Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)

Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)

Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notules # 23

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Deux mains, la nuit (The Spiral Staircase) Robert Siodmak USA 1946
Place aux jeunes Leo McCarey USA 1937
La Fièvre du samedi soir John Badham USA 1977
Multiples Orgasms Barbara Hammer USA 1976
Le Chant de la fidèle Chunyang Im Kwon-taek Corée du Sud 2000
Mandala Im Kwon-taek Corée du Sud 1981
Le Rideau cramoisi Alexandre Astruc France 1953
Une vie Alexandre Astruc France 1958
La Proie pour l’ombre Alexandre Astruc France 1961
Ennemis invisibles (Peace) Robert David Port USA 2019
2067 Seth Larney Australie 2020

Tire encore si tu peux Giulio Questi / 1967

Un cow-boy métis est fusillé par ses complices, qui ont refusé de partager avec lui l’or qu’ils avaient volé. Soigné par deux indiens, il court après sa vengeance…

Quelques spoilers.
 

Ce western italien, qui malgré son titre anglais n’a rien à voir avec la série Django, doit beaucoup aux perspectives tracées par son ouverture. En débutant son film sur un héros sortant littéralement de terre, là où on l’avait un peu trop vite laissé pour mort et inhumé, Giulio Questi permet une relecture entière du genre et de ses codes habituels : la figure du cow-boy solitaire et mutique, cette icône qui traverse tant de westerns, apparaît soudain comme le résultat silencieux d’un homme revenu d’entre les morts. Son invincibilité tranquille, dans les fusillades, devient celle d’un spectre. Son choix de rester dans la ville mortifère se lit comme une sorte de damnation de l’au-delà qu’il doit expier jusqu’au bout…

L’autre idée phare du film est de pousser à bout l’un des traits du western italien : celui d’une conquête de l’ouest où rien ni personne n’est à sauver. Une idée ici formulée sous les traits d’un village reculé, qu’on pourrait associer aux bourgades isolées des films d’horreur de la même époque, dans lesquels des héros égarés rencontrent une communauté de cannibales ou de dégénérés. Ici c’est toute une ville qui, sous le patronage d’un homme d’église pervers, a soif de lynchage et qui court après l’or, telle une armée de zombies. Sur ce plan, le film, qui a choqué le monde à sa sortie par sa violence, fait aujourd’hui un peu petits bras : le tableau d’horreur des lieux se résume pour l’essentiel à une population cynique et grimaçante, et il faut vraiment quelques images fortes et traumatiques (le blessé tué parce qu’on y met les doigts pour récupérer l’or, le scalp, la profanation du cimetière, le métal fondu…) pour rappeler le projet profond que le film s’était initialement donné (à savoir celui de peindre un monde condamné, par l’accouplement du western et du film d’horreur).

Au-delà de ces quelques petits passages inspirés, Tire encore si tu peux bénéficie surtout de ses nombreuses étrangetés, qui le colorent de tonalité nouvelles. L’homosexualité ambiante, par exemple : beaucoup de critiques, à ce sujet, se focalisent sur la congrégation d’hommes en noirs suivant le méchant du film, et sur le jeune adolescent qu’ils vont violer (c’est plus que suggéré) lors d’une scène orgiaque. Mais l’homo-érotisme du film va bien au-delà de cela : il existe aussi dans la manière de présenter cet adolescent justement, que le cinéaste filme comme il filmerait une fille, visage éthéré et cils délicats, rêvant de partir avec le beau cow-boy ; ou par ces nombreux torses nus masculins qui parcourent le film, jusqu’à cette scène de torture en culotte qu’on pourrait croire sortie d’un pinky violence japonais, si le genre s’était d’aventure intéressé aux garçons. Cela se sent encore plus simplement par le désintérêt flagrant du film pour les deux femmes qu’il compte, autour d’un héros d’abord choisi pour sa belle gueule…

On pourrait encore parler, au rayon des bizarreries, de cette femme enfermée, qui du haut de sa tour cloîtrée semble tout droit sortir d’un conte ou d’un film fantastique. Ou encore, autre touche étrange, celle de ces deux indiens, figures bizarres posées au beau milieu des décors du drame, et qui sembleront pourtant longtemps totalement extérieurs aux évènements et aux risques, n’intervenant que comme un chœur narratif qui interroge çà et là le héros sur ses motivations morales. Ils forment une sorte de duo à la douceur fatiguée, qui perdurera jusque dans la mise à mort de l’un d’eux, qui résiste à peine.

Ces multiples manières qu’a le film de faire résonner autrement les sempiternels duels et tueries du genre, font que malgré ses manques flagrants (un scénario à trous régulièrement invraisemblable, des effets de montage poussifs, des personnages peu attachants…), Tire encore si tu peux apparaît bien moins sec que le western spaghetti lambda – ou du moins que l’image que j’en ai, car je dois avouer que c’est un genre que je connais bien mal.

Se sei vivo, spara en VO.
Django Kill… If You Live, Shoot ! en anglais.

Le Chant du loup Antonin Baudry / 2019

Un jeune spécialiste acoustique de la Marine nationale commet une erreur d’analyse qui met en danger tout un équipage. En cherchant à la réparer, il se retrouve pris dans un conflit majeur…

Légers spoilers.
 

Énième candidat à l’éternelle utopie d’un “film populaire français réussi” (on croirait, à ce stade, que c’est un pays entier qui cherche l’Atlantide…), Le Chant du loup a pas mal d’arguments en poche pour être l’heureuse nouvelle que le cinéma national attendait tant.

Son premier geste bienvenu, c’est aussi celui qui fit la réussite du Bureau des légendes : une approche hyper-documentée du métier, fut-elle anti-spectaculaire (découverte des termes, des usages et des gestes d’une vie de sous-marin, dureté implacable des protocoles), qui parie sur le fait que cette authenticité grisâtre sera plus fascinante, pour le spectateur, que les clichés cinégéniques usés du genre. Les personnages ne restent pas assez professionnels pour que la formule fonctionne aussi bien que chez Rochant, et il y a un paradoxe à voir ce plaisir du détail vériste se marier à des court-circuits narratifs régulièrement invraisemblables. Mais on a néanmoins là une posture rigoureuse capable de tenir tête à la démesure du pitch.

C’est la seconde force du film : sa configuration narrative, qui lui donne une caisse de résonnance forte (l’horizon horrifique d’un conflit nucléaire, dont l’effroi n’habite sans doute pas assez la mise en scène), et un canevas dramatique particulièrement pur (cette manière dont le scénario oblige les personnages à se tuer les uns les autres, plutôt qu’à s’unir contre un illusoire ennemi). Et ce même s’il semble que tout cela soit plus au moins repiqué au USS Alabama de Tony Scott – ne l’ayant pas vu, je ne peux pas trancher.

Enfin, et c’est la plus belle trouvaille du film : un horizon poétique en la manière dont il concentre tout sur l’écoute, et sur ce métier (l’oreille d’or) aux accents mythologiques. Loin de l’imagerie viriliste associée aux représentations de l’armée, et porté par un François Civil qui donne au héros des airs d’enfant fragile au génie terrifié, le goût de l’écoute enrobe le film entier de crépuscule et de nuit (même au repos et à terre, le film est tout ténébreux), comme pour s’immerger dans un bain d’obscurité et mieux entendre.

Dommage alors, avec toutes ces cartes en main, que le cinéaste n’arrive pas à se délaisser des derniers oripeaux du film militaro-patriotique (personnage féminin transparent inclus), dont les clichés et mauvais réflexes empêchent à l’ensemble de pleinement déployer une identité qui lui soit propre. Entravant Le Chant du loup de tout devenir plus poétique, mystérieux, ou même accidenté, cette ligne conventionnelle achève définitivement le film dans un final embarrassant qui donne l’impression que le récit entier, bien revenu dans le rang, n’avait strictement rien à dire.

Encore un coup manqué, donc, à nos recherches d’Atlantide ; mais on était pas loin…

L’Hirondelle et la Mésange André Antoine / 1920

Pierre, patron marinier, sillonne les canaux du Nord avec sa femme et sa belle-sœur sur ses deux péniches aux noms d’oiseaux. Lorsqu’il engage Michel comme pilote, il ne se doute pas que celui-ci est en réalité un voyou…

Quelques spoilers.
 

Le carton d’ouverture à propos de sa restauration nous apprend que L’Hirondelle et la Mésange, film singulièrement réaliste pour les années 20, fut refusé par ses distributeurs qui y virent un documentaire. On croit lire dans cette anecdote l’erreur d’un milieu du cinéma encore aveugle aux innovations véristes d’un film en avance sur son temps…

Devant le film, pourtant, force est de constater que le sentiment de ces distributeurs n’était pas infondé : le réalisme est bien là (dans la description de la vie sur la péniche, du travail et de ses gestes, dans les décors naturels), mais le film trahit ses véritables aspirations par un désintérêt flagrant pour son récit (qui reste longtemps prétexte). On compte sur les doigts d’une main les gros plans des deux premiers tiers du film, tant la caméra se désintéresse des personnages, préférant filmer les décors.

Si cette dimension documentaire endort franchement quand elle consiste à simplement jouer au touriste (visite d’Anvers et de son carnaval, listing des villes traversées…), elle offre au film ce qu’il a de plus original quand elle consiste simplement à contempler le monde. C’est ainsi que le récit s’ouvre, d’ailleurs : par ces images d’un personnage de dos, immobile sur la péniche, regardant l’univers qui glisse et tourne autour de lui, avec la régularité et la lenteur d’un globe terrestre. Des vues auxquelles le mouvement continu donne un relief et une profondeur saisissantes, et qui sont étonnamment modernes dans leur manière de se suffire à elles-mêmes (quoiqu’il faille peut-être ici voir une trace du montage réalisé dans les années 80, le film ayant été récupéré à l’état de rushes).

Ces images contemplatives, parfois assez fascinantes, prennent un sens d’autant plus grave et menaçant au moment de l’épilogue – sous le calme roulis des eaux, pendant que la terre continue à tourner et le monde à défiler, bouillonne un univers de pulsions qu’on avait pas vu venir. Ce sont ces pulsions, justement, qui réveillent le film in extremis dans son dernier quart, le rendant soudain imprévisible, fielleux, tout à la fois sexuel et macabre. Ces dernières scènes (et notamment ce plan voyeur des dentelles, où le désir se mêle au spectacle de la contrebande), ainsi que quelques autres curiosité (la scène chez le photographe), valent à elles seules la vision d’un film qui, passées ces qualités, nous aura tout de même souvent assommé d’ennui.

 

Tenet Christopher Nolan / 2020

Un homme est recruté pour résoudre un problème tortueux : celui d’objets à l’entropie inversée, venus d’un grand conflit futur. Suivant leur piste, il va découvrir le moyen de vivre le temps en sens inverse…

 

Avec Tenet, Nolan commence à très sérieusement toucher les limites d’un système qui a souvent peiné à me convaincre, et qui semble ici rentrer en dégénérescence.

Si le concept temporel arrive à s’incarner en quelques images fortes (les tourniquets et leurs murs vitrés), il phagocyte le film jusqu’à un point de non-retour, demandant 90 % du temps de dialogue pour simplement tenter de se décrire lui-même, en accélérant la cadence au prix d’un montage trébuchant et parfois peu compréhensible (d’un degré de médiocrité rare, en fait, à ce niveau de production). L’incapacité à rendre clairs les enjeux dans le détail (que celui qui a pigé la bataille finale lève la main…) se double d’une incapacité chronique et pas neuve chez Nolan à mettre en scène l’action. Celle-ci n’est jamais parvenue, chez lui, à être habitée par les enjeux du récit – et pour 10 secondes d’une bagarre sur les murs dans Inception, ou pour quelques rares images inspirées ici (l’immeuble doublement détruit), ce n’est que chaos et confusion sans panache, attendant la prochaine ligne de dialogue pour pouvoir à nouveau se gonfler de narration.

À la manière de l’apprentissage du langage dans Arrival, le concept de Nolan (assez séduisant sur le papier : tout un film reposant sur un simple effet artisanal d’image inversée) aurait mérité clarté, épure, patience et simplicité pour donner à apprécier tout son potentiel. La sur-complexification outrée de l’intrigue, ici, rappelle combien ce cinéma est au mieux maniaque (réalisateur nerd voulant démontrer la cohérence de son système jusqu’au moindre petit détail), et au pire prétentieux – une petite note sentencieuse qui a cette fois quitté le filmage (qui n’a pas la majesté formelle de ses précédents opus) pour seulement s’exprimer via les inutiles dentelles du scénario, ou par une bande sonore qui joue les gros bras et les graves jusqu’à en être physiquement pénible. Les marottes un peu vulgaires de Nolan, elles, sont toujours bien présentes : son goût obsessionnel pour la richesse par exemple (ridicule scène de catamarans aux dialogues hurlés), que le canon James Bondien a de plus en plus de mal à canaliser ; on pourrait aussi parler de la vulgarité consistant à rejouer un drame comme l’attentat de Moscou, convoqué pour le spectacle sans rien avoir à en dire.

L’humanité du film, comme souvent chez Nolan, se retrouve entre les mains des seuls acteurs (c’est peu de dire que Pattinson et Debicki sauvent le film), ou du moins dans ce qu’il reste de leur personnalité une fois passés à l’habituel rouleau compresseur frigide et mécanique du cinéaste (qui pousse ici l’obsession clinique jusqu’à dénuer son héros de nom). Reste toujours, évidemment, une objection valable : ce jusqu’au-boutisme suicidaire dans le paysage du blockbuster actuel a quelque chose de précieux. Mais est-ce que cela suffit encore ? On en arrive au stade où Nolan est moins intéressant pour lui-même, que pour l’exception (un vrai cinéaste au pays des Marvels) qu’il constitue dans le paysage hollywoodien contemporain.

Alice Jan Švankmajer / 1988

Alice s’ennuie dans sa chambre, lorsqu’un lapin empaillé revient à la vie et s’enfuit. La jeune fille décide de le suivre…

 

J’ai beau aimer les courts-métrages de Švankmajer, je n’attendais pas grand-chose de plus d’Alice qu’une adaptation dark du conte de Lewis Caroll, où chaque scène serait simplement l’occasion d’un petit spectacle d’animation autonome.

Je ne pouvais pas être plus détrompé – le film, loin de se limiter à ces prouesses animées, se présente comme une œuvre typique de la modernité européenne, toute de rigueur et de sécheresse, majestueuse et sévère, aux parti-pris impressionnants d’intelligence. Dès l’ouverture en extérieurs, qui découpe et filme sa petite actrice comme on filmerait une marionnette, pour aussitôt jouer la confusion avec les véritables poupées servant aux divertissement de la jeune fille, Švankmajer investit le trouble entre le vivant et l’objet, entre le sujet et la chose – lançant, par là même, une dialectique sado-masochiste qui ne quittera plus le film (tabassant son monde quand elle est géante et toute de chair, ou fuyant les assauts lorsqu’elle n’est plus que petite poupée salie, l’héroïne n’échappera pas à ces pulsions qui sont aussi celles de la petite enfance). L’avènement du rêve, dans Alice, ne sera pas une lente et tendre glissade : quand le lapin apparaît, c’est en s’extirpant de sa condition d’objet mort, s’animant dans la souffrance (les mains cloutées) et laissant entrevoir un corps de douleur et de répulsion (blessures à vif, dents décharnées), une taxidermie macabre se mouvant sous le bel habit.

Le voyage qui découle de ces choix d’aiguillage sera certes placé sous le signe de l’absurde, mais aussi et surtout sous celui de la phobie – et ce dès la première plongée hautement claustro du corps de la fillette au fond d’un petit tiroir. Ces phobies, ce sont aussi celles des peurs enfantines, Alice se retrouvant continuellement face à des pièces vides, sobres, ternes, des endroits qu’elle ne comprend pas – des décors d’adultes, en somme. Des pièces où l’héroïne va cultiver des angoisses liées au moindre objet (ce qu’on imagine sourdre sous le plancher, derrière la porte, tout un monde qui semble conspirer contre soi), dans un déchaînement tenant souvent de l’imagerie de la punition (la petite endure son calvaire avec une certaine tristesse docile, comme une enfant battue se terrant ou fuyant sans pourtant remettre en cause la violence dont elle est l’objet).

Il vient malheureusement un moment (autour de la séance de thé, disons) où ce film continuellement inspiré nous lâche, où il abandonne l’expérience intime de l’enfant et son point de vue pour simplement enchaîner les saynètes bizarres ou ingénieuses – son absurdité, soudain, fatigue franchement, et l’ensemble peine à faire correctement final (dans la chambre où elle retourne enfin, Alice ne semble avoir atterri que dans une pièce de plus). C’est dommage, mais on a pour le reste un film à l’ampleur inespérée, qui fait vite oublier l’animateur pour laisser admirer le cinéaste.

Něco z Alenky en VO.