Notes sur les films vus # 14

Coco • Lee Unkrich et Adrian Molina (Pixar) (2017)
Wonderstruck • Todd Haynes (2017)

Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles • Chantal Akerman (1976)
L’Amour extra-large • Peter et Bobby Farrelly (2001)
Star Wars 8 : Les Derniers Jedi • Rian Johnson (2017)
Le Bannissement • Faute d’amour • Andrey Zvyagintsev (2006-2017)
Blade Runner 2049 • Denis Villeneuve (2017)
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? • Robert Aldrich (1962)

Notules # 14

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Forme de l’eau Guillermo Del Toro USA 2018
Kingsman : Le Cercle d’or Matthew Vaughn USA / Royaume-Uni 2017
Paddington 2 Paul King Royaume-Uni 2017
The Square Ruben Östlund Suède 2017
Three Billboards Martin McDonagh USA / Royaume-Uni 2017
The Age of Shadows Kim Jee-Woon Corée du Sud 2016
Seule la terre Francis Lee Royaume-Uni 2017
Gauguin – Voyage de Tahiti Edouard Deluc France 2017
Épouse-moi mon pote Tarek Boudali France 2017
L’École buissonnière Nicolas Vanier France 2017
Ariane Billy Wilder USA 1957
Trust Hal Hartley USA 1990
Batman et le masque fantôme Eric Radomski et Bruce Timm USA 1993
Quand je serai mort et livide Živojin Pavlović Yougoslavie 1967
Zombillénium Arthur de Pins et Alexis Ducord France / Belgique 2017
Ethel & Ernest Roger Mainwood Royaume-Uni 2016
Ferdinand Carlos Saldanha (Blue Sky) USA 2017
Opération casse-noisette 2 Cal Brunker USA / Canada / Corée du Sud 2017
Bigfoot Junior Ben Stassen et Jérémie Degruson Belgique 2017
The Mountain Between us Hany Abu-Assad USA 2017
Last Call (The Family Man) Mark Williams USA 2016
Vincent-N-Roxxy Gary Michael Schultz USA 2016
Escape Room Will Wernick USA 2017
The Vault Dan Bush USA 2017

Braguino Clément Cogitore / 2017

Au milieu de la taïga sibérienne, à 700 km du moindre village, se sont installées deux familles, les Braguine et les Kiline.

 

Qu’il soit le produit direct de références conscientes, ou le fruit d’un chemin d’influences plus floues, il est frappant de voir combien Braguino est l’enfant, le résultat, des trente dernières années de cinéma. Il en synthétise toutes les recherches : les motifs du cinéma d’horreur (enfants entraperçus dans la brume, found footage de la vidéo crade en ouverture) ; mais aussi le fantastique latent et non incarné, la porosité avec l’art contemporain (Lynch, Weerasethakul) ; les images perdues dans un noir sans montage, arrivant à nous comme autant de percées brutales (Godard dernière période) ; la plongée frontale dans un cadre déraisonnable, ahurissant, dont on exacerbe volontiers les conflits et les personnages borderline (coucou Herzog) ; les touches sensorielles d’un montage impressionniste et ressassé, librement éclaté (Malick) ; la bande son qui sourde et crépite, comme on rumine quelque malédiction (Des Pallières)…

L’idée n’est pas de faire de Clément Cogitore un premier de la classe (son film, plein de courts-circuits et d’intuitions, n’a rien de l’élève appliqué), mais bien de signifier à quel point Braguino se présente à nous comme le point d’arrivée de tout un chemin formel et narratif, qui fit péniblement émerger un autre cinéma du bordel stagnant et référentiel (néo-classicisime, néo-moderne, néo-noir, post-modernes, maniéristes…) qui constitue, encore aujourd’hui, l’essentiel de notre paysage cinéphile. L’occasion de célébrer le divin enfant ? Pas vraiment.

Si l’on ne boudera pas notre plaisir (le film envoie des moments magiques à la kilotonne, et son parfum de fin du monde est saisissant), on ne peut se défaire d’une certaine gêne. La première étant ce montage impatient en zapping, outil d’un véritable déchaînement imagier, par lequel Cogitore se débarrasse du dernier grand tic auteuriste de ses pères et de la modernité : cette lenteur de cinéma de festival, cette patience impériale qui fut, il est vrai, souvent complaisante, et qui ici a complètement déserté.

On ne sait très bien si l’on doit s’en réjouir. Dans la frénésie à ne garder que les sot-l’y-laisse des situations, à aller directement au plus fort, à sacrifier chaque moment étrange au spectaculaire (le dépeçage…), se lit un arrière-goût de braconnage : le film plonge bras ouvert dans l’imagerie, sans retenue ni hésitation, d’une façon qui laisse en bouche un goût un peu étrange d’exploitation d’un endroit, et de personnes, qui avaient sans doute plus à offrir qu’une excitante imagerie de conte – aussi superbe soit-elle. Une manière de rester un peu en surface des situations, vite embrouillées dans une ambiance inquiète et hallucinée, qui noie parfois les potentielles belles scènes comme une sauce trop grasse. Voyez, par exemple, ce moment de confrontation entre les enfants des deux familles, quand les Kiline débarquent sur l’île : la situation, qui se construit admirablement, échoue à aboutir à autre chose qu’au ressassement de son propre postulat (qu’on devine assez artificiellement reconstitué), dans une incapacité à réellement investir la situation en profondeur, à la faire avancer ou à la résoudre – le montage, qui ne fait que broder sur place, finit par nous faire perdre le fil.

Évidemment, projeter autant de symptômes de l’époque sur un petit film de 50 minutes a ses limites : rien que le tournage (une dizaine de jours seulement) explique le recours à cette forme de prestidigitateur, à ces manières ellipsées et allusives, qui jouent sans doute aussi la rustine d’un déficit en matériel exploitable. Il n’empêche que la forme est souveraine, qu’elle ne semble jamais subie, et qu’on ressort avec cette impression bizarre d’avoir vu une longue bande-annonce – un format dont le film reprend et assume beaucoup de motifs stylistiques. Aucune dépréciation dans ce terme : les bandes-annonces, au tournant des années 2000, furent l’un des laboratoires formels les plus excitants du cinéma mondial, inventant de nouvelles manières d’induire le sens, de jouer de l’inconscient et de l’imaginaire du spectateur, associant les images bien plus librement que les films desquels elles étaient au service ; mais elles furent aussi, c’était tout leur rôle, des machines à fabriquer de la frustration et de l’inachèvement, à sous-entendre un film plus qu’à ne l’accoucher, à laisser miroiter de la profondeur.

Braguino est un temps fort de l’année, et Clément Cogitore est indéniablement un nom prometteur. Mais son film, pour ce qu’il dit de l’avenir proche du cinéma (et de sa nécessaire transformation), nous ravit autant qu’il inquiète.
 

Les Trois Lumières Fritz Lang / 1921

Aux abords d’une petite ville, la Mort, sous les apparences d’un étranger au visage grave et triste, monte dans la diligence d’un jeune couple amoureux.

Quelques spoilers.

Quelques mots sur ce joli petit film, qui nous arrive tout restauré… Les Trois lumières surprend d’abord parce qu’il présente un schéma étonnamment proche d’un autre film semi-expressionniste, Le Cabinet des figures de cires (Paul Leni, 1924), avec lequel il partage le concept de trois histoires et de leurs contrées lointaines (en explorant, entre autres, l’imagerie des milles et une nuits), autour d’un couple unique chaque fois réincarné en de nouveaux personnages, joués par les mêmes acteurs.

Le film de Lang s’avère plus réussi que celui de son collègue, mais s’apprécie surtout pour son caractère d’œuvre de jeunesse : il semble se tenir à mi-chemin entre le plaisir ludique d’une direction artistique foisonnante et généreuse (effets, jeux de lumières, fantasmes exotiques – voir, par exemple, la manière dont une chaotique forêt de bambous répond aux longues griffes d’un empereur-insecte), et d’autre part le Fritz Lang mathématicien, qui déjà théorise le mal, la mort, et l’amour avec la froide rigueur d’une équation.

Ce Lang logique resplendit d’un éclat nouveau et inhabituel, pris qu’il est dans cette diégèse si pleine qui est tout son contraire, et qui semble bien loin de la sécheresse de sa filmographie future… Au-delà de quelques images mentales (ce mur géant, aux côtés du cimetière villageois), et des manifestations éparses d’une fatalité glaciale (le combat aveugle à l’épée), c’est surtout la dernière partie qui voit l’impassible sévérité de Lang pénétrer le film, quand la peinture charmante d’une jolie romance se transforme en soif de mise à mort, et que l’amour prend un ton implacablement fanatique. La logique fleurit alors en un étrange et doux happy end mathématique : trois compagnons, moins la mort, égale un couple, dont résulte l’équilibre retrouvé d’une aiguille droite frappant minuit… Des merveilles visuelles à la pureté logique d’une forme géométrique, ce sympathique film semble avoir résumé toute la filmographie de son cinéaste.

Destiny à l’international, Der müde Tod en VO.

Le Redoutable Michel Hazanavicius / 2017

Paris 1967. Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Mais la réception du film enclenche chez Godard une profonde remise en question…

 

On retrouve dans ce film une particularité propre au cinéma d’Hazanavicius : la précision fétichiste du détail, ce pointillisme d’idées élégantes qui flottent, comme autant de microscopiques poissons, dans le grand aquarium gêné de scènes qui se callent mal autour d’elles, qui ne savent pas les prendre en charge rythmiquement. C’est déjà ce qui frappait dans les deux OSS, où la perfection détourée d’un dialogue génial, d’un gag, ou d’un lever de sourcil ciselé de Dujardin, erraient dans une continuité sans élan comique, sans énergie d’ensemble.

Et cela prend des proportions terribles dans Le Redoutable, où l’absence d’élan vital finit par transformer le film en quelque chose de profondément mesquin. Le problème ici n’est pas de s’attaquer à Godard : l’homme, son cinéma, ou le milieu critique dévot qui le célèbre encore aujourd’hui, compilent assez de traits détestables pour remplir dix films – la déconstruction du mythe par un cinéaste aussi capable, et cinéphile véritable de surcroit, relevait de l’urgence. Mais le film d’Hazanavicius, dans sa méticuleuse entreprise de sape, ressemble à une équation sans résultat : il ne fait qu’éroder la statue de Godard, sans contrebalancer ce geste soustractif de rien. Le film ne témoigne ni de l’énergie cruelle d’une satire violente (il est bien trop référentiel-chichiteux pour ça), ni d’une fascination quelconque pour le bouleversement social de ces années-là. Le Redoutable tenait en lui une belle promesse, laissée sans suite : celle d’être un vrai film populaire sur Mai 68, qui serait capable d’en tirer un bilan, sans complaisance lyrique pour la période et ses mythes. Le résultat, sur ce point, est particulièrement décevant : une vue de CRS apeuré par ci, quelques intellectuels parisiens teigneux par-là… Qu’importe la reconstitution ambitieuse, tout devient petit.

D’un bout à l’autre, le film apparaît ainsi recroquevillé. Il semble par exemple assez démuni face à la crise que traverse Godard : s’il cible parfaitement ce que sa révolution intérieure peut avoir de prétentieux, de ridicule, ou encore l’impasse temporaire qu’elle a pu constituer, il est gênant qu’Hazanavicius ne semble pas en comprendre, ni en partager, l’absolue nécessité. Pour le dire autrement, il y a quelque chose d’assez glaçant à voir le film chérir la période première de Godard (par une série de pastiches pop, qui relèvent d’ailleurs d’une lecture assez superficielle de son art1), comme s’il désirait et demandait au cinéaste une stagnation du style – alors que s’il y a bien une chose qu’on peut reconnaître à l’œuvre de Godard, jusque pour ses détracteurs, c’est qu’elle fut toujours exigeante avec elle-même, inquiète de son propre confort, continuellement changeante.

Que reste-t-il, alors, pour mettre le film en mouvement, sinon le spectacle du délitement d’un couple foncièrement ingrat (époux ignoble, épouse nunuche) ? Faut-il lire là un autoportrait masochiste de son réalisateur (on demande à Godard de faire des films légers, comme on demande à Hazanavicius un troisième OSS) ? Faut-il y voir un situationniste, reconverti à l’esprit Canal, simplement continuer la guéguerre que ses pères entamèrent avec Godard il y a 50 ans ? Le film, en tout cas, impressionne par le cocktail prometteur et coloré qu’il a en main (l’art face à l’Histoire, les intellectuels face au peuple, le courage indéniable qu’a le film à s’attaquer au père), pour finalement en tirer si peu de souffle… Au milieu de tout ça, la bonne surprise vient exactement de là où on ne l’attendait pas : de Louis Garrel, qui au-delà de parfaitement s’approprier Godard (moins par imitation qu’en en chérissant certains traits bien choisis), mêle par son jeu la méchanceté de la satire à une palpable tendresse. Exactement ce qu’aurait pu être le film.

 

Notes

1 • Si les petits passages référentiels désolent, il serait injuste de réduire les essais d’Hazanavicius à cela. Le long travelling au tag, par exemple, qui nous oblige à choisir entre écouter la conversation ou lire l’aphorisme, est une belle trouvaille renvoyant déjà plus profondément au cinéma de Godard (peut-être, justement, parce qu’elle ne fétichise rien de très précis dans sa filmo, mais renvoie plutôt à un état d’esprit).

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)
Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)

Notes sur les films vus # 13

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Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)

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120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
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120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)