fleurit pour le spectateur patient, pour qui sait du film saisir la pensée, le rythme et le phrasé, un authentique plaisir de cinéma.

Sigfrido en VO.

 

• Soyez prévenus, le DVD français (pourtant édité par Artus Film, éditeur prommeteur) propose une copie immonde : recadrée, et extrêmement pixelisée (il faut en passer par un traitement vidéo des trames pour atténuer la chose)…
 

La Cible humaine Henry King / 1950

Jimmy Ringo, un tireur légendaire de l’ouest, souhaite prendre sa retraite. Fuyant les trois frères d’un homme qu’il a tué, il atteint la petite ville de Cayenne.

Spoilers.

Lorsque que le corps fatigué de Gregory Peck s’assoit dans le saloon de Cayenne, la pièce est vide et silencieuse. Mais dehors, le chaos gonfle. Les cris des enfants résonnent, leurs corps s’agglutinent à la fenêtre, la rue bouillonne, un tireur se met en embuscade, et l’horloge au mur, ultime verrou de la narration – le film est presque en temps réel – égrène les minutes qui séparent le personnage de ses tueurs. Un huis-clos démarre, autour duquel le film va peu à peu resserrer son étau.

Contrairement à ce que laisse entendre le titre français, le héros de La Cible humaine n’est pas fondamentalement en danger, sa survie n’est pas l’enjeu : l’ouverture nous le présente comme théoriquement invincible. Par son jeu usé et las, Gregory Peck dessine plutôt un personnage de tragédie, errant et maudit, condamné où qu’il aille à faire pleuvoir les cadavres par sa seule présence. La mise en scène n’est d’ailleurs pas centrée sur lui, mais sur ce qu’il provoque : aux gros plans (les émotions, les ressentis), elle préfère souvent une mise en rapport des corps et de l’architecture (comment se tend l’espace du saloon, comment cartographier le chaos dehors – ce champ de bataille que seule la diplomatie du shérif sait traverser sans difficulté, non sans une certaine grâce). Le cow-boy, lui, en restant simplement assis sans bouger, détruit l’équilibre d’une ville entière, en fractionne l’harmonie sociale, et fait régresser chacun à ses pulsions primaires.

Une image saisissante le résume : celle de l’institutrice, assise seule dans une salle de classe vide que les enfants ont déserté par goût du sang. En un plan, la fragilité de la démocratie américaine, et l’insondable angoisse de son possible échec, se présentent à nous toutes nues. Comme dans La Prisonnière du désert, le film suggère que l’homme violent qui a servi à conquérir l’ouest, à faire avancer la frontière, doit à présent disparaître. Pas d’espoir de pacification, ni d’intégration (on refuse au héros de s’installer, puisque ses rêves de ranch sont réduits en poussière) : pour assainir le pays, il faut détruire son premier virus jusqu’à la dernière souche. D’où cette logique de quarantaine (ne pas sortir du saloon, ne pas y entrer), qui sur la fin prend des proportions quasi-bibliques (au gosse infecté par cet héritage, on ordonne l’exil : va mourir ailleurs). Le film, malgré ses airs de corrida lente, exige moins la mort des pionniers qu’il en constate le crépuscule : la scène de meurtre en ouverture, où le tir est si rapide qu’il reste hors-champ, donne l’impression d’un gamin foudroyé sur place parce qu’il sort son revolver – vision très nette, pathologique, de tueurs qui s’autodétruisent eux-mêmes au moment où l’Amérique devient nation.

C’est en cela (en ce que le film est capable d’évoquer, de faire résonner) que les séquences finales sont un peu décevantes. Déjà parce qu’en explicitant par deux fois son propos (les derniers mots du héros, puis ceux du shérif dans la grange), King réduit la portée de son œuvre à un simple pitch de situation, la résume à un concept. Et ensuite parce que l’enterrement, qui fait du drame personnel de la veuve la finalité de tout un film, ne prend pas réellement en charge l’ambiguïté féroce de ce qu’on montre : la communauté célébrant un meurtrier. Cette façon d’enterrer les corps gênants, pour mieux chanter leur légende et écrire la mythologie du pays pacifié, n’était pourtant pas sans potentiel.

On préférera ainsi à ce grand film une autre fin, sobre et discrète, presque anecdotique tant la scène ne fait “que passer”, et qui est magnifique. Elle a lieu juste avant le meurtre annoncé de son héros : ce court moment, en coulisses, où les quatre grandes figures du western se retrouvent dans la même pièce. Le shérif, la femme au foyer, la prostituée, et le cow-boy : réunis dans l’antichambre de l’Histoire pour décider ensemble, en quelques mots, de l’avenir de l’enfant – ce pays futur qui est là, debout juste à côté d’eux, sans saisir un mot de ce qui se joue devant lui, sans voir ce qui travaille derrière les légendes qui l’abreuveront toute sa vie.

The Gunfighter en VO.

Deux hectares de terre Bimal Roy / 1953

Shambhu, un petit fermier, est menacé par le seigneur local de se voir confisquer ses deux hectares de terre. Pour réunir l’argent nécessaire au remboursement de sa dette, il se rend à Calcutta…

Quelques spoilers.

Deux hectares de terre s’ouvre par une mise en perspective qui pourrait tenir le film entier : heureux du retour de la pluie, les paysans y parlent au ciel, comme en relation directe avec leur Dieu. Tous les ressorts du drame à venir (les différents systèmes d’exploitation, l’argent devenu mesure de toute chose) sembleront alors être une série d’obstacles à cette relation première – à ce rapport fusionnel des hommes à leur lopin de terre. Malgré le réalisme du réquisitoire social, le héros parait souvent combattre un ennemi abstrait, qui serait moins l’un des visages concrets de cette exploitation (le créancier, par exemple, déserte le film dès qu’il en a posé les enjeux), que l’idée de l’argent elle-même : l’image récurrente de Shambhu courant seul dans son plan évoque bien plus celle, existentielle, du hamster dans sa roue, que le drame concret des porteurs de voitures à bras.

Le film n’est cependant pas à la hauteur de ces promesses. Uniquement vouée au pathétique, la première partie est grossière à force de se vouloir édifiante, altérant ce qui fait précisément la beauté du cinéma de Roy : la sobriété de son lyrisme, sa juste distance. Il faut un certain temps (celui pour compulser toutes les images du Voleur de Bicyclette, semble-t-il) avant que le cinéaste ne retrouve de son doigté. Dans la communauté du bidonville, décor paradoxalement crédible par son économie de personnages, le drame respire enfin : par l’humanité des échanges, par d’étranges échappées (la superbe scène du bébé, à la simplicité payante), mais surtout en offrant aux humains de ne pas tomber dans les multiples pièges que le récit leur tend (l’argent gardé dans une cache trop visible, l’indécente proposition du comptable, le premier vol de rue qui pourrait mal tourner, le travail aux champs au risque de la fausse couche…). À ces traquenards, qui relèvent tous d’un fatalisme social, le film préférera toujours de grandioses acmés de tragédie.

Cette cohabitation entre une réalité tangible (on va jusqu’à discuter, dans la pauvreté des rues, de la sortie toute récente d’Awaara) et l’ampleur généreuse d’une logique d’opéra, est assez puissante pour emporter le morceau. Mais pas assez pour sauver le film de son écrasante mission justicière, essentielle on s’en doute dans l’Inde des années 50, mais trop souvent fatale à l’art : le final tout en lamentations indignées, qui refuse aux personnages jusqu’à la dignité qu’ils avaient longtemps revendiquée, achève de faire de ce film un semi-échec.

Également traduit Deux acres de terre, ou Calcutta ville cruelle.
Do Bigha Zamin en VO.

Nuages d’été Mikio Naruse / 1958

Yaé est une veuve de guerre, qui vit à la campagne dans sa belle-famille. À l’occasion d’une réforme de l’héritage chez les paysans, un journaliste vient l’interroger pour un reportage…

Spoilers.

« Le monde est grand et petit à la fois » constate Okawa, dont la chambre adultère ouvre sur les montagnes… Nuages d’été débute dans un grand sentiment de cohésion, celui d’un monde tissé. Les trois familles qui tiennent lieu de protagonistes, complexement reliées par l’histoire et le sang, semblent ainsi n’en faire qu’une : la fille d’un clan ne pourra étudier sans l’autorisation du père de l’autre. Les élans (rancœurs, amours, frustrations) restent implicites et tus : ces tensions rentrées déforment et tendent le tissu du monde, sans jamais le percer. Un cinémascope serein emboîte intime, bâtisses, paysages ; et les beaux-parents, monstres peu visibles mais souvent évoqués, se chargent de serrer les mailles de cette éternelle unité.

Comme chez Ozu, Nuages d’été raconte la difficile transition de ce Japon traditionnel (rural, patriarcal, aux mariages arrangés) vers celui de la génération suivante (salariée, urbaine, aux unions de cœur) : le film n’en est, à première vue, que la démonstration. Mais chez Ozu, malgré la douleur, cette transformation a quelque chose de majestueux et d’implacable, comme un lent basculement de l’orbite du monde, en chemin vers son nouvel équilibre. Rien de cela ici : quand bien même le bonheur de chacun, la mue est laide. Dans l’une des scènes les plus saisissantes du film, les amants d’un couple interdit ont cédé, dans la nuit, à l’attirance muette qui les brûlait : or si nous le comprenons, ce n’est pas par l’ellipse, mais parce que la lumière du matin les réveille dans une affreuse amertume. Alors que débute une romance qui durera pourtant tout le film, la scène est spectaculaire de gêne, de rancœur, ce dès son premier dialogue : « Tu regrettes ? » ; on ne déchire pas impunément le tissu du monde.

Ce que Naruse met en scène, sous son hymne aux libérations de la jeunesse, c’est une dislocation (ce qu’énonce d’ailleurs clairement l’ouverture, d’emblée occupée aux froides questions d’héritage). Là est l’aventure du film : une symbiose malheureuse s’y fragmente en personnages épanouis, et le cocon du mélodrame se mue en chronique plus froide. La dispersion des lieux, le partage des terres et leur morcellement, transforment la campagne en simple jardin d’une ville venue squatter ses arrière-plans. Aux premières scènes, le Japon est encore une légendaire Terre du milieu, dont l’infinité décourage toute cartographie : aller à la ville toute proche est un voyage ; et l’ancienne épouse, qui vit à douze kilomètres de là (nul ne sait ce qu’elle est devenue, ou même si elle est vivante), semble habiter un autre monde. Une heure plus tard, comme en miroir, Yaé voit son amant lui demander quelle différence cela fait s’il part habiter Tokyo – et l’héroïne de soudain prendre conscience que l’espace s’est déréglé, que quelque chose cloche.

On peut certes comprendre Nuages d’été comme la tragédie d’une femme émancipant ses neveux sans se libérer elle-même, se sacrifiant pour rester aux côtés d’un frère déplumé. Mais il est plus juste d’y lire le parcours lucide d’un personnage qui, d’abord complice des aspirations de la jeunesse, devient peu à peu témoin de l’unité mourante du monde alentours, et en tire les conclusions. Ni moderne, ni réactionnaire, simplement pragmatique : Naruse observe la métamorphose nécessaire d’un pays dont la jeunesse, en se libérant de ses chaînes, ne peut qu’en éparpiller l’âme.

Iwashigumo en VO.