Le Grand pardon Alexandre Arcady / 1982

Raymond Bettoun dirige le clan des juifs pieds-noirs, qui règne en maitre dans le milieu du racket…

Quelques spoilers.
 

Le Grand pardon, projet ambitionnant d’être un Parrain à la française (au risque de parfois tourner au pastiche pur et simple, passée la transposition du récit à la communauté pied-noir) est loin d’être aussi convaincant que son glorieux modèle. Alexandre Arcady est particulièrement laborieux dans toute sa première partie, plate et académique, où toute la médiocrité humaine inhérente au film de mafia se donne en spectacle. Par la suite, à force de casting cinq étoiles (tout le cinéma français juif semble être venu jouer un rôle), et de plaisir mauvais à voir des crétins tomber, on se laisse peu ou prou embarquer dans le récit. Reste que jusqu’au bout (ce méchant évidemment homo, cet honneur foireux du patriarche abusif qui ne tue pas par noblesse, mais en fait un peu quand même s’il en a envie), le film garde un côté pénible et passablement convenu.

 

Une journée bien remplie Jean-Louis Trintignant / 1973

Un boulanger part tuer neuf personnes en compagnie de sa mère…

 

Une journée bien remplie, premier des deux films qu’a réalisés Jean-Louis Trintignant, est un objet un peu trop satisfait de son originalité. Si ce Kill Bill du terroir avant l’heure (le tueur est même boulanger !) est raisonnablement ludique, il ne parvient jamais à totalement opérer la greffe entre ses deux modèles – à savoir le cinéma de genre jouisseur, réduit à l’os de son concept (héritage dont Trintignant n’a pas la sauvagerie, ni la force du propos), et les traces plus ostensibles d’un cinéma d’auteur aux formes appuyées (scènes silencieuses, bifurcations méta, musique classique, montage en allers-retours), dont il n’a pas la rigueur. Il faut voir par exemple cette ballade à moto qui dure toute une scène, le temps de mener la musique au bout, et qui n’a déjà plus rien à dire au bout de trois plans… Reste, si on veut prendre le film sous l’angle de la comédie populaire (ce qu’il aspire aussi à être), un projet au moins un peu ambitieux. Mais la méchanceté de la comédie italienne qu’il singe ici est bien loin : réduite à une pure abstraction, la vengeance est vide.

 

Le Feu follet Louis Malle / 1963

Alain quitte la maison de santé où il a suivi une cure de désintoxication…

 

S’il en représente le haut du panier, ce n’est pas Le Feu follet, sur la journée d’un dépressif, qui va dissiper mes réticences face aux fictions de Louis Malle. Qu’importe les acteurs formidables, la belle utilisation de Satie, ou les dialogues savants : le projet n’est qu’un exposé déprimé se résumant à tout peindre en gris, et se contentant d’outils convenus (grandes soirées bourgeoises) pour nous donner, nous aussi, envie de nous flinguer. Les palabres du film notamment, qui n’ont rien à envier aux ivrognes dans leur volonté de démontrer tout et son contraire (jusqu’au carton final, geignard et égotique comme le reste), finissent par fatiguer à force d’aller nulle part. Concédons néanmoins que le segment central du film dénote : la dépression gagne alors à dialoguer avec des opposants plus solaires (dans des moments où la mise en scène, par ailleurs, s’investit davantage), et à affronter des personnages au caractère affirmé et séduisant, qui confèrent à l’ensemble une tonalité plus douce-amère.

   

Mes petites amoureuses Jean Eustache / 1974

Daniel, jeune garçon taiseux qui observe les filles avec convoitise, est élevé par sa grand-mère à la campagne…

 

Mes petites amoureuses, troisième film que je vois de Jean Eustache, me laisse une fois de plus comme face à un mur, incapable de saisir le but de ce cinéma, le sens de son style, la clé pour l’aborder. Pas que je sois hermétique au plaisir de ce jeu d’acteur neutre et articulé, qui pose sur les aventures et pulsions de l’adolescence un regard blanc, précis, et calmement lisible. Cette manière égale n’est d’ailleurs pas dénuée d’un certain onirisme, que renforce cette structure en segments disparates enchaînés par autant de fondus au noir (comme des perles sur un collier de souvenirs), ou encore ce héros au corps et au visage de petit garçon, pourtant filmé (et agissant) comme l’un des adolescents quasi adultes qui l’entourent, embrassant des filles qui ont l’air plus âgées que lui – comme si le film était en déni généralisé de son apparence, donnant à l’ensemble des airs étranges de projection mentale. Mais passées ces légères étrangetés, j’ai du mal à m’enthousiasmer outre-mesure, et à y voir le grand film que beaucoup y ont vu.

 

La Fille du puisatier Marcel Pagnol / 1940

Au moment de la déclaration de guerre, Patricia, jeune fille modeste, voit partir Jacques Mazel, pilote dans l’armée, qui ignore qu’elle est enceinte…

 

Sur un schéma voisin de fresque familiale (une femme au centre, le scandale par son biais, le parcours mental du patriarche Raimu, son statut de travailleur prolétaire), La Fille du puisatier se montre un peu moins fascinant que La Femme du boulanger : ce film-ci n’en a pas la force, ni l’abstraction d’un monde clos, et s’empèse du personnage tiers de Fernandel (tour à tour sidekick comique et levier pathétique) dont Pagnol finit par ne plus trop savoir quoi faire. L’actrice au jeu un peu parisien dénote aussi (sans démériter) au milieu du casting provençal. Reste que le film, quand bien même son final apaisé, sait être dur quand il le faut (le rejet paternel, la guerre et le discours de Pétain), abordant de multiples sujets (les premières rencontres, les querelles d’amour autour du petit-fils…) sans jamais ennuyer.

 

La Femme du boulanger Marcel Pagnol / 1938

Quand le boulanger du village refuse de faire du pain parce que sa femme volage est partie avec un beau berger…

Légers spoilers.
 

La Femme du boulanger est mon premier contact (tardif, mais ravi) avec le cinéma de Marcel Pagnol. Ce film tragi-comique aux dialogues omniprésents se révèle d’une étonnante puissance, avec sa symphonie d’intérêts croisés (le ventre qui parle et qui mobilise tout un village), sa mort qui rôde au sous-sol, et ses appétits sexuels dont on rit. La parole est reine, mais sa mise en scène est solide : ce village très Troisième République (l’aristocrate, le curé, l’instituteur, comme des personnages d’Olympe régissant tout) semble faire monde en lui-même, à la façon d’une scène de théâtre antique, jusqu’à ce berger de mythologie qui disparaît du film en nageant au loin. La misogynie contrariée du film (femme “mauvaise” dont l’intériorité restera un mystère, et qui devient la possession de tout un village) crée une guirlande de ressentis ambigus qui explosent dans la tendre violence de la scène finale, habitant le récit d’une tension qui lui donne toute sa vitalité. Bref, passées quelques longueurs dans les passages où la parole prend trop ses aises (notamment durant la longue cuite de Raimu), c’est absolument remarquable.

 

Pour le réconfort Vincent Macaigne / 2017

Pascal et Pauline reviennent sur les terres de leurs parents après des années de voyage, et se retrouvent dans l’impossibilité de payer les traites du domaine. Ils se confrontent à leurs amis d’enfance qui eux, d’origine modeste, n’ont jamais quitté leur campagne…

 

Je me rends compte en parcourant mes notes que j’avais vu en salle Pour le réconfort, unique long-métrage cinéma de Vincent Macaigne en tant que réalisateur, et que j’avais oublié d’en parler ici. Je ne retrouve aucun texte à propos du film dans mes brouillons, et n’ai strictement aucun souvenir de son déroulé, si l’on excepte les scènes présentes dans la bande-annonce… Je me souviens justement être sorti de salle avec cette impression, celle de n’avoir rien vu de plus que ce que les teasers proposaient : des petits moments d’acteur à base d’improvisations gueulées hystérisant les rapports ville/campagne, une image numérique sale anoblie par la coquetterie du cadre 1.33, et pas grand-chose de plus profond ou passionnant que du vide électrisé par la constante irritation des personnages. L’impression qui m’en était restée est que Macaigne, dont on sent bien le talent et le potentiel, avait juste envie de faire jouer des potes acteurs qu’il admirait, et qu’il a bricolé un film pour.

 

La Chimère Alice Rohrwacher / 2023

De retour dans sa petite ville du bord de la mer Tyrrhénienne, Arthur retrouve sa bande de Tombaroli, des pilleurs de tombes étrusques…

Quelques spoilers.
 

Je ne suis pas certain d’être très touché par ce que raconte La Chimère, ni par le monde populaire italien qu’il peint avec amour ; mais je le suis par le raz-de-marée de cinéma qu’il représente. Pas un plan sans surprise, les émotions et les images jaillissent avec une liberté totale (comme des herbes folles, écrivait très justement Laura Tuillier), jamais comme les déclinaisons attendues ou déduites d’une narration logique. Par sa forme même, le film de Rohrwacher semble revendiquer un rapport organique et désintellectualisé à la création (dont l’exemple le plus saillant seraient ces moments de découvertes sourcières, qui retournent littéralement l’image en un effet forain), sous-entendant ces pilleurs de tombes comme les derniers détenteurs d’un rapport authentique à l’art (vivants, artisanaux, connaisseurs, à mille lieues de la froideur des musées), quand bien même le film condamne leur geste réduit à l’appât du gain. L’ensemble n’est bien sûr pas sans écueils : sa dernière partie (l’utopie en gare) se satisfait d’une sororité un peu complaisante, et la foire baroque du film n’est pas ce qu’il a de plus original (évoquant tant les familles bordéliques de Lucrecia Martel que le folklore Fellinien, avec son carnaval prolétaire à trognes déblatérant en italien autour d’un Josh O’Connor auquel on s’identifie pour le coup facilement dans son envie de tranquillité). Mais à la première gêne, la mise en scène est déjà passée au prochain tour de magie, et tout est sublimé. Jusqu’à cette fin, débutée comme un appendice scénaristique incongru, et finalement si jolie – qui permet de nous faire comprendre sans un mot, par la réunion de fils tendus d’un bout à l’autre du récit, pourquoi cet homme amoureux d’antiquités et de fantômes était finalement si bien sous terre, avec les morts. Bref, un petit classique instantané que je ne reverrai sans doute jamais, de peur de briser le miracle de sa séance en salle.

La Chimera en VO.