Quand une femme monte l’escalier Mikio Naruse / 1960

Keiko, une hôtesse de bar d’un certain âge, doit jongler entre ses dettes et les contraintes sociales imposées par son entourage et sa famille…

Légers spoilers.
 

Quand une femme monte l’escalier, construit autour d’une héroïne tentant de résister aux déterminismes sociaux de son temps, est une nouvelle grande réussite de Mikio Naruse – dont le cinéma, s’il me parle paradoxalement peu, continue à m’impressionner par sa force tranquille. C’est encore le cas ici, par cette description souveraine et placide de la vie des bars à hôtesses, refusant les moments d’intensité pour se contenter du quotidien, approché comme une ballade jazz au goût amer. Le film pâtit tout au plus de quelques rebondissements un peu artificiels (la révélation entourant Sekine), et d’un final plus laborieux fait de discussions empilées. Mais il y a une telle aisance de ballerine dans le ton doux-amer du projet, qui traverse la toile d’araignée de pressions et d’influences du scénario sans jamais perdre sa note, sans jamais choisir la facilité d’une bascule totale vers le tragique, qu’on ne peut qu’en sortir impressionné.

 

Onna ga kaidan o agaru toki en VO.

À l’approche de l’automne Mikio Naruse / 1960

Shigeko, veuve depuis peu, quitte Nagano pour Tôkyô où elle confie son fils Hideo à un oncle. Le jeune et timide garçon se sent perdu dans cette grande ville…

Quelques spoilers.
 

J’ai peu à dire, comme souvent, sur ce film de Mikio Naruse, qui procède toujours du même type de sortilège : celui d’une chronique modeste, presque anecdotique, de ce qu’est la vie quotidienne dans un contexte historique et social chamboulé, et qui se gonfle progressivement d’une profonde amertume. C’est d’autant plus le cas ici en se focalisant sur les enfants : les enjeux plus graves auxquels ils restent longtemps aveugles parcourent le film comme en sourdine, telle une lame de fond remontant progressivement à la surface. Le film sait assez brillamment garder l’équilibre entre le bonheur (disparu) et le pathos (rarement atteint), contrebalançant chaque espoir d’un rappel à l’ordre des réalités grises (l’image romantique d’une mer à aller voir qui tombe sur les récifs industriels et les chantiers ; le cousin complice en possible frère de substitution, mais qui veut vivre sa vie de jeune homme…), et en colorant chaque moment de désespoir de petites surprises du quotidien (le scarabée trouvé dans les pommes). Modeste mais convaincant.

 

Aki tachinu en VO.

Nuages d’été Mikio Naruse / 1958

Yaé est une veuve de guerre, qui vit à la campagne dans sa belle-famille. À l’occasion d’une réforme de l’héritage chez les paysans, un journaliste vient l’interroger pour un reportage…

Spoilers.

« Le monde est grand et petit à la fois » constate Okawa, dont la chambre adultère ouvre sur les montagnes… Nuages d’été débute dans un grand sentiment de cohésion, celui d’un monde tissé. Les trois familles qui tiennent lieu de protagonistes, complexement reliées par l’histoire et le sang, semblent ainsi n’en faire qu’une : la fille d’un clan ne pourra étudier sans l’autorisation du père de l’autre. Les élans (rancœurs, amours, frustrations) restent implicites et tus : ces tensions rentrées déforment et tendent le tissu du monde, sans jamais le percer. Un cinémascope serein emboîte intime, bâtisses, paysages ; et les beaux-parents, monstres peu visibles mais souvent évoqués, se chargent de serrer les mailles de cette éternelle unité.

Comme chez Ozu, Nuages d’été raconte la difficile transition de ce Japon traditionnel (rural, patriarcal, aux mariages arrangés) vers celui de la génération suivante (salariée, urbaine, aux unions de cœur) : le film n’en est, à première vue, que la démonstration. Mais chez Ozu, malgré la douleur, cette transformation a quelque chose de majestueux et d’implacable, comme un lent basculement de l’orbite du monde, en chemin vers son nouvel équilibre. Rien de cela ici : quand bien même le bonheur de chacun, la mue est laide. Dans l’une des scènes les plus saisissantes du film, les amants d’un couple interdit ont cédé, dans la nuit, à l’attirance muette qui les brûlait : or si nous le comprenons, ce n’est pas par l’ellipse, mais parce que la lumière du matin les réveille dans une affreuse amertume. Alors que débute une romance qui durera pourtant tout le film, la scène est spectaculaire de gêne, de rancœur, ce dès son premier dialogue : « Tu regrettes ? » ; on ne déchire pas impunément le tissu du monde.

Ce que Naruse met en scène, sous son hymne aux libérations de la jeunesse, c’est une dislocation (ce qu’énonce d’ailleurs clairement l’ouverture, d’emblée occupée aux froides questions d’héritage). Là est l’aventure du film : une symbiose malheureuse s’y fragmente en personnages épanouis, et le cocon du mélodrame se mue en chronique plus froide. La dispersion des lieux, le partage des terres et leur morcellement, transforment la campagne en simple jardin d’une ville venue squatter ses arrière-plans. Aux premières scènes, le Japon est encore une légendaire Terre du milieu, dont l’infinité décourage toute cartographie : aller à la ville toute proche est un voyage ; et l’ancienne épouse, qui vit à douze kilomètres de là (nul ne sait ce qu’elle est devenue, ou même si elle est vivante), semble habiter un autre monde. Une heure plus tard, comme en miroir, Yaé voit son amant lui demander quelle différence cela fait s’il part habiter Tokyo – et l’héroïne de soudain prendre conscience que l’espace s’est déréglé, que quelque chose cloche.

On peut certes comprendre Nuages d’été comme la tragédie d’une femme émancipant ses neveux sans se libérer elle-même, se sacrifiant pour rester aux côtés d’un frère déplumé. Mais il est plus juste d’y lire le parcours lucide d’un personnage qui, d’abord complice des aspirations de la jeunesse, devient peu à peu témoin de l’unité mourante du monde alentours, et en tire les conclusions. Ni moderne, ni réactionnaire, simplement pragmatique : Naruse observe la métamorphose nécessaire d’un pays dont la jeunesse, en se libérant de ses chaînes, ne peut qu’en éparpiller l’âme.

Iwashigumo en VO.