Star Wars : Visions 2 épisodes (saison 2, 2023)

Spoilers.
 

Star Wars : Visions, série qui applique le principe des Animatrix à l’univers Star Wars, offrant aux jeunes studios d’animation de jouer avec la saga tant qu’ils n’en impactent pas les fondations. Un peu découragé d’explorer la série (les retours critiques évoquaient ce qui a justement fini par me fatiguer dans le court d’animation : science et invention graphique, banalité cinématographique), j’ai néanmoins eu l’occasion d’essayer deux épisodes chaudement recommandés de la saison 2, qui valent en effet le coup d’œil.

• Le plus réputé des deux, La Caverne des hurlements (Paul Young, épisode 2, photo), se propose de ré-atteindre la science-fiction par les détours du conte, en partageant l’ignorance qu’ont les personnages enfants de cet univers. C’est un petit film qui dans sa majorité est assez peu remuant, mais qui emporte tout par sa scène finale, épatante en tous points. Même pour qui n’a pas identifié la nature exacte de cette figure qui arrive du ciel (et qui donne toute la mesure cruelle de ce qui est en train de se jouer), le court parvient parfaitement à faire ressentir ce qui est alors en jeu à travers ce corps : le mélange de maternité et de dangerosité rouge, de noblesse civilisée et de créature carnassière, à la lumière d’un “soleil levant” issu d’une machine. On pressent que le besoin adolescent vital de fuir va se faire à un prix trop fort, comme au piège d’une plante carnivore, qu’il y a quelque chose de trouble dans cet apprentissage fondé sur une mise à mort. Rien que pour ce passage, qui à lui seul pourrait devenir une fable noire à raconter aux enfants, le film vaut le détour.
• Plus classique, L’Espionne qui dansait (Julien Chheng, épisode 6) échoue davantage à donner corps à son mélodrame (dont on ne révèlera rien), dilué dans l’exercice de style d’un récit de résistance qui s’organise derrière les tentures d’un grand cabaret (l’imagerie du nazi en visite aux music-hall français creuse ici le parallèle que George Lucas avec déjà abondamment tressé avec l’Empire). Le court vaut surtout pour la virtuosité agile de son animation dansée et combattante, notamment lors d’un final sur toit de verre qui évoque l’un des rares moments inspirés de La Légende de Korra. Sans démériter, le court en restera là.

 

Screecher’s Reach et The Spy Dancer en VO.

Têtard Jean-Claude Rozec / 2019

« J’étais toute petite, mais je m’en souviens encore très bien. Papa et Maman n’y ont vu que du feu, mais moi, j’ai tout de suite su. La chose qu’il y avait dans le berceau, c’était pas mon p’tit frère. Non. C’était toi… »

Spoilers.
 

Dans ce petit film sur la cruauté fraternelle, on est d’abord tentés de ne voir que le paysage connu et ressassé du court d’animation français : histoire d’enfants, travail graphique souligné tendant vers l’abstrait, hyper-réalisme des voix, poésie latente – un package attendu. Ce film se distingue néanmoins par l’étrangeté de ses ambiances (cette maison au milieu d’une sorte de no man’s land périphérique de bâtisses non construites), et par l’inattendue destination de son récit. C’est à la fois la force et la faiblesse du final, car en soi on a du mal à comprendre le sens de cette punition infligée à la petite héroïne, qui fait montre d’une cruauté somme toute très commune chez les enfants. Peut-être le film fonctionne-t-il comme un conte à l’ancienne, qui menace, de manière angoissée et sévère, de sordides conséquences aux petits spectateurs qui se conduisent mal. En l’état, le film sort en tout cas du lot en ce que le fantastique ou la poésie n’y sont pas un vecteur (un moyen et un détour temporaire de l’histoire intime), mais sa destination finale.

 

O Black Hole ! Renee Zhan / 2020

Une femme qui ne supporte pas le passage du temps se transforme en trou noir…

 

Parmi les courts animés découverts ces dernières semaines (bien pratiques pour cocher la case “film vu” les jours de grande flemme !), il y a ce court britannique en stop-motion, dont le net parlait beaucoup. En décidant de croiser récit allégorique, comédie musicale, et cinéma d’animation (animation qui elle-même compile abstraction 2D et modèles 3D…), O Black hole ! s’offre une expressivité démultipliée au cube : chaque seconde parle de mille façons, résultant en un film riche et attrayant. Ce petit récit de dépression, qui s’exprime via la physique des trous noirs, a cependant aussi ses limites : construit autour d’un principe d’application (graphique, métaphorique) d’une idée initiale transparente, et cloisonné par une maîtrise narrative façon Broadway, l’ensemble ne laisse pas la porte ouverte à beaucoup de profondeur, de trouble, ou de mystère. Il y a quand même quelque chose d’un peu normatif à voir cette foire body-horror façon Cronenberg utilisée à des fins kawaï… Bref, le film ne remue que modérément son spectateur, mais c’est un parfait spectacle.

 

Cet été-là Éric Lartigau / 2022

Deux fillettes qui se retrouvent chaque année durant les vacances voient leur solide amitié vaciller après un simple été passé loin l’une de l’autre…

Quelques spoilers.
 

Cet été-là, sur les vacances d’adultes observés via le point de vue d’une petite fille au seuil de l’adolescence, est un film oubliable, correctement mené mais assez fade (il suffit de comparer la séquence de la fête à celle du récent Falcon Lake pour bien s’en rendre compte). Quoique servie par quelques répliques clichées et un jeu inégal, la relation entre les deux gamines reste l’intérêt principal du projet qui, pour le reste, à part confronter Gael García Bernal à des acteurs français, ou creuser ce personnage de quinquagénaire amère que se construit Marina Foïs de film en film, offre un intérêt assez limité, au gré d’une dramaturgie foutraque et aléatoire (“tiens, une attaque de sanglier”).

 

Le Tourbillon de la vie Olivier Treiner / 2002

Arrivée au crépuscule de son existence, une octogénaire se remémore certains des choix cruciaux qui ont infléchi un destin qui semblait tout tracé…

Quelques spoilers.
 

Le Tourbillon de la vie, histoire en forme d’arbre des possibles, est un film qui ne semble rentrer dans aucune case : les signes qu’il envoie ne relèvent ni du cinéma d’auteur national (la narration est entraînante, la mise en scène est anonyme), ni du cinéma populaire français (où l’on ne retrouve presque jamais ce degré d’engagement et d’ambition). Les croisements entre les différentes Julia, dont le récit s’amuse à dessiner les possibles avenirs, sont plutôt fluides et virtuoses, dialoguant à travers des scènes jumelles, jouant sans cesse à qui aura tour à tour réussi ou raté sa vie, par des chemins changeants et contradictoires. Si cette course fonctionne, il ne faut pas trop faire attention au détail des segments qui permettent cet entrelacement : les situations elles-mêmes sont des lapalissades univoques, non exemptes de platitudes gênantes (le discours sous la pluie), ou de moments un peu ridicules (le final). Surtout, le film souffre de ne pas avoir autre chose à exprimer que sa propre structure : rien, aucune émotion plus secrète au long cours ne résulte de ce chassé-croisé, au-delà du plaisir ludique immédiat des réalités alternatives, au mieux parées de quelques constats sociologiques (les femmes doivent choisir entre travail et carrière). On “n’apprend rien” de plus, en somme, que le fait que les vies ne sont pas jouées d’avance, et que le bonheur n’est pas toujours là où l’on croit.

 

Fifi Jeanne Aslan & Paul Saintillan / 2023

Nancy, début de l’été : Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand son ancienne amie Jade part en vacances, elle prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été…

Légers spoilers.
 

Fifi pourrait déprimer par la petitesse de ses ambitions, typique d’un certain cinéma d’auteur français (introduction sans panache, fin prévisible qui se contente de peu, aucune ampleur formelle). Pourtant, c’est un film moins évident que le buddy-movie d’été qu’il laissait entrevoir. Les rapports entre Fifi et ce jeune homme, au-delà de leurs différences marquées (sociales ou d’âge), sont à la fois tendus et rafraîchis par l’interdiction de tout rapport de drague. Cela laisse le champ libre à de multiples teintes qui, profitant du meilleur de ces deux comédiens (c’est sans doute le meilleur rôle de Dolmaire), permettent de rendre chacun de leurs échanges intéressants et satisfaisants. Les personnages qui entourent leur duo ne déméritent pas forcément non plus, la famille de Fifi dépassant sa fonctionnalité première de milieu oppressant pour offrir des moments plus tendres et intéressants. Il manque un peu le grand film qu’on pourrait tisser autour d’un tel projet (même si sa modestie à toute épreuve lui confère aussi un goût particulier), mais il y a là du talent, incontestablement, et une voix singulière.

 

Sur l’Adamant Nicolas Philibert / 2023

L’Adamant est un Centre de Jour unique en son genre : bâtiment flottant édifié sur la Seine, en plein cœur de Paris, il accueille des adultes souffrant de troubles psychiques…

 

Sur l’Adamant est un projet des plus classiques, dans lequel Nicolas Philibert redéplie un savoir-faire documentaire sous sa forme la plus pépère et sécurisée : lieu qui s’ouvre et s’installe au matin, plans de coupes des alentours pour entrecouper des bouts d’interviews, observation patiente et petits moments signifiants… Si ce système parvient sans mal à créer de la confiance et de l’immersion (se calquant sur le tempo du bateau lui-même : calme, régulier, au rythme du soleil perçant à travers ces volets qui se reconfigurent doucement), il n’en tire presque rien qui vaille le coup d’œil. Le montage saute sur chaque petite phrase pouvant sembler évocatrice, sur chaque petit début de divagation, sans en tirer de moments réellement forts ou singuliers, du moins rien qui puisse justifier l’existence d’une scène – hormis pour une gueulante finale, qui n’a pas été placée à cet endroit pour rien. Le carton de fin au volontarisme poético-politique (d’autant plus facile pour un film qui a bien pris soin de ne pas filmer les hors-champs de son bateau-utopie) achève de donner des airs de gros chaussons à ce documentaire qui, dans l’ensemble, aura surtout marqué par son ennui.

 

Chien de la casse Jean-Baptiste Durand / 2023

Dog et Mirales, amis d’enfance, vivent dans un petit village du sud de la France et passent la majeure partie de leurs journées à traîner dans les rues…

 

Chien de la casse, histoire d’une amitié toxique qui se délite, ne raconte pas forcément grand-chose – on sent d’ailleurs que la vague couleur mafieuse ajoutée à ce récit de village tranquille sert un peu artificiellement à en doper les péripéties. Mais le film sait donner une vraie ampleur à son petit drame intime : le sens inné du cinémascope (plus frappant encore ici, dans ces plans se résumant à trois têtes et quelques rues), ou la cartographie d’un village seulement boussolé par l’air d’un piano et par ses horizons de western, nous emmènent bien loin des clichés de la ruralité française, enfin sortie de sa peinture glauque (cinéma d’auteur parisien) ou folklorique (comédies populaires nationales). Toutes les planètes semblent ici s’aligner par miracle : la justesse d’acteurs touchants, les trajets de personnages tous moins univoques et prévisibles qu’ils ne le semblent au premier abord, la douceur de la lumière, et même la beauté de la musique (ce qui est assez rare dans un film français pour être signalé)… Bref, passé le goût discutable de cette camaraderie virile qui se reconstruit sur le rejet d’une femme, c’est un sans-faute.