Les Héros sont immortels Alain Guiraudie / 1990

La nuit, sur la place de l’église d’un village aveyronnais, deux gars attendent un troisième personnage…

 

Les Héros sont immortels ressemble au brouillon de l’excellent Tout droit jusqu’au matin (1994), qu’il préfigure par de nombreux points : la ville nocturne vidée et les deux hommes seuls qui y discutent, la poursuite d’un idéal fuyant sous la forme d’un dégradeur de bâtiments, le jeu d’acteur un peu raide, et même la musique finale datée… Ce film-ci est tout de même bien moins ambitieux et convaincant, sur le plan de la mise en scène comme dans sa structure. Passé le petit ton Guiraudien tranquille et plaisant, et une mise en abyme surprenante qui se révèle petit à petit, on en ressort peu convaincu.

 

Charles Nemes Courts-métrages du Splendid (1974-1975)

Trois courts-métrages fauchés que Charles Nemes a réalisés, dans les années 70, pour la jeune troupe du Splendid.
 

• Le premier, Bonne présentation exigée (1974), sur une idée simple dépliée en dix minutes (un chauffage poussé trop fort avant un entretien d’embauche), repose sur un comique silencieux à la Tati. Mais le court ne va pas chercher son bonheur beaucoup plus loin, dépliant peu d’idées pour figurer la chute de son personnage (on comprend par ailleurs difficilement le comportement du personnage de Clavier, ou ses raisons).
Un bol d’air (1975), qui relate l’escapade rurale d’une bande d’amis, ressemble lui au pire des années 70 : une forme complètement torchée, un scénario brouillon (patchwork de vagues improvisations), une absence d’humour dépassant les grivoiseries beauf de l’époque “sexuellement libérée”, et des personnages comiques réduits à des archétypes paresseux. Il n’y a quasiment rien à en sauver.
La Face nord (1974), enfin, est le plus séduisant des trois courts, en ce qu’il repose sur une idée un peu curieuse. Sa première partie, qui consiste en une descente inexplicablement longue de la façade d’un immeuble, finit par y gagner une certaine dimension sensuelle et abstraite ; la seconde partie, au comique romantique et lunaire, souffre davantage de ne pas savoir comment exploiter la situation (les dialogues patinent), mais reste mignonne. Cela fonctionne en tout cas sur la courte durée, d’autant qu’un petit frisson de risque de chute électrise le jeu des comédiens placides, évitant au film de plonger dans l’écueil d’une poésie trop convenue (noir et blanc, toits parisiens, etc.)

 

Emilia Pérez Jacques Audiard / 2024

Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir les criminels qu’à servir la justice. Une porte de sortie s’ouvre à elle quand le chef de cartel Manitas prend contact avec elle…

Spoilers.
 

Le shitstorm américain dans lequel est actuellement pris le film, mélange de lynchage moutonnier et de narcissisme moral dont l’époque et les réseaux sociaux ont le secret, a quelque chose d’à la fois pathétique et déprimant, quoiqu’on pense de la qualité du film… Essayons de laisser ces stupidités de côté, et de parler un peu de cinéma.

Emilia Pérez me laisse avant tout une impression de compétence : virtuosité des jeux formels et colorés parcourant le film, aisance avec laquelle le chant émerge de la continuité pour ensuite y replonger, habileté paradoxale à filmer ce sujet improbable avec naturel, tout en usant d’outils au factice assumé (retournements scénaristiques outrés, tournage en studio)… Une habitude chez Audiard, toujours doué pour “naturaliser” ce qu’il filme (on n’a jamais l’impression ici de voir un film “sur” la transidentité), quand bien-même il exploite les ressorts les plus artificiels du cinéma de genre.

La question est plutôt de savoir ce que cette virtuosité produit. L’introduction, prometteuse, semble faire émerger les chants et la musique des souffrances pragmatiques et quotidiennes des femmes de Mexico, comme une extension des plaintes de la ville. Mais le projet n’aura jamais cette profondeur : malgré la science des transitions invisibles entre parlé et chanté, les segments musicaux se déposent toujours sur les situations comme une afféterie ou comme une performance, plus qu’ils ne les servent.

Une sensation de vide régulier ronge ainsi le film, tout divertissant qu’il soit. Une chanson sur deux semble inutile, cherchant seulement à faire des variations savantes sur ce qu’on a déjà compris. Et plus il avance, plus le projet témoigne d’une certaine errance scénaristique, ouvrant un nouveau sujet toutes les vingt minutes (devoir cohabiter incognito avec son ancienne épouse, essayer de se racheter de sa culpabilité, tomber amoureuse sur le tard…), thèmes empilés comme autant de moyens de combler le flottement narratif qui frappe le film une fois l’enjeu de la transition de genre passé. Quand l’explosion du climax emporte l’héroïne comme son ancienne femme, on a par exemple bien du mal à y sentir la résolution d’un quelconque enjeu central au film (l’héroïne courait après ses enfants, pas après son ex)…

Comme toujours chez Audiard, cette errance narrative est savamment justifiée (ici par l’héritage des formes du soap et de l’opéra, ingrédients phares du syncrétisme qu’opère ce projet-Frankenstein). Le flottement du récit, et les ambivalences que créent ces hésitations, aident aussi à la singularité du film sur le plan moral, nous mettant toujours du côté d’un personnage qui fait parfois les pires choix, qui se rachète une vertu en usant de ses propres atrocités passées, capitalisant même dessus pour faire marcher sa boîte (le final, sur la sanctification des idoles fabriquées, est en ce sens assez grinçant)…

C’est peu de dire qu’Audiard profite de ces ambiguïtés qui apportent un peu de profondeur à son film, toujours à la lisière d’être dangereusement creux et boursouflé. Mais aussi artificiel soit-il, Emilia Pérez divertit et épate assez sur le moment pour donner le sentiment d’un petit exploit, d’un pari fou réussi, entre autres grâce à ses deux merveilleuses actrices principales (Zoe Saldana, en particulier, est époustouflante) – et à la cohérence un peu tragique d’une héroïne qui, dans le rêve illusoire de changer de personnalité en changeant de genre, finit par les armes comme elle a commencé.

 

Nikita Luc Besson / 1990

Nikita, droguée et violente, est prise en main par des psychiatres qui la conditionnent afin d’en faire une tueuse œuvrant pour les services secrets…

Légers spoilers.
 

Dès les premières secondes – dès la musique so eighties d’Eric Serra, dès ces loubards rococo sortis de Starmania, dès ces policiers qui utilisent des mitraillettes – Nikita hurle combien il est daté.

La docilité de ce “cinéma du look” aux modes et normes de son temps, sa perméabilité à l’époque, s’étale chaque seconde à l’écran, de la transformation de l’héroïne devant son miroir en “femme pour séduire” (scènes semblant sortir d’une pub pour parfum) à ces visions urbaines désenchantées (marquées par la drogue et une imagerie punk redigérée), tout en lorgnant avec amour vers le film d’action américain… Tout y est. Plus généralement, ce sont les marottes de Besson qui ressortent ici toutes crues, son goût des trognes en grand angle, ses persos bêtes ou hystériques, ses femmes-enfants ou animales-idiotes. La couleur cartoon ou loufoque que ces manies donnent au cinéma d’action ne justifie pas tout, et on comprend sans mal en quoi la critique de l’époque a pu être horrifiée.

On comprend cela dit tout autant, devant ce film, en quoi Besson est malgré tout un cinéaste différent de la clique publicitaire dont il fut l’emblème. C’est tout le paradoxe que le talent de Besson ne tienne pas tant au “look” auquel on l’a rattaché (à la plasticité qui semblait alors définir son approche), mais à un rapport beaucoup plus essentiel au cinéma : chaque plan sert à quelque chose, toute image a un but, il y a un rapport organique entre les visées (aussi bêtasses soient-elles) et le pourquoi d’un cadre. La scène au restaurant en est un exemple imparable : de la découverte du pistolet à la fenêtre obstruée, jusqu’à cette chute dans une poubelle, tout parle (la désillusion et la trahison, la femme “utilisée” lancée aux détritus comme jetée dès sa mission remplie, le maquillage promettant une soirée romantique coulant en clown triste).

Et c’est pour cela que malgré la grossierté parfois inouïe des leviers dont le film use, il fonctionne, il a une sorte de cohérence et d’intuitivité qui le mènent au bout sans faiblir. On peut aussi apprécier, pour une fois, via Jean-Hugues Anglade et cette fin bizarrement sobre (que Besson, semble-t-il, n’appréciait pas tant que ça), que ce cinéma se frotte un brin à la simplicité et à l’ordinaire.

 

Elyas Florent-Emilio Siri / 2024

Elyas, ancien soldat des Forces Spéciales, solitaire et paranoïaque, devient garde du corps pour la famille de Nour, 13 ans, venue du Moyen-Orient…

Quelques spoilers.
 

On a des sentiments contradictoires devant ce film du lointain Florian Emilio Siri (Nid de guêpes), cinéaste qu’on avait laissé, avec d’autres premières lignes, au cimetière des tentatives prometteuses visant à relancer le cinéma de genre en France

Loin de la majesté intermittente de son premier essai, ce film-ci sent fort le produit télévisé ou de plateforme, dont il reprend la patte visuelle lisse et le côté cheap (dans les décors, dans le jeu d’acteurs – même Rochdy Zem, comédien pourtant capable de tenir un film entier sur ses épaules, laisse ici dubitatif dès sa première moue). Les clichés éculés qui font office de ressort émotionnel (brute taiseuse protégeant une gamine, traumas de guerre interchangeables), ou les invraisemblances en cascade, sans parler de ce montage impatient, donnent à l’ensemble l’apparence d’un produit standardisé et bas de gamme cherchant l’efficacité immédiate, condamnant le film à rester coincé sous un certain plafond de verre.

Pourtant, Elyas a encore çà et là quelques idées de cinéma. Certaines configurations se révèlent stimulantes, que ce soit sur le plan structurel (ce petit huis clos résidentiel qui s’offre soudain des fusillades en immeuble), scénaristique (ne pas céder à la facilité d’un héros refusant de prendre ses médocs, mais utiliser sa paranoïa pour interroger chaque événement), ou encore thématique (ces gens riches contraints de suivre le parcours des migrants clandestins).

Tout cela est un peu laissé en friche, jamais véritablement exploité : les tensions concernant le devenir prolétaire d’une petite princesse, comme la moralité discutable d’un homme qui tue quiconque suscite le moindre doute (et qui cherche, tel un complotiste, les signes menus validant sa folie)… Tout ce barnum est effleuré plus que réellement interrogé, menant à un résultat frustrant, quoique raisonnablement ludique derrière sa carapace cheap.

 

Yannick Quentin Dupieux / 2023

En pleine représentation d’une mauvaise pièce de boulevard, Yannick se lève et interrompt le spectacle pour reprendre la soirée en main…

 

Yannick se distingue de la production usuelle de Dupieux par la force et la profondeur de son pitch – dans ce qu’il peut faire résonner de violence symbolique, dans tous les enjeux sociaux qu’il réveille. Et cela bien que l’écriture chez lui conserve ce mélange de précision (dans les dialogues, dans la brutalité des situations) et de fainéantise : il est difficile, en voyant Yannick déambuler parmi le public, entamant la discussion au hasard avec telle ou telle personne, de ne pas imaginer Dupieux, derrière son clavier d’ordinateur, improvisant de même en se demandant ce qu’il va bien pouvoir écrire pour tenir son heure réglementaire de métrage. Le personnage de Pio Marmai, aux ressorts transparents, nourrit le scénario de rebondissements un peu artificiels, et la médiocrité appuyée du trio d’acteurs sur scène ferme au final plus de portes qu’il n’en ouvre…

Si le film convainc malgré tout, c’est parce qu’il a l’intelligence de se construire sur le plaisir à voir les acteurs au travail, d’un Raphaël Quenard au sommet, composant un petit garçon fragile (son dernier plan est magnifique), jusqu’aux multiples et formidables seconds rôles d’otages (Agnès Hustel, passionnante et touchante en une dizaine de plans). Anoblis par une lumière de théâtre qui donne à leurs micro-péripéties une sévère élégance, voire des échos de tragédie (la confrontation sociale est ici une scène, littéralement), les comédiens permettent aux nuances et subtilités de ce récit-manifeste de se déployer, de prendre de la chair, au-delà du pitch malin.

Il y a cela dit dans ce projet une étrangeté : la pièce qu’on joue (un boulevard merdique) n’a aucun rapport avec ce que le film entend ici égratigner (le statut de l’art et de l’artiste, une œuvre culturelle hermétique au peuple, veine qu’incarne entre autres ce vieux membre lettré dans le public). Ce sur quoi Yannick prend sa revanche, ce n’est en somme pas très clair, en ce que la pièce de théâtre à laquelle il s’attaque est le contraire d’une quelconque expression de l’élite. Est-ce que cela torpille le propos du film, ou lui permet au contraire de ne jamais verrouiller sa parabole ? Yannick continue surtout, au fond, à poser la question de savoir si le je-m’en-foutisme patent de Dupieux aide ses films ou les dessert, s’il les limite ou reste une partie non-négociable de leur singularité.

 

Dahomey Mati Diop / 2024

Novembre 2021 : vingt-six trésors royaux du Dahomey, pillés en 1892 par les troupes coloniales françaises, s’apprêtent à quitter Paris pour être rapatriés vers leur terre d’origine, devenue le Bénin…

Léger spoilers.
 

Avec Dahomey, Mati Diop poursuit la ligne esthétique débutée avec Atlantique : un fantastique économe naissant au cœur de la nuit, par le mariage de forces ancestrales et d’une Afrique pleinement réaliste et moderne – un grand écart qui s’incarne, peut-être involontairement, dans cette voix-off tout droit sortie des siècles passés (à la première personne, archaïque, caverneuse), et qu’on sous-titre pourtant à coups de “iels” et de points médians.

Si Mati Diop parvient bien à faire basculer notre point de vue, et à mettre en scène ce face-à-face entre un peuple et son art, son film paraît tout de même forcer le format long-métrage (il ne dure qu’1 h 08), laissant souvent l’impression d’un remplissage, d’un alignement de coquetteries (formelles, fantastiques, oniriques) venant broder autour d’une occasion en or (ce retour des œuvres) que la caméra ne pouvait pas laisser passer, mais qui n’offre pas assez de matériau pour faire un film. Le fait que le long débat des étudiants ait été initié et organisé par la cinéaste en est le symptôme le plus visible…

D’autant qu’un autre flottement habite le film : celui d’être une œuvre sinon de commande, du moins semi-institutionnelle1, “film officiel” de l’évènement, qui en radote du coup quelque peu la doctrine. Entre quelques fulgurances, le découpage semble se faire docile et tautologique, radotant la mise en scène déjà mise en place par le pays (les danseuses célébrant l’arrivée des œuvres dans la rue, la montée des marches d’officiels en beaux costumes), reportant toutes les ambiguïtés politiques de l’évènement sur les épaules de cette longue réunion-débat où les voix discordantes peuvent s’exprimer, plutôt que de laisser ces doutes habiter la mise en scène.

Bref, rempli de talent, et parfois joliment hanté, ce film paraît tout de même souvent trop faible pour tenir la durée.
 

• À noter que la projection a été l’occasion de découvrir, en avant-programme, le court-métrage Atlantique, premier essai précurseur du film homonyme plus tard primé à Cannes. C’est une jolie réussite, où la fiction s’épanouit en forme courte et documentaire, plus allusive, plus ellipsée, et plus implicite.
 
 

Notes

1 • Mati Diop, dans le dossier de presse du film, évoque un tournage qui n’a été possible qu’avec la permission du pouvoir en place : « nous dûmes rendre possible le tournage. (…) Demander au gouvernement béninois (qui est finalement entré en partenariat du film en nous garantissant l’indépendance que nous revendiquions) l’autorisation d’accompagner les œuvres ». Il est permis de douter que cette indépendance, quand bien même elle serait actée sur le papier, soit totalement possible dans le cadre d’un film dont le pays est partenaire.
 

Notre Corps Claire Simon / 2023

Des premières consultations gynécologiques de l’adolescence jusqu’aux salles d’accouchement, Claire Simon regarde avec sa caméra le corps de femmes confrontées à l’hôpital…

Légers spoilers.
 

C’est un peu partagé qu’on découvre ce long et ambitieux documentaire de Claire Simon. Sur le moment, difficile de bouder son plaisir devant ces morceaux de vie gourmands. Cet appétit d’histoires, d’émotions et de visages, doit composer avec un paradoxe : celui d’avoir tourné à l’ère du covid, aboutissant à un film peuplé de masques qui semblent autant arranger l’anonymat des femmes filmées, que constituer une sorte de contresens à l’envie de rencontre qui meut le film (“j’aimerais voir votre visage”, demande souvent un médecin, comme une extension du spectateur). L’humanité du cinéma de Claire Simon fonctionne à plein, au point que même les plans chirurgicaux gores, toujours remis dans un contexte de sens qui redonne à chaque geste sa signification et son but, sont tout à fait possibles à endurer. Là est la force du film, au-delà de la diversité Benetton des corps féminins de tous âges et origines réunis par leur douleur partagée : explorer l’intimité physique des femmes comme un univers partagé, ne pas l’aborder avec une pudeur suspecte, faire connaissance avec un corps commun. Tout cela étant dit, on peut désespérer, comme récemment chez Philibert, de voir le documentaire de création français si peu réinventé, si peu exigeant envers lui-même, se contentant (au prix d’une mise en scène relativement absente, et d’une forme parfois relâchée) de la force des témoignages et de moments intenses. Sans l’intégration imprévue de la cinéaste à son propre film, rien ici ne surprendrait vraiment (chroniquant ce film avec retard, je dois d’ailleurs dire l’avoir aujourd’hui presque intégralement oublié). Notre corps a été accusé à sa sortie de manquer de tranchant dans sa prise en compte des violences médicales (celles laissées hors-champ, comme celles sous-tendues dans certains échanges : on remarque effectivement, dès le début, au milieu de cette gynécée, les différences entre docteurs et doctoresses, et la rudesse plus forte des premiers, sans savoir si on la projette ou non). Quoiqu’on en pense, cela témoigne aussi d’un film en forme de statu-quo, dont la forme est trop ouverte et académique pour qu’on puisse y lire quelconque prise de position.