Coupez ! Michel Hazanavicius / 2022

Un tournage de film de zombies fauché dans un bâtiment désaffecté ne se passe pas tout à fait comme prévu…

Quelques spoilers.
 

Ayant sans cesse reporté le visionnage du film japonais d’origine (Ne coupez pas !), je me suis retrouvé piégé devant celui d’Hazanavicius avec cette petite gêne : l’impression que toutes les belles idées que j’y voyais n’étaient que repompées d’un film original qu’il aurait mieux fallu découvrir directement. La gêne, plus généralement, fait partie intégrante de l’expérience du film : si la première partie témoigne comme toujours chez Hazanavicius d’un amour pour la reconstitution formelle précise (ici la série Z et le film amateur), elle met aussi le spectateur dans une position profondément inconfortable. D’abord parce que celui-ci n’est pas tout à fait au clair sur l’objet qu’il est entrain de regarder (ce mauvais jeu d’acteur est-il volontaire ?), puis ensuite parce qu’il hésite sur les raisons de ce carnage (sans le contrechamp ultérieur du tournage, cette ouverture ressemble à une satire maladroite et platounette des séries Z, à une parodie sans panache). La deuxième moitié du film sauve l’ensemble, en un jeu d’allers-retours et de contrechamps extrêmement ludiques (le tournage est aussi dense en péripéties que le film initial est mou et vide), et opère un retournement intelligent : celui de nous faire voir ce film initial raté et embarrassant (sur lequel le regard d’Hazanavicius pouvait sembler méprisant) comme un tour de force ingénieux, infiniment respectable, comme un petit miracle. Le retournement est d’autant plus malin qu’il libère, d’un même geste, le spectateur de la tension et du malaise palpable de la première partie, créant une sorte de soulagement euphorique, emportant le morceau par son tourbillon hilarant et sa générosité colorée. Cette célébration festive du cinéma et de la création artisanale de groupe est efficace, et elle le sait (un peu trop de temps passé à appuyer sur l’image de ce beau final), mais la réussite du film reste entachée de ne pas être une création originale : sans ça, Coupez ! s’inscrirait impérialement comme un sommet dans l’histoire sinistrée de la comédie française.

 

Le Redoutable Michel Hazanavicius / 2017

Paris 1967. Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Mais la réception du film enclenche chez Godard une profonde remise en question…

 

On retrouve dans ce film une particularité propre au cinéma d’Hazanavicius : la précision fétichiste du détail, ce pointillisme d’idées élégantes qui flottent, comme autant de microscopiques poissons, dans le grand aquarium gêné de scènes qui se callent mal autour d’elles, qui ne savent pas les prendre en charge rythmiquement. C’est déjà ce qui frappait dans les deux OSS, où la perfection détourée d’un dialogue génial, d’un gag, ou d’un lever de sourcil ciselé de Dujardin, erraient dans une continuité sans élan comique, sans énergie d’ensemble.

Et cela prend des proportions terribles dans Le Redoutable, où l’absence d’élan vital finit par transformer le film en quelque chose de profondément mesquin. Le problème ici n’est pas de s’attaquer à Godard : l’homme, son cinéma, ou le milieu critique dévot qui le célèbre encore aujourd’hui, compilent assez de traits détestables pour remplir dix films – la déconstruction du mythe par un cinéaste aussi capable, et cinéphile véritable de surcroit, relevait de l’urgence. Mais le film d’Hazanavicius, dans sa méticuleuse entreprise de sape, ressemble à une équation sans résultat : il ne fait qu’éroder la statue de Godard, sans contrebalancer ce geste soustractif de rien. Le film ne témoigne ni de l’énergie cruelle d’une satire violente (il est bien trop référentiel-chichiteux pour ça), ni d’une fascination quelconque pour le bouleversement social de ces années-là. Le Redoutable tenait en lui une belle promesse, laissée sans suite : celle d’être un vrai film populaire sur Mai 68, qui serait capable d’en tirer un bilan, sans complaisance lyrique pour la période et ses mythes. Le résultat, sur ce point, est particulièrement décevant : une vue de CRS apeuré par ci, quelques intellectuels parisiens teigneux par-là… Qu’importe la reconstitution ambitieuse, tout devient petit.

D’un bout à l’autre, le film apparaît ainsi recroquevillé. Il semble par exemple assez démuni face à la crise que traverse Godard : s’il cible parfaitement ce que sa révolution intérieure peut avoir de prétentieux, de ridicule, ou encore l’impasse temporaire qu’elle a pu constituer, il est gênant qu’Hazanavicius ne semble pas en comprendre, ni en partager, l’absolue nécessité. Pour le dire autrement, il y a quelque chose d’assez glaçant à voir le film chérir la période première de Godard (par une série de pastiches pop, qui relèvent d’ailleurs d’une lecture assez superficielle de son art1), comme s’il désirait et demandait au cinéaste une stagnation du style – alors que s’il y a bien une chose qu’on peut reconnaître à l’œuvre de Godard, jusque pour ses détracteurs, c’est qu’elle fut toujours exigeante avec elle-même, inquiète de son propre confort, continuellement changeante.

Que reste-t-il, alors, pour mettre le film en mouvement, sinon le spectacle du délitement d’un couple foncièrement ingrat (époux ignoble, épouse nunuche) ? Faut-il lire là un autoportrait masochiste de son réalisateur (on demande à Godard de faire des films légers, comme on demande à Hazanavicius un troisième OSS) ? Faut-il y voir un situationniste, reconverti à l’esprit Canal, simplement continuer la guéguerre que ses pères entamèrent avec Godard il y a 50 ans ? Le film, en tout cas, impressionne par le cocktail prometteur et coloré qu’il a en main (l’art face à l’Histoire, les intellectuels face au peuple, le courage indéniable qu’a le film à s’attaquer au père), pour finalement en tirer si peu de souffle… Au milieu de tout ça, la bonne surprise vient exactement de là où on ne l’attendait pas : de Louis Garrel, qui au-delà de parfaitement s’approprier Godard (moins par imitation qu’en en chérissant certains traits bien choisis), mêle par son jeu la méchanceté de la satire à une palpable tendresse. Exactement ce qu’aurait pu être le film.

 

Notes

1 • Si les petits passages référentiels désolent, il serait injuste de réduire les essais d’Hazanavicius à cela. Le long travelling au tag, par exemple, qui nous oblige à choisir entre écouter la conversation ou lire l’aphorisme, est une belle trouvaille renvoyant déjà plus profondément au cinéma de Godard (peut-être, justement, parce qu’elle ne fétichise rien de très précis dans sa filmo, mais renvoie plutôt à un état d’esprit).