Notes sur les films vus #29 # 29

Nous nous sommes tant aimés • Ettore Scola (1974)
Plein soleil • René Clément (1960)
Le Roman de Mildred Pierce • Michael Curtiz (1945)
Panic sur Florida Beach • Joe Dante (1993)
Trois mille ans à t’attendre • George Miller (2022)

Feu Follet • João Pedro Rodrigues (2022)
One way • Andrew Baird (2022)
Kompromat • Jérôme Salle (2022)

Notes sur les films vus #29 # 29

Nous nous sommes tant aimés • Ettore Scola (1974)
Plein soleil • René Clément (1960)
Le Roman de Mildred Pierce • Michael Curtiz (1945)
Panic sur Florida Beach • Joe Dante (1993)
Trois mille ans à t’attendre • George Miller (2022)
Feu Follet • João Pedro Rodrigues (2022)
One way • Andrew Baird (2022)

Kompromat • Jérôme Salle (2022)

Notules # 29

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Flee Jonas Poher Rasmussen Danemark 2021
La Nuit du 12 Dominik Moll France 2022
EO Jerzy Skolimowski Pologne 2022
La Conspiration du Caire Tarik Saleh Suède 2022
Prisoners Denis Villeneuve USA 2013
Hurlements Joe Dante USA 1981
Écrit sur du vent Douglas Sirk USA 1956
Chinatown Roman Polanski USA 1974

Ludwig Luchino Visconti / 1973

La vie de Louis II de Bavière, de son couronnement à l’âge de dix-huit ans jusqu’à sa mort aux circonstances troubles…

Légers spoilers.
 

La chute et le déclin de l’aristocratie, qui fut l’obsession lisible de Visconti sur une grande partie de sa carrière, n’est ici même plus le sous-texte de son cinéma, mais son cadre historique le plus concret (roi déposé par son gouvernement bourgeois, châteaux vidés). Quoi de mieux, pour aborder la dégénérescence de tout un monde princier, que la folie littérale d’un monarque dont on ne cesse de répéter que la famille, à force d’inceste, a produit des dégénérés ?

La dégénérescence à l’œuvre, c’est d’abord ici celle d’un goût esthétique : celui d’un monarque qui a de la royauté une vision romantique, c’est-à-dire tardive, déjà consciente, déjà amoureuse d’une image et d’un passé idéalisés, déjà dans l’après. Le romantisme du film, en somme, est déjà ici sa propre parodie triste : Visconti peint Ludwig comme une sorte d’émo avant l’heure, que personne ne peut sortir de son adolescence pompeuse – une adolescence qui aurait les moyens dangereux de ses délires (pouvoir absolu, dettes contractées à l’envie…), tout en se décomposant dans les tourments physiques et phobiques de l’âge adulte (misanthropie, peur de la foule, rages de dents ou migraines). Le Disneyland kitsch au sous-sol du Château de Linderhof, grotte aux cygnes et barque sortie d’un fantasme de midinette (que Visconti redouble de couleurs douteuses et de lumières dégueulasses1), apparaît comme un délire de chambre d’ado : au fur et à mesure que le personnages se dégrade, son romantisme devient rococo, puis pur mauvais goût.

Helmut Berger, dont le visage même ressemble à un pacte faustien (cette beauté froide et ciselée découpée de sourcils sardoniques), raconte presque à lui seul, simplement en apparaissant à l’image, comment l’idéal de beauté chez Visconti s’est racorni en vieillissant. Plus Ludwig s’entoure d’un délire de beauté, plus il semble pourrir physiquement, se creuser en lui-même, petit gnome repoussant aux yeux creux, à la peau livide et aux dents pourries, ramené à un stade larvaire et utérin (bébé empâté restant dans son lit pour qu’on lui donne spectacle). Visconti le métamorphose en une sorte de Nosferatu, silhouette en manteau noir marchant parmi les jeunes corps dévitalisés jonchant l’auberge, ombre perdue dans son immense château vide (que la brume de certains plans transforme même en manoir hanté)2. Ce vide semble la dernière étape de la décomposition, comme en témoigne la scène où Schneider éclate de rire devant la galerie aux lustres immense et inoccupée : la fin de l’aristocratie sera pire qu’hantée, ce sera un musée. Le deuil de ce monde fini est partout : quand Romy Schneider visite le château, c’est avec une voilette noire comme on va au cimetière ; quand le gouvernement arrive sous la pluie pour déposer le roi, c’est en cortège funèbre (tous en noir, ombres semblables comme pour un enterrement)… C’est un film qui ne peut se finir que dans la nuit.

Restent à ce beau projet quelques limites. Si le trajet romantico-putride de Ludwig est plus séduisant et abouti que dans Les Damnés (dont ce film n’a pas, cependant, la profondeur politique), on a tout de même du mal à se départir de la sensation que le cinéma de Visconti est alors bloqué dans une sorte de ressassement. C’est notamment flagrant dans la scène à l’auberge, moment orgiaque se finissant sur le tableau de jeunes éphèbes ivres morts, exactement comme dans Les Damnés – configuration que le film ne renouvelle en rien.

Plus généralement, cet opus tardif continue à donner l’impression que l’art de Visconti a vieilli et s’est affaissé avec le pourrissement qu’il décrit : le style n’a plus grand chose de vif ou d’alerte, il macère, se dilate en scènes apathiques, et en plans trop installés. Le style ne jouit plus, et semble à présent moins exprimer qu’incarner son obsession pour la décrépitude, par un filmage toujours plus pâteux et éteint, comme endormi ou un peu absent, à la lisière de l’académisme parfois (ce côté empesé de la cérémonie ouvrant le film, ce faste lourd, ou les lourdes robes se confondent avec la profusion décorative de la pièce, comme un tout englué). Il règne une grande impression d’impuissance déçue sur ce film, qu’illuminent bizarrement çà et là quelques jeunes figures masculines (le jeune page, le jeune frère…), tels des souvenirs d’un idéalisme d’avant, fantômes de la filmographie passée qui déambulent. Cet abattement, c’est certes aussi ce qui fait l’originalité de cette fin de carrière mortifère. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait été Ludwig, et son projet de pourrissement si précis, s’il avait été fait aux sommets opératiques de la carrière de son réalisateur.

Ludwig : Le Crépuscule des dieux en VF.

 
 

Notes

1 • Il y a tout un langage de la couleur qu’il serait passionnant d’étudier dans les derniers films de Visconti. Romy Schneider, qui apparaît à la fois ici comme un possible salut pour Ludwig (une affection partagée), et comme la seule voix de confiance du film (lucide, fiable, raisonnée), est pourtant introduite à l’image dans un mélange de rouges et de verts évoquant une sorte de nausée. Même cette présentation romantique (jeune princesse audacieuse à cheval…) semble alors déjà saumâtre et contaminée, comme l’est cette relation par le récit (l’éventualité d’une union incestueuse).

2 • La scène des torches sous la pluie à la fin, ravive d’ailleurs encore davantage le film d’horreur en ramenant l’imagerie d’un autre film de monstre : celle de Frankenstein.
 

Edvard Munch Peter Watkins / 1974

Fin du XIXe siècle, en Norvège. Edvard Munch est un jeune peintre prometteur. Mais c’est aussi un homme tourmenté par ses drames amoureux, par la crainte de tomber malade, et taraudé à l’idée ne pas être reconnu à la hauteur de son talent…

Légers spoilers.
 

Comme souvent devant les séances annoncées longues (près de 3h, ici, tout de même1), la première partie d’Edvard Munch m’a été difficile. Pas que le film soit complaisant dans la lenteur ou la neurasthénie, bien au contraire : plein comme un œuf, avançant à un rythme effréné, le projet de Watkins est une sorte de bombardement, comme voulant immédiatement cerner l’œuvre de Munch par tous les fronts : misère du contexte social sordide, sinistre d’un monde bourgeois aux pulsions refoulées, enfance macabre d’une famille de morts et de maladie, premiers émois compliqués… Sans introduction ou presque, le film nous projette dans cet univers sobrement repoussant (dont il est aisé de déduire Le Cri et bien d’autres œuvres phobiques), en un chaos narratif jamais rassasié de croisements et de rencontres (allers-retours dans le temps, voix et images entremêlés, situations et commentaires superposés).

Watkins paie cette richesse par un résultat assez étouffant (pas un plan qui ne se pose, pas un seul cadre large), comme refusant par principe tout pas de recul, s’enfermant dans une intériorité d’autant plus bouillonnante que, dans les faits, la vie du jeune Munch n’est longtemps que fixité, corps silencieux et visage de cire prostrés dans un coin de la pièce, macérant dans ses pensées, ruminant ses tourments, sans que ceux-ci aient encore trouvé leur exutoire dans des toiles plus personnelles. Peu subtil, le film use et abuse tout du long d’incises sur lesquelles il revient et insiste (les souvenirs de malades crachant du sang, les moments du premier amour), les accolant sans fin et presque hasardeusement à n’importe quel moment de la vie de son héros, comme pour en tirer jusqu’à la dernière goutte de jus, avec un acharnement qui ne bénéficie ni au film, ni au personnage (qui par ce ressassement obsessionnel amoureux paraît éminemment toxique).

Le film se fait plus simple à pratiquer dans sa deuxième partie, quand le corps de Munch se met enfin en mouvement (voyage à travers l’Europe, projection des passions internes sur la toile), dessinant un parcours plus lisible qui permet au geste de Watkins de respirer un peu, quitte à ce que le film y perde en richesse évocatrice, et en possibilités de recoupements sans fin. Tout cela n’empêche pas le concept d’être génial (ce “documentaire” pris sur le vif, avec ces hésitations et regards caméra anachroniques, immergeant dans l’époque et ce monde glaçant mieux que tout autre dispositif, tout en analysant brillamment l’œuvre du peintre par de multiples chemins). Mais la note que le film veut circonscrire finit par se faire ânonnée et radotante – et malgré l’inventivité du montage, il est permis de penser qu’on n’aurait pas perdu grand-chose avec une heure de moins.

Edvard Munch, la danse de la vie en VF.

 
 

Notes

1 • Il s’agit seulement de la durée de la version cinéma (2h54) conçue à l’époque pour la sortie américaine, et qui est encore aujourd’hui la copie exploitée en salles ; mais le film existe aussi dans une version intégrale de 3h30 (c’était à l’origine une mini-série en trois épisodes, produite par les télévisions nationales norvégienne et suédoise).
 

Enquête sur la sexualité Pier Paolo Pasolini / 1964

Micro à la main, le cinéaste Pier Paolo Pasolini parcourt l’Italie du sud au nord pour sonder les idées et les mots de ses compatriotes sur la sexualité.

 

Il faut moins d’une minute pour comprendre que voir des gens des années 60 parler directement et crûment de sexualité sera absolument addictif, tant la distorsion est violente entre leurs réponses bizarrement sincères (d’autant plus quand le caméra va filmer les classes populaires), entre le poids moral de la société dont ils se font les inconscient émissaires, et la timidité à parler crûment d’une chose alors encore relativement tue (c’est cela dit un aspect que le film nous apprend : tue, la sexualité ne l’était alors pas tant que ça).

On est vraiment ici de plein pied dans ce qui fait la force vitale du cinéma direct, ce cinéma qui captait alors quelque chose de fondamentalement brut, encore vierge de la conscience parasite de ce que peuvent être, pour les quidams croisés dans la rue, les codes attendus d’un témoignage pour caméra de télévision. L’Italie semble terriblement vivante à l’image, dans ces paroles qui fusent de tous côtés au sein de groupes qui s’agglutinent (énergie redoublée par un montage souvent très – voire trop – effréné). Face à une matière si fascinante, si pure, les quelques inserts intellectuels des spécialistes interrogés sur le sujet paraissent misérables, détestables même par la manière dont le film les place en commentaire et en surplomb, leur demandant de réfléchir de loin la parole populaire, comme si ce monde intellectuel n’était pas lui-même concerné par le sujet qu’on discute (par ailleurs leur discours, qui radote les marottes du monde intellectuel de l’époque, paraît aujourd’hui assez vide et normé).

Pasolini lui-même, en Monsieur Loyal de ce regard analytique (il met souvent en avant ce qu’il appelle son “enquête”, certes non sans ironie), est l’élément le plus déplaisant de toute l’affaire : cadenassant d’emblée les problématiques des milieux qu’ils aborde (notamment par ce réflexe daté de tout passer au rouleau compresseur des grilles de lecture marxistes ou de la libération sexuelle), collectant les réponses comme pour un sondage ou un zapping sans laisser les gens développer ou même s’expliquer quand ils le souhaitent, distribuant en direct les bons et mauvais points pour qui n’a pas parlé comme il l’aimerait… Évidemment, c’est à mettre en perspective avec le fait que sans lui, sans sa démarche et son projet, cette parole n’existerait pas ; et donc que cette parole, au-delà des détails, il l’encourage et la permet avant tout. Il reste que le personnage Pasolini ressort bizarrement peu grandi de ce film qui fonctionne presque malgré son cinéaste.

Comizi d’amore en VO.

Simone Barbès ou la vertu Marie-Claude Treilhou / 1980

Simone Barbès « comme Barbès » est ouvreuse dans un cinéma porno…

Quelques spoilers.
 

“Redécouverte” récente ayant bénéficié cet été d’une nouvelle sortie en salles, Simone Barbès ou la vertu est un curieux triptyque accompagnant son héroïne au travers de trois moments très différents (que ce soit en termes de situations, de peuplement de l’image, de rythme, de nature des échanges…) – moments entre lesquels on essaie instinctivement de trouver un lien (autre que celui, linéaire, du suivi d’une même soirée), un peu comme on s’interroge sur l’énigme posée par le titre du film. Quelque chose sonne juste, en tout cas, dans le voisinage de ces trois segments qui semblent se répondre et se faire écho en déclinant plusieurs modalités des rapports masculin-féminin, et d’une certaine déshérence affective ou sexuelle, tout en s’engonçant dans la mélancolie du monde de la nuit.

Le problème du film, c’est que chacune de ces trois parties est moins convaincante que la précédente. La première dans le cinéma porno, malgré une interprétation inégale, brille par l’efficacité de son dispositif : une antichambre vide, où « rien ne se passe » sur le plan narratif, l’action advenant hors-champ dans les salles toutes proches, dont les sons porno nous parviennent bruyamment. Cet espace intermédiaire des deux ouvreuses, passionnant en ce que les gens qu’on y croise sont fuyants ou hésitants, confronte de manière presque allégorique un peuple exclusivement masculin au monde des femmes : celui de ces deux “tenancières” qui jouent au commentaire muppet show de la sexualité hasardeuse des hommes qui passent, qu’elles surplombent de leur assurance et de leur autorité, renvoyant les sons masculins dominateurs qu’on entend percer de la salle à une sorte de petit théâtre dérisoire, tant les hommes réels rament face à elles. Toute une faune bigarrée se donne ici à voir, capturée du meilleur endroit possible, dans un dispositif captivant (qui rappelle rétroactivement La Chatte à deux têtes), sans que cette logique de confrontation exclue d’autres rapports avec la gente masculine, plus tendres ou ambigus.

La seconde partie en boîte lesbienne, tout en hésitant entre plusieurs configurations intéressantes (la façon dont on se jalouse et se surveille d’un bout à l’autre de la pièce, le spectacle kitsch devant lequel tout le monde s’arrête…), a plus de mal à inventer un dispositif aussi fort et unifié : la façon dont ce chapitre se rabat in fine sur un rebondissement totalement artificiel (dont on a pour le coup vraiment du mal à comprendre la signification) témoigne de l’échec de l’ensemble de la séquence à se trouver un sens. La dernière partie enfin (la ballade en voiture), jolie sur le papier et touchante de par le jeu démuni du vieil acteur, ressemble tout de même globalement à une longue improvisation qui patine. On peut certes se dire que le film trouve dans ce final, et dans son rythme hasardeux, une image du sentiment de gueule de bois que son dernier plan d’aube semble vouloir suggérer. Mais il est tout de même dommage de voir le film réduire ainsi ses promesses au fur et à mesure qu’il avance.

En l’état, sans être le grand film oublié qu’on nous vend déjà ça-et-là (un film de réalisatrice condamné à l’invisibilité durant des années allait évidemment automatiquement devenir un “trésor perdu”), Simone Barbès ou la vertu n’en reste pas moins un objet singulier, imparfait mais stimulant, cernant précisément le chaos solitaire des années 80 qui débutaient.

 

Sátántangó Béla Tarr / 1994

Dans la ferme collective démantelée d’un village perdu de la plaine hongroise, les complots vont bon train lorsqu’une rumeur annonce le retour de deux hommes passés pour morts…

Quelques spoilers.
 

Je soupçonne d’avoir un problème tout personnel avec les longs classiques qui imposent au spectateur de rester assis dans un cinéma plus de trois heures durant : tant que n’est pas venu le moment du premier entracte, je ne fais que m’irriter devant ce qui me paraît être un sommet d’auto-indulgence profitant de la séquestration du spectateur1.

C’est particulièrement le cas ici, tant Sátántangó me semble être une sorte de point culminant, de point limite, de ce que fut un certain cinéma d’auteur radical des années 70 à 90, flirtant ici dangereusement avec sa propre caricature (le Theresa des Inconnus n’est plus bien loin). Tout y est, au-delà même de la nature presque comique du projet pour qui voudrait le pitcher (« un film d’auteur hongrois de 7h30 en noir et blanc ») : les scènes incroyablement longues et dilatées dans lesquelles trois petites idées se battent en duel, et dont la durée ne sert souvent qu’à conférer un aspect cérémoniel à un manque flagrant de substance2 ; les saillies crues ou crades (un mec qui pisse, une actrice se lavant l’entrejambe, un autre qui dégueule…) pour divertir les longues plages de vide, redoublant une misanthropie qui s’étale déjà tous azimuts (filmons donc mon acteur obèse qui se pique) ; les rachitiques saillies vaguement spirituelles (hohoho, le personnage reprend du vin) qui font renifler de rire les trois vieux de la salle ; l’obligatoire tic-tac d’horloge sur un interminable plan fixe ; la torture animale comme moyen paresseux de vivifier à peu de frais un ensemble pingre et neurasthénique…

Le problème ici n’est pas la lenteur (c’est clairement le rythme dans lequel Béla Tarr est à son aise, où ses capacités et sa science du plan-séquence se déploient pleinement), mais plutôt la pauvreté de la proposition, se décomposant en scènes sur-installées où tout est prévisible et doit pourtant se dérouler dans son entier – non sans une complaisance qu’on prendra comme on veut, paresse ou sadisme envers le spectateur (le docteur qui doit re-décrire au ralenti et en entier tout ce qu’on vient juste de voir, la scène de danse qui recommence une deuxième fois quand on pense avoir fini de se la farcir, les policiers qui prennent littéralement une pause au milieu de leur scène… Le trolling n’est jamais très loin). Le côté très maîtrisé (voire mécanique) des plans finit par fortement les amputer de leur sensorialité boueuse et minérale, ou encore du spectacle de leurs visages : un travelling tournant sur une actrice absolument fixe dit au fond moins des choses sur son visage, qu’il ne fait le spectacle d’un travelling tournant…

Au-delà de tous ces reproches, il y a évidemment du talent à ne plus savoir qu’en faire, Béla Tarr restant, tant par son approche (transcendance religieuse trouvée dans les univers putrides et humides) que par sa manière (sculpture de l’espace et du temps, lenteur cérémonielle) l’un des plus convaincants héritiers de Tarkovski3. Au-delà de nombreuses belles idées, de certains plans à la beauté fulgurante, ou encore d’un goût communicatif pour le simple plaisir du mouvement (tant de plans de gens marchant sur des routes…), il y a surtout le déploiement d’une vision ample et efficace : celle d’une terre condamnée, perdue dans les limbes façon « 50 nuances de pluie », maudite dès son étrange ouverture apocalyptique et comme abandonnée de Dieu – et donc abandonnée au diable4.

Que comprendre de l’apocalypse dessinée ici (sinon comme tableau cauchemardesque, façon stade terminal, d’une Union Soviétique à son crépuscule5) ? Il faut bien, si l’on veut y répondre, se résoudre à suivre un peu docilement le jeu de piste par lequel le film, très petit dans ses moyens (un village et quelques habitants, une simple histoire d’argent), entend faire résonner son récit à des proportions cosmiques et religieuses. Une histoire de diable, donc (un “magicien”, qui manipule par les mots, qui séduit par son verbe), mais de diable qui reprend curieusement tous les atours de l’histoire du Christ, comme pour la pervertir (Irimias avançant en trinité avec ses deux compagnons de méfaits, ressuscitant après qu’on l’eut dit mort, testant la foi de ses apôtres, les envoyant prêcher la bonne parole à travers les terres, voulant bâtir “un projet” qui inquiète les autorités, et voyant même ses évangiles retranscrites et déformées au commissariat). Se fait donc jour, un peu comme le fera Dogville plus tard, une sorte de retournement subversif du schéma biblique (un antéchrist, ou plus précisément un “faux prophète” – peut-être celui du monde occidental marchand arrivant à la chute de l’URSS pour vendre ses illusions –, pour qui on rejouera l’exode vers une improbable terre promise).

Il aura surtout fallu attendre le segment-clé et central, celui de la petite fille, pour que le film s’ordonne et que cette vision religieuse maudite trouve une direction qui dépasse le stade symbolique. Déjà parce que c’est simplement le segment le plus captivant pour ce qu’il figure (à savoir le jeu instinctif d’une enfant et d’un animal, cassant enfin un peu la rigidité du système), mais aussi parce qu’il permet tardivement d’introduire dans la grande fresque un regard empathique, et à donner un sens à cette façon qu’avait la narration de coudre les segments ensemble (petit jeu qui jusqu’ici semblait un simple moyen de divertir le spectateur du vide des différents chapitres). Eltski « tisse les fils » en effet, telles les araignées au mitan du récit, elle fait tenir le film tout ensemble – élément déclencheur faisant basculer la fresque des ténèbres inquiétantes au jour gueule de bois, du chaos à la manipulation savante, du cauchemar hagard à l’ironie triste, de l’évocation à la satire analytique.

Bref, le film a sa prestance, il est inspirant, le talent de son cinéaste est indéniable, quelques images touchent aux abysses (ce bar perdu au loin dans les ténèbres, flottant dans la nuit), le plan final est magistral… Mais à part pour faire résonner au forceps un maigre récit sur l’ampleur de vastes 7h30 (un moyen facile, au fond, d’anoblir celui-ci sans se rater), je ne suis pas sûr de la réelle toute-puissance de l’ensemble – qui impressionne presque plus par sa maîtrise (les tours de force des plans-séquences), ou par la beauté de son projet tel qu’il reste en tête après-coup, que pour les sensations réellement profondes qu’il aura provoquées à la vision, si dilatées qu’elles finissent pas voir leur goût s’affadir. La première réussite de Sátántangó, c’est peut-être encore tout bêtement celle de nous habituer, à force, à son rythme et à sa durée, à faire qu’on considère une petite scène d’une heure de plus comme une friandise facile, qu’on s’habitue à son rythme cérémonieux et au lent dépliement des choses, en se laissant bercer par l’image régulière des hommes en marche.

Parfois traduit Le Tango de Satan en VF.

 
 

Notes

1 • Il m’était en effet arrivé exactement la même chose, quelques jours plus tôt, devant les 8h des Travaux et les jours, dans lequel j’avais eu là aussi bien du mal à rentrer : le problème vient donc peut-être simplement de ma lenteur à adopter le rythme de croisière de tels projets. Je dois aussi noter que la partie centrale de Sátántangó (le film était projeté en trois parties) m’a de loin semblée la meilleure, et c’est certes peut-être parce que les scènes (dont celle d’Etski) y sont plus fortes, mais aussi sans doute tout bêtement parce que c’est durant celle-ci que j’étais au plus près de l’écran, à même de vivre les plans dans leur détail et leur texture, et non seulement pour ce qu’ils avaient à cadrer ou à montrer… Là se trouve peut-être une clé d’appréciation du film.

2 • Cette lenteur produit en fait souvent des configurations devant lesquelles on hésite, partagés entre le sentiment d’un parti-pris aux effets singuliers, ou d’un réflexe de cinéma d’auteur complaisant. Je pense par exemple à la façon quasi-systématique de laisser “reposer” la pièce trop longtemps une fois que les personnages en sont sortis (le plan vide perdurant alors plusieurs secondes à l’écran sur un décor inerte, avant que l’on change de scène), ce qui nous place dans une position particulière. Mais cet épuisement automatique du plan jusqu’à la dernière goutte relève aussi parfois très clairement de la maladresse ou du brouillage de l’énonciation : par exemple en montrant les personnages longuement marcher jusqu’au lointain, jusqu’à en être minuscules, comme on refermerait une parenthèse du récit… pour ensuite les reprendre toujours marchant, comme si la scène en fait continuait. Bref, il n’est pas rare que Béla Tarr semble ne faire durer le plan que par principe.

3 • On est aussi tentés, longs plan-séquences obligent, de faire le lien à Miklós Jancsó ; néanmoins, je me demande s’il n’y a pas là un automatisme un peu facile à juste aller chercher l’autre grand nom hongrois, donc je me garderais d’être aussi affirmatif.

4 • Je sais d’ailleurs désormais, ouverture comprise, d’où Post Tenebras Lux (une autre histoire nihiliste de monde sans Dieu) tire une partie de son inspiration…

5 • L’ouverture aux animaux errants d’ailleurs, sous ses airs apocalyptiques, montre très littéralement ça : un projet collectiviste (la ferme) en ruines, livré à l’abandon. Une autre chose qui pourrait confirmer cette lecture de crépuscule soviétique est la parenté frappante de l’univers de Sátántangó, de ses tableaux de no man’s land et de son ton hagard et somnambule, avec les films actuels de la 6è génération du cinéma chinois, en tous points semblables, et eux aussi occupés à décrire un monde communiste effondré qui court après les miettes du Dieu capitaliste.