Notules # 16

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Fête et les invités Jan Němec Tchécoslovaquie 1966
Voyage au bout de l’enfer Michael Cimino USA 1978
Brainstorm Douglas Trumbull USA 1989
Les Charlots en délire Alain Basnier France 1979
Heaven is still far away Ryūsuke Hamaguchi Japon 2016
Dogman Matteo Garrone Italie 2018
Under the Silver Lake David Robert Mitchell USA 2018
L’Empire de la perfection Julien Faraut France 2018
Deadpool 2 David Leitch USA 2018
Patser / Gangsta Adil El Arbi et Bilall Fallah Belgique 2018
Demi-soeurs Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne France 2018
Le Cercle littéraire de Guernesey Mike Newell Royaume-Uni 2018

Le Diable probablement Robert Bresson / 1977

Un garçon d’une vingtaine d’années est découvert, mort, dans une allée du cimetière du Père-Lachaise. Il a deux balles dans la tête.

Légers spoilers.

Le cinéma de Bresson, qui était vif, précis, et ciselé comme un scalpel dans son âge d’or, subit avec l’arrivée des années 60-70 (et de la couleur ?) une sorte d’amollissement difficile à interpréter. La pureté de la forme apparaît soudain plus éteinte. L’époque se donne davantage à voir à travers les films, même si jamais ceux-ci n’y capitulent : plus elle s’y affiche, plus elle y dégoûte.

Le Diable probablement parvient un moment à retrouver le tranchant du Bresson ancien (bien plus que L’Argent, film pourtant autrement plus ample), mais c’est au prix d’un jusqu’au-boutisme terminal – un peu comme un drogué retrouverait, par un shoot magistral le menant à l’overdose, les sensations qu’il avait jadis ressenti à sa première dose.

Cet excès, c’est celui d’une condamnation définitive des temps présents, qui se refuse désormais à sauver quoique ce soit – aucune grâce, aucun espoir1. Ce rejet du monde donne au film ses habits de nuit, de l’ouverture au bateau mouche (tel un monstre des enfers glissant tranquillement dans le noir) au final qui consacre le vide (pas de carton de fin, pas de bruit, même pas de grands mots puisqu’on coupe le sifflet au personnage : juste du noir et du silence, et une absence définitive de sens). C’est assez logiquement que le Paris filmé se partage entre ses églises vides, et ses quais nocturnes aux quelques hommes réunis, comme autant de survivants post-apocalyptiques autour d’un feu.

Cette vision d’un monde aveugle à sa propre perte, qu’accompagnent un montage et une narration en désordre, comme pour peindre un kaléidoscope de la fin des temps, n’est pas sans évoquer le futur Post Tenebras Lux de Reygadas (qui lui emprunte d’ailleurs sa séquence d’arbres déracinés), ou encore le Godard dépité des décennies à suivre (le passage à l’église avec l’orgue, où les mots et sons fusent aléatoirement, semble tout droit sorti d’un de ses films). À ce stade, la radicalité de Bresson séduit.

Mais progressivement le film se fait moins chaotique, et au fur et à mesure qu’il se recentre autour des personnages et du récit qu’ils dessinent, apparaît autre chose (qu’on ne remarque pas tout de suite, parce que ce n’est pas ce qui intéresse Bresson) : c’est l’identité de ces corps apathiques, tous droits sortis des films de la Nouvelle vague, puis du cinéma moderne qui en fut le prolongement. C’est-à-dire des enfants de bourgeois, excessivement lettrés, qui méprisent leurs parents mais qui sont bien contents d’utiliser leurs apparts et leurs moyens. Qui dégueulent un monde dont ils font pleinement partie. Et qui se retrouvent eux aussi, contre la volonté du cinéaste peut-être, à pleinement participer au tableau d’horreur qu’il fait de l’époque.

Je ne sais pas quoi en comprendre ou en déduire, sinon qu’il faut peut-être ici voir une raison à la déliquescence de la manière de Bresson : j’arrivais à m’émouvoir des états d’âmes du petit prêtre, de l’illuminée, ou du voleur ; la marche vers le cimetière du jeune bourge intello, ici, est interminable.

 
 

Notes

1 • Cela s’incarne bien sûr par ce jeune personnage qui refuse jusqu’à la lutte, qu’il juge elle aussi compromise ; mais l’anathème de Bresson s’explicite plus clairement par ces scènes étranges de visionnage de rushes en appartement, où l’on commente des images de nature dévastée. Ces passages sont particulièrement déstabilisants : ils sont à la fois ridicules, avec leur voix qui égrène la litanie de catastrophes sur un ton sentencieux (on dirait une vidéo youtube, avec ce côté grossièrement velléitaire, et cette recherche de l’effet choc à coups de bébés phoques), et en même temps ils sont glaçants de par leur caractère prophétique (tout ce qu’on y décrit s’est réalisé – y compris la forme permettant de dénoncer ces problèmes, et qui est devenue une norme).

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)
Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)
Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)
L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)

Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)

Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018

Quatre de l’infanterie Georg Wilhelm Pabst / 1930

La vie de quatre fantassins allemands sur le front français, lors des derniers mois de la Première Guerre mondiale.

Légers spoilers.

Comme beaucoup de films sortis au croisement du muet et du parlant, Quatre de l’infanterie n’est pas facile à appréhender. Le ton lui-même y est incertain, et ce dès la première scène de « badinage », dont on ne sait vraiment si elle est censée être joviale ou sordide…

La guerre que filme Pabst est d’abord désenchantée : il n’y a là ni épique, ni lyrisme, ni tragique. Dès la première scène de bataille plongée dans le noir et la nuit, où le spectateur est balancé sans avoir eu le temps de vraiment s’attacher à un personnage, le rythme fragmenté et hagard donne aux combats l’allure d’un rêve marécageux où l’on s’enlise : les ellipses pleuvent, l’action est difficilement compréhensible, les enjeux éclatés. Le bombardement, étrangement calme, se subit comme un évènement brouillon et sans chronologie, pénible dans sa forme-même.

Cette sensation d’onirisme ne quittera jamais le champ de bataille : même en pause et en plein jour, la guerre prend des airs somnambules (la vie quotidienne trottine alors au premier plan – on mange, on cloue des croix – pendant que les bombes, imperturbables, continuent à exploser au fond de l’image). Les combats garderont toujours ce côté arythmique (hachés, peu compréhensibles, pleins de sons étouffés qui dessinent une guerre presque silencieuse, bizarrement tranquille) et l’impression première qui persistera est celle d’un à-peu-près général : grenades qu’on se renvoie comme au ping-pong, feu ami et ennemi confondus, hommes qui s’immobilisent pendant que d’autres courent à l’arrière – impression globale de voir un morceau de danse contemporaine en plein jour.

Evidemment, il est dur de trancher entre ce qui relève ici des maladresses de l’époque (les premières années du parlant donc, leur faux rythme, leur hybridité sonore – on trouve encore ici pas mal de passages sans paroles par exemple, ou encore un long morceau d’orchestre filmé entièrement), et ce qui témoignerait au contraire d’une volonté de représenter les évènements de façon singulière, en refusant de céder aux tonalités et imageries plus attendues : la guerre est ici plutôt déprimante (c’est-à-dire grise) que spectaculaire dans son horreur – et si elle est édifiante, c’est d’abord à l’usure.

Ce chaos peut aussi se comprendre comme une ambition réaliste, qui ne tiendrait pas tant à un haut degré de vérisme dans la représentation, qu’à l’absence d’idéal venant noircir, arrondir, ou romantiser les angles. Le regard de Pabst est d’abord analytique (plan sans ambigüité sur les jambes de la danseuse, description froide des files d’attente mesquines en ville…), et c’est paradoxalement dans les scènes les plus sobres, en intérieur, que la puissance de sa mise en scène se déploie. Ainsi en est-il du retour du soldat à l’appartement adultérin, véritable cœur du film et séquence magistrale de par sa précision lente, organisant avec une froide distance, mais aussi avec pudeur et compassion, tous les échanges et conflits entre trois personnages et deux pièces.

L’échec du film (qui reste malheureusement assez peu en mémoire), est sans doute ne de pas avoir réussi à bien marier ces deux énergies : de ne pas avoir trouvé un lien entre les scènes de batailles lunaires, et les moments de pause ou de permission, où le regard insensible se fait presque misanthrope. Il manque pour cela l’intermédiaire de vrais personnages, qu’on pourrait suivre à travers l’un et l’autre monde, mais qui sont trop vite éparpillés par le scénario pour constituer un relais émotionnel digne de ce nom. Ces deux films ne se rencontrent qu’à l’occasion d’un dernier segment édifiant, celui de l’hôpital improvisé (scène dont le ton indigné et traumatique semble presque accolé au film, qui n’avait jusque là jamais joué de cette corde). La précision clinique et glaciale (l’opération derrière rideau) y côtoie alors la structure disparate, presque baroque, jusqu’ici réservée aux scènes de batailles, pour aboutir à un étrange carnaval des horreurs.

Autant de choses qui font de Quatre de l’infanterie un film de guerre réellement singulier, à défaut d’être réussi.

Westfront 1918 en VO.

Les Désarrois de l’élève Toerless Volker Schlöndorff / 1966

Au début du XXème siècle, en Autriche, le jeune Toerless intègre un internat. Une nuit, un vol a lieu : deux élèves démasquent le coupable et menacent de le dénoncer s’il ne satisfait pas leurs désirs…

Quelques spoilers.

Les Désarrois de l’élève Toerless réactive une question qui me taraude depuis longtemps, devant tant de films de la période : le cinéma moderne ne se résumerait-il pas, pour une grande part, à du cinéma de genre refoulé ? À un équivalent cérébral chichiteux, mal digéré, mal assumé, de tout ce qui se qui se tramait de gore et d’érotique au cœur des salles de quartier, durant les exactes mêmes années ?

Ce film d’internat SM, on se dit qu’il serait aujourd’hui, s’il sortait dans nos salles, un objet fétichiste et pop : un film dandy, conscient et heureux de jouer avec nos kinks et l’imagerie (celle du film de pension, ce quasi sous-genre du cinéma de fesses). Lecture anachronique, sans doute, car à l’époque ce film se conçoit sûrement d’abord comme un objet signifiant et politique : face à un cinéma allemand alors endormi, muet au sujet de son proche passé écrasant, Schlöndorff met à jour les mécanismes expliquant l’avènement et l’acceptation du nazisme au sein d’une collectivité. Mais la dimension érogène qui traîne malgré tout entre les images, est-elle alors un accident, un mirage – ou bien le fond secret du film, qui prendrait les beaux habits du pensum politique pour aller jouir ?

Schlöndorff se montre d’abord plutôt brillant sur la question : comme quelques années plus tard dans Au nom du père (Bellochio), ou encore dans Suspiria (Argento), le pensionnat sadique est un cadre légèrement onirique, horrifique, presque fantastique – bref, un cadre qui, face aux pulsions, cultive notre fascination, et pas seulement notre recul. Les enfants, lâchés par le train au milieu d’un décor absurde (des rails perdus au milieu de nulle part), vont où ils veulent et comme ils veulent, se comportant en petits seigneurs arrogants (avec les filles de l’auberge, notamment), dans un village ancien, et autour d’une école-château où l’on rentre le soir tombé, qui donnent à l’ensemble un air tout à fait médiéval… Le décor fantasmatique, sidérant, est posé.

Dans ce cadre, le désir dépasse sous des formes volontiers violentes – et ce dès cette première ballade innocente au village, où l’œil du héros assimile le corps des jolies jeunes filles à ceux des porcs qu’on éviscère. Dans ce film aux manières ellipsées, c’est-à-dire vives et impatientes, la sexualité va rapidement s’exprimer par un sadisme Langien, qui suinte et déborde de partout (superbe plan de la mouche, qu’on fait tenir dans son cercle). Tout semble alors érotisé, de la première menace de vengeance pour qui n’honorera pas ses dettes, à la vision langoureuse d’un ami roulant sa cigarette… N’importe quel film d’exploitation ferait son miel d’un tel univers, mais sans doute pas avec cette patience, ce doigté, cette précision tranchante que permet l’approche cérébrale de Schlöndorff. La présence d’une icône du genre comme Barbara Steele, dans une scène jouant autant des pulsions (cinéma bis) que d’une lucidité dépitée quant aux rapports de domination sociale qui les sous-tendent (cinéma moderne), achève de célébrer ce curieux mariage – celui d’un film mi-jouisseur, mi-distant.

Cet équilibre exquis, malheureusement, ne tient pas longtemps. La dimension organique du matériau s’épuise au contact des multiples tentatives de moralisation et de conceptualisation que Schlöndorff introduit, et qui peinent à faire greffe (les questions mathématiques notamment, apparemment centrales dans le livre adapté, prennent ici la forme d’un insert ingrat et dévitalisé). Le personnage principal, bien falot, résume au fond assez bien la position que prend alors le film : face au défilé des horreurs, lui prétend au simple poste d’observateur, et de n’avoir été fasciné que par des questions morales (« jusqu’où iront-ils », « le mal peut-il naître en chacun »). Dans une scène tardive, ses comparses lui feront remarquer qu’en ne disant rien, il a surtout été leur complice. Et ils ont raison : qu’est-ce qui se cache sous l’intérêt scientifique du jeune Toerless – et par extension, sous celui du réal ?

C’est ainsi qu’assez rapidement, la forme fétichiste du film se dilue, y compris pour ses personnages : ainsi en est-il de la déception du tyran devant la transe en toc du souffre-douleur hypnotisé (« tu faisais semblant ! »), ou de ce désintérêt du héros qui, sous prétexte de déception philosophique, avoue à mi-mot qu’il n’y bande tout simplement plus (« Basini était un mystère ; ce n’est plus le cas »). La dimension sado-masochiste, non plus latente et suggérée, mais désormais littéralement incarnée en des scènes bien décidées à y poser un regard studieux, gagne en propos ce qu’elle perd de sa trouble ambigüité (c’est-à-dire d’une capacité à, nous aussi, nous en faire les complices).

Le film rate son coup, en quelque sorte, en nous rendant détestable le « désarroi » satisfait de son jeune héros qui, trop occupé à édicter ses conclusions morales bas-du-plancher (« le mal est en chacun de nous  », merci Einstein), nous prive des scènes de torture. Il manque clairement là une articulation qui saurait retourner la séduction du carnaval fasciste, et non nous le faire regretter. On repense au Salò de Pasolini, particulièrement fort sur ce point, qui savait agréer notre désir premier, pour ensuite progressivement nous en dégoûter… Devant ce premier film impeccable, au contraire, incapable de poser un regard véritablement honnête sur ce qui le motive, ou sur ce qu’il pense réellement de son personnage, on en viendrait presque à s’interroger : plutôt que de tirer une petite satisfaction morale à ne pas jouer de ce jeu-là, jeune homme, pourquoi, ayant vu cette vérité noire en toi, n’en as-tu pas déduit que tu pouvais participer à la fête ?

Der Junge Törless en VO.