La Passion de Dodin Bouffant Trần Anh Hùng / 2023

En France, vers 1885. Eugénie travaille depuis vingt ans comme cuisinière pour le célèbre gastronome Dodin. Au fil des années, une passion affectueuse s’est développée entre eux…

Légers spoilers.
 

Comment faire un film sur la nourriture qui évite l’écueil du food porn ? Qui sache trouver un autre moyen, pour souligner ce qu’on ressent en bouche, que de gros plans insistants et impuissants sur la bouffe ?

Trần Anh Hùng résout la chose en focalisant sa mise en scène ailleurs : sur le ballet de la cuisine, tout en ellipses et en rondes. Le but n’est pas tant de faire tournoyer la caméra pour faire virevolter les sens (la caméra, somme toutes, est ici relativement calme), que de constamment habiter le processus culinaire d’une respiration, d’un élan vital, qui fait que la cuisine à l’image reste toujours mouvement et circulation, mets conçu pour autrui ou reçu de lui, la préparation et la dégustation devenant les deux faces d’un même échange (la cuisine se confond ici volontiers avec l’amour, avec l’attention, avec la sensorialité de la nature, comme les différentes expressions d’un même plaisir à vivre).

Cette mise en scène fut mal accueillie par une partie de la critique, comme si ce découpage faisait système, indifféremment appliqué sur un matériau qui resterait, par essence, académique. Mais l’absence de dramaturgie (la santé d’Eugénie colorant simplement d’un élan différent les quelques étapes du film, comme les humeurs de différente saisons) fait plutôt de ce mouvement d’ensemble sa propre finalité : une stase, qui n’a besoin de rien d’autre. Au risque parfois de l’ennui, d’un ressassement de visages ravis jouant le plaisir une énième fois ressenti en bouche, ou de dialogues “d’époque” presque gênés de devoir s’ajouter au spectacle.

Concentré sur son bonheur, comme d’autres le sont sur leur névrose, le film de Trần Anh Hùng permet de transcender pas mal d’écueils. Prenez cette assemblée d’hommes qui va deviser au salon pendant que les femmes cuisinent à leur service : voilà un tableau qui semble entrer en conflit avec la petite utopie que le film veut partager. Mais cette image patriarcale et bourgeoise, le film la digère petit à petit à force d’obsession et de ressassement, faisant des quatre notables une sorte de chœur penaud, heureux du bonheur de son couple central, cherchant des solutions comme des enfants préoccupés de refaire sourire papa et maman, s’extasiant en des rituels étranges (l’ortolan) comme on jouerait à des jeux. Bref, le regard singulier du film soumet ce qui pourrait le faire passer pour vieilli – et en cela, malgré l’ennui parfois traînant ou ses rigidités de passage, La Passion de Dodin Bouffant conserve d’un bout à l’autre quelque chose de majestueux.
 

L’Escalier de service Paul Leni & Leopold Jessner / 1921

Un facteur intercepte le courrier de la servante dont il est épris, alors qu’elle attend désespérément des nouvelles de son amant…

Quelques spoilers.
 

Il est difficile d’entrer en bonnes dispositions dans ce film, tant son carton d’introduction est détestable. Se targuant de montrer la vie des petites gens au contraire du reste de la production (une prétention hautement discutable, quand bien même les années 10 étaient dominées par un cinéma bourgeois), l’intertitre s’empresse de préciser que ces pauvres gens sont comme des enfants, et qu’il faut donc faire un effort pour comprendre leur comportement, qui n’est évidemment pas le nôtre. On est zoo : rarement l’intérêt charitable pour les prolétaires aura aussi spectaculairement révélé le mépris de classe paternaliste dont il est l’habit.

De fait, l’acteur jouant le facteur interprète son personnage comme un attardé mental, ce qui donne libre cours à des postures tordues, ou arrêtées en suspension, comme le cinéma expressionniste allemand les affectionnait tant (expressionnisme qu’on retrouve pour le reste surtout au travers des décors de Paul Leni, très réussis). Le film a malheureusement peu de personnalité au-delà de sa vision du monde absolument sinistre : l’absence de dramaturgie forte (revendiquée comme un réalisme), et la lenteur généralisée, associées à une vision médiocre des relations humaines (on nage en plein fantasme d’incel : si son copain la quitte et que tu es gentil avec elle, elle voudra bien coucher avec toi), aboutit à une sorte d’académisme d’avant-garde pas très palpitant. C’est peu de dire que l’actrice, qui par son seul jeu structure et donne du relief à bien des scènes, porte le film à bout de bras.

Jessner sauve néanmoins les meubles par son choix avisé de ne pas trop s’étendre (c’est un moyen-métrage), et surtout par un final fulgurant, pour le coup marqué par de vraies idées de cinéma (cette cour si longtemps vide aux fenêtres soudain pleines par l’odeur du scandale alléchées, l’image mentale du meurtre accompli) – idées qui finissent, in extremis, par emporter le morceau.

Hintertreppe en VO.

Le Zillion Robin Pront / 2022

En 1997 à Anvers, Frank Verstraeten ouvre sa propre discothèque, qui rencontre très vite un succès phénoménal…

 

Le Zillion, sorte de blockbuster flamand ayant connu un gros succès au box-office local, est l’histoire vraie de la boîte de nuit branchée d’un entrepreneur pourri en Belgique. Un énième avatar de ces sous-sous-sous-Guy-Ritchie-movies qui pullulent, avec toujours le même programme : fric à foison, drogue et carrés VIP, brutes et pratiques mafieuses, filles à poil, le tout dans un rise and fall hypocrite qui se masturbe trop fort sur le milieu qu’il décrit pour qu’on croie une seconde à ses remords tardifs. Comme d’habitude, le cynisme ambiant s’imagine caution d’authenticité, au gré de personnages mesquins et d’une vulgarité crasse, qui va se loger jusque dans les manières du film. Malgré l’effort, et le trajet travaillé des protagonistes, la vision est pénible.

 

Fermer les yeux Victor Erice / 2024

Julio Arenas, un acteur célèbre, disparaît pendant le tournage d’un film. Son corps n’est jamais retrouvé, et la police conclut à un accident. Vingt-deux ans plus tard, une émission de télévision consacre une soirée à cette affaire mystérieuse…

 

La célébration critique délirante de Fermer les yeux me laisse dubitatif (tout comme l’était, à vrai dire, celle de son premier long). Sur le canevas symbolique d’un septième art qui agonise (et en empruntant l’argument scénaristique du Mystère des roches de Kador), le film prend un plaisir vaguement communicatif à observer le monde avec calme, dans l’élégance apaisée d’une lumière à la précision cristalline, contemplant le visage de son acteur mûr et fatigué. Mais hormis quelques idées éparses (notamment ce jeu de regards permettant le beau final), le film se suit souvent à la lisière de l’ennui, avançant de manière régulièrement laborieuse (informations lourdement transmises par les dialogues, regard sur le “cinéma mourant” à la limite du discours de vieux con). J’en retiens, malgré de belles choses, une sensation de vide et bien peu d’émotions.

 

Cerrar los ojos en VO.

Le Ciel rouge Christian Petzold / 2023

Leon et Felix se rendent dans une maison située sur la côte allemande de la mer Baltique. Lorsqu’ils arrivent, ils se rendent compte que la maison est déjà occupée…

Légers spoilers.
 

Le Ciel rouge me confirme que si le cinéma de Petzold est agréablement mené (bien joué, correctement écrit, relativement fin), il est comme bloqué par le plafond de verre d’une approche sage, façon bon élève appliqué, peu inspirée et quelque peu laborieuse. Il y a pourtant de belles pistes. Si l’idée de faire un film entier sur un personnage médiocre n’est pas de bon augure (d’autant que cela finit par fragiliser le scénario : que lui trouvent donc cet ami et cette jeune femme ?), le héros nous met au fond dans une position assez universelle (se sentir isolé quand les autres profitent, baisent et s’amusent), son personnage fonctionnant scénaristiquement moins comme un cas social que comme un point de vue. On peut aussi apprécier que la métaphore incendiaire n’arrive qu’au point d’acmé, semblant soudain frapper de tous côtés comme une malédiction. Et puis il y a, toujours, l’excellente Paula Beer… Mais l’ensemble, fragile, ne sait prétendre à plus qu’à ces petites qualités cumulées, sans jamais savoir se faire plus frappant et singulier.

 

Roter Himmel en VO.

Memory Michel Franco / 2024

Sylvia, assistante sociale, mène une vie bien réglée. Lors d’une réunion d’anciens élèves de son lycée, elle retrouve Saul, qui la suit chez elle après leur réunion…

 

Memory, ma première rencontre avec Michel Franco, me laisse sans impression précise en bouche. Je remarque bien la clarté cristalline du récit (une femme qui se souvient trop et un homme qui perd la mémoire : ça pourrait presque être le pitch d’un feel-good movie hollywoodien) ; je constate tout autant le traitement impeccable et nuancé du cinéaste, quoique son style me semble assez peu caractérisé au-delà des traits typiques qu’on prête à l’internationale des auteurs (plans longs laissant apprécier la situation en direct, aucun souci à montrer les personnages dans l’ombre ou de dos…). J’en garde au final une impression voisine de celle que m’avait laissée le très bon Compartiment n°6 : celle d’un canevas ultra-classique rejoué avec la mesure et le doigté du cinéma d’auteur, mais qui ne me laisse pas beaucoup plus de goût que le constat de cet accomplissement.

 

Memoria en VO.

Sexygénaires Robin Sykes / 2023

À soixante ans passés, deux amis en proie à des difficultés financières vont tirer profit de leur image dans le milieu de la mode et de la publicité….

 

Sexygénaires vient cocher toutes les cases génériques d’une comédie française : un milieu bourgeois qui va de soi (les soucis des patrons de grand hôtel), un sujet de société “tendance” tenant lieu de pitch, un humour reposant sur un perso secondaire antipathique et énervant, et une totale absence d’ambition. On veut bien croire que le cinéaste (qui avait déjà consacré sa première comédie à la vieillesse) poursuit là une thématique qui lui est chère, mais rien d’une personnalité ne transparaît dans ce produit standardisé à en mourir. Et on est un peu triste d’y retrouver Zineb Triki, grande découverte du Bureau des légendes, dans un rôle d’un inintérêt confondant.

 

38°5 quai des orfèvres Benjamin Lehrer / 2023

Un tueur en série, surnommé le Ver(s) Solitaire, sème des alexandrins sur des scènes de crime, causant terreur et confusion…

 

Un grand ratage. Malgré ses tentatives de gags nombreuses, cette parodie policière ne fonctionne jamais. La faute, sans doute, à son côté totalement aléatoire : les gags sont pêchés comme on essaierait n’importe quoi au marché, dans tous les sens, mollement et sans ambition. L’exemple typique est celui des flics : une blague consiste à les montrer ne rien foutre de leur journée (alors que Dieu sait que c’est loin d’être ce qui leur est reproché) ; et le commissariat est satirisé pour son compteur de likes (alors que la police n’a aucune présence sur les réseaux, ni ce type de rapport à la population)… Bref, tout est à peu près comme ça, essayant vaguement des choses au hasard, ne résonnant avec rien. Comme toute parodie qui se respecte, le film n’arrive à un résultat correct que les fois où il prend le modèle qu’il satirise au sérieux – mais le soin manque ici. On est aussi un peu triste de voir Didier Bourdon, l’un des acteurs les plus talentueux des années 90, à présent incapable de saisir l’air du temps, semblant toujours comme en différé, un peu laborieux dans son déploiement de jeu visible, plus vraiment incisif ni capable d’appuyer là où ça fait mal.