Notules # 30

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’Innocent Louis Garrel France 2022
Mascarade Nicolas Bedos France 2022
Joyland Saim Sadiq Pakistan 2022
Cow Andrea Arnold Royaume-Uni 2021
Matilda Matthew Warchus Royaume-Uni / USA 2022
Samurai Academy Rob Minkoff, Mark Koetsier, Chris Bailey USA / Royaume-Uni / Chine 2022
Un après-midi de chien Sidney Lumet USA 1975
Les Camarades Mario Monicelli Italie 1963
Le Fils de la jument blanche Marcell Jankovics Hongrie 1981
Uski Roti Mani Kaul Inde 1969
Le Paradis blanc Bílý Ráj, Karel Lamač Tchécoslovaquie 1924
Les Tziganes Karel Anton Tchécoslovaquie 1921
Les Ailes Mauritz Stiller Suède 1916
Profanazione Eugenio Perego Italie 1924
Rubikon Magdalena Lauritsch Autriche 2022
Sacrifice Nico van den Brink Pays-Bas 2022
The Lair Neil Marshall Royaume-Uni / USA / Hongrie 2022
Out of Death Mike Burns USA 2021

Triangle of Sadness Ruben Östlund / 2022

Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine…

Quelques spoilers.
 

La question qui a agité le petit monde critique et cinéphile, à la sortie de la dernière palme d’or, consistait grosso-modo à savoir s’il y avait autre chose à trouver dans le fonctionnement profond de ce film qu’un jeu de massacre inconséquent, qu’une petite entreprise au cynisme satisfait.

Il n’est pas si simple d’y répondre, car deux choses s’affrontent décidément dans le cinéma d’Östlund. D’un côté, si le genre du film doit être celui du jeu de massacre, alors ce cinéma est incontestablement son empereur – pas par sa violence ou sa vacherie, mais par sa finesse. Le geste est ample, élégant, délicieusement chorégraphié, à l’image du tangage marin qui berce toute une partie du film avec régularité. Pour un plan grossièrement potache de l’équipe qu’on montre sauter à l’eau sur l’ordre d’une touriste (c’est le côté blague), il y a toute l’aventure intime qui le précède, le visage inquiet de la domestique qui tente de gérer la situation impossible et ce sourire obligatoire qu’elle doit garder, ces petits séismes sur un visage, les caresses et ordres alternés d’une voix bourgeoise faussement complice… De la dentelle, qu’on a trop souvent choisi d’ignorer pour se concentrer sur les moments plus outranciers (WC qui dégorgent, vomissements de vieille, bijou récupéré sur la morte : on se dit dans ces moments qu’Östlund vaut mieux que ça).

Plus généralement, il n’est pas interdit de trouver que le film, contre la réputation qu’on lui a fait, n’est pas dénué de douceur (même parmi les flots de merde, la tempête ressemble moins à un opéra de chaos qu’à une calme et nauséeuse berceuse), voire même qu’il est marqué par une certaine tendresse – notamment par le fait de ne pas refuser une intériorité aux personnages, de ne pas en faire de simples pantins : le jeune top model est ainsi d’emblée marqué par une tristesse assez touchante, la relation entre le communiste déçu et le capitaliste rigolard est complice, la détresse de la cheffe de bord est communicative, le boys club aux accents ados qui se forme sur la plage est bon enfant…

D’un autre côté, force est de constater que ce film n’a plus grand-chose du mystère, du malaise, ou du vague à l’âme civilisationnel qui pouvait çà et là se manifester dans The Square. L’ampleur de la forme ne se retrouve pas dans le film lui-même, en somme, qui manque singulièrement de force et de puissance – et qui de son petit bateau très peu peuplé à sa petite attaque terroriste en forme de hors-champ fauché, jusqu’au petit temps qu’il peut consacrer à chaque perso, paraît globalement très menu.

Le scénario plus généralement se fait témoin de ces problèmes, amenant et lâchant des personnages au hasard, succédant les situations et moments sans qu’on sache très bien où vont ses différentes lignes (quand le tout ne semble pas simplement avoir été rafistolé au montage, comme en témoigne ce choix pansement d’une fin « ouverte et ambiguë » à l’effet faiblard). Cela évite certes à Triangle of Sadness d’être un programme (de ne pas se résumer à celui, annoncé, de son approche satirique), mais cela rend aussi le film incertain et longuet, empêchant tout gonflement (d’émotion, de malaise, de vertige) qui dépasse le temps de la vignette, qui permette d’investir la violence de la lutte des classes autrement que par le biais sécurisé du livre d’images. Tout cela n’a pas découragé la palme : force est de constater que le cinéma divertissant-mais-avec-propos-politique d’Östlund est, à la manière des thrillers sociaux des Dardenne ou d’Audiard, un objet idéal pour les consensus mous de jury cannois.

Sans filtre en VF.

Falcon Lake Charlotte Le Bon / 2022

Bastien, 13 ans, est invité avec sa famille à passer l’été au bord d’un lac québécois, dans les Laurentides, chez une amie de sa mère. Il y rencontre Chloé, 16 ans, dont il doit partager la chambre…

Spoilers.
 

Même si l’on voit bien que ce premier film investit tous les moyens possibles pour sécuriser son assise (filmage pellicule, 4/3 élégant, nappes de musique bourdonnantes, tournage à l’heure magique…), le résultat impressionne. Charlotte Le Bon, face à la BD sensible mais très crue de Bastien Vivès, fait pourtant ici un choix constant d’évitement et de déviation : dès qu’une scène pourrait s’aventurer trop loin dans la sexualité, elle est comme détournée vers l’étrange, le fantastique, ou les affres cotonneuses des tourments émotionnels intimes. Même les scènes plus clairement sexuelles se font via l’écrin plus convenable de l’horreur (les seins montrés au risque de la noyade), du gag (la masturbation porte ouverte) ou de l’obscurité (pudeur que le film souligne d’ailleurs d’une jolie façon, en conservant la fin du plan et son retour à la lumière, avec un rire timide et gêné).

Le film est ainsi toujours comme “sécurisé”, pris en charge par les traces éparses du fantastique ou du slasher (dont le film reprend décor et personnages) : au milieu d’une salle de cinéma remplie de familles, je me suis surpris à ne jamais me sentir mal à l’aise. Mais aussi à ne jamais être frustré de ces changements de cap, qui sur le papier pourraient ressembler à une fuite, ou à une facilité : même si c’est de façon un peu velléitaire, Charlotte Le Bon invente par ces bifurcations des myriades de charmes spectraux, ou de moments d’adolescence gênée qui touchent juste, aidée par le jeu exceptionnellement nuancé de son jeune comédien.

On peut même voir dans ce détournement un fertile changement de paradigme, qui rafraichit beaucoup des clichés du genre : si la sexualité en effet habite le film, ce n’est jamais sous l’angle fétichiste qui est plus souvent celui rattaché aux fantasmes adolescents masculins, mais dans une silencieuse révolution du rapport à l’intimité, et d’un désir plus vaste de côtoyer le monde des grands. L’adaptation enrichit alors son modèle en dialoguant avec lui, en ce qu’elle confronte un regard cinématographique “féminin” (pourrait-on le dire très caricaturalement) à un matériau de fantasmes dessinés “masculins”, rejouant dans sa mise en scène même l’hybridité et la rencontre qui est celle de son couple de jeunes personnages, qui différent par le sexe comme par l’âge.

Reste que Falcon Lake, à force de déviations troubles ou fantastiques, court au final le risque d’être simplement charmant ; et quand à la fin les moyens (le mensonge découvert qui nous recentre sur les péripéties scénaristiques, le suspense très gadget du hors-champ en voiture, la figure du fantôme) se mettent à devenir une fin en soi, et non plus les manières détournées d’exprimer les affres du désir adolescent, Falcon Lake semble se ratatiner à son statut de premier film. Un premier film qui reste, quoiqu’il en soit, l’un des plus prometteurs de l’année, le talent de sa réalisatrice s’imposant à l’écran avec une tranquille évidence.

 

Les Amandiers Valeria Bruni-Tedeschi / 2022

Fin des années 80. Stella, Etienne, et Adèle, vingt ans, passent le concours d’entrée de la célèbre école de théâtre des Amandiers…

Légers spoilers.
 

On reconnaît parfois la qualité d’un film à sa capacité à convaincre malgré un matériau détestable. Pour qui est fatigué du cinéma d’auteur français, Les Amandiers est une sorte d’antéchrist : concentré autobiographique nombriliste, milieu bourgeois en vase clos, instabilité émotionnelle valorisée, toxicité humaine à tous les étages, éloge de l’excès et de comportements merdeux filmés comme des “pulsions de vie”, incapacité à concevoir le métier d’acteur ou d’artiste autrement que comme une continuelle transe impudique, partagée entre outrance et hurlements…

Cette plongée bras tendus dans les pires clichés du cinéma français contemporain (et dans les années 80 qui en sont la matrice) impose au film quelques limites : on a de sérieuses difficultés à le suivre dans son final, par exemple, qui parie sur notre empathie pour des personnages qui n’ont été qu’irritants, et qui célèbre une mise en scène de soi (littéralement, l’actrice n’a alors plus besoin de partenaire) qui fait ressembler le dernier plan tout sourire à un miroir terrifiant, où la réalisatrice se mirerait amoureusement…

Il reste que Tedeschi convainc totalement par la force d’incarnation de son projet. Se présentant comme une sorte d’excuse pour bouffer des yeux le talent d’une nouvelle génération d’acteurs, Les Amandiers est remarquablement ancré dans le sol et la chair, à l’image de cette photo façon pellicule charbonneuse qui renvoie le récit à sa matérialité, à sa texture, à sa vibration. Regarder la vie est ici un spectacle et un plaisir de tous les instants, qui fonctionne comme une sorte de validation par l’exemple du propos plus que discutable de la réalisatrice (et qu’on pourrait résumer à : tous les excès de l’époque étaient légitimes, car au moins on s’y sentait vivant).

Et c’est justement sur ce plan que le film interpelle : par sa capacité (un peu comme Licorice Pizza cette année d’ailleurs) à recréer et à regarder un passé autrement qu’à travers les grilles de lecture du présent. En refusant d’intercaler entre le récit et notre regard le filtre d’un jugement contemporain, Tedeschi nous replonge dans l’époque avec bien plus de force et de viscéralité que ne le ferait tout effort de reconstitution à clins d’œil historiques (ici résumés au SIDA, à la drogue, et à quelques tubes). Il y a tant ici pourtant, dans les comportements décrits, qui soit propre à faire hurler l’époque contemporaine (et souvent à raison), tant de scènes dont on attendrait par réflexe qu’elles intègrent une forme de condamnation, ou du moins une démonstration de l’impasse humaine qu’elles constituent… Chéreau harcelant sexuellement un élève ou humiliant une autre, telle jeune fille abusant d’un adulte inconscient sous l’œil amusé de tous, les deux professeurs se droguant abondamment : tout cela est clairement désigné dans le film, mais avec une surprenante disponibilité morale (les propos mêmes de Tedeschi en interview montrent que l’intention derrière cet affichage ouvert n’est pas forcément toujours celle que nos regards voudraient en déduire).

Sans compter ce qui échappe à la réalisatrice : le film a beau rire par exemple des effets de transe narcissique sur lesquels il débute (le lyrisme des toutes premières auditions, confrontées au pragmatisme amusé du jury), c’est pourtant exactement ce qu’il célèbrera dans sa scène finale. Le personnage de Suzanne Lindon, que Tedeschi dit avoir ajouté pour apporter un regard extérieur au sérail des élus, donne surtout l’impression, par le ridicule de ses remarques et son côté intrusif, d’être un échantillon représentatif de ces “simples humains”, ces non-génies, qui osent emmerder la troupe de demi-dieux tolérant avec patience ce spécimen entre leurs murs, et dont le rôle (elle tient le bar) est littéralement de les servir. Ou pourrait encore citer le personnage d’Etienne, cliché d’amant ténébreux-qui-souffre censé fasciner notre regard romantique, et qui détourne sans cesse le film de ce qu’il a de plus intéressant (à savoir la troupe), la réalisatrice étant visiblement encore la seule à voir autre chose qu’une tarte à la crème éculée dans cette figure d’amant abusif…

Nous sommes finalement dans un cas rare où l’affaire qui a éclaté autour des Amandiers n’entrave pas le film, n’en gêne pas la vision, mais continue, confirme et en poursuit l’intention. Au-delà même des accusations d’emprise et de viol conjugal envers Sofiane Bennacer, redoublant dans le réel ce rôle de personnage toxique auquel la caméra pardonne tout, ce qui s’est déroulé autour du tournage (continuer avec l’acteur au prix de l’omerta de toute une équipe, la relation entre la réalisatrice et son comédien qui rejoue à la vie comme à l’écran l’histoire qu’elle a vécue par le passé, et jusqu’à la manière malmenante de diriger les acteurs1…) ne fait que mettre en application la thèse du film – ce film qui continue à penser que rouler très vite en criant sur la route est une preuve qu’on vit. Si l’affaire médiatique fait se confronter deux générations et leurs visions du monde (le monde artistique intense et déraisonnable des années 80, et celui, moral et peu enclin à se laisser faire, des années 2020), le scandale ne fait que mettre en lumière la dimension de “manifeste” de ce film qui clame que le monde a perdu l’essentiel, y compris artistiquement, en choisissant la raison, la sécurité, et le respect d’autrui.

On pourra être en désaccord avec ça, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ce film de Tedeschi, en ce qu’il est aussi son plus réussi (son premier long semble avoir été tourné par une autre, tant le gouffre qualitatif est béant), a au moins pour lui l’argument de sa force de frappe : peu de films, cette année, ont eu l’air aussi vivants et incarnés que celui-ci. Et il y a quelque chose de doucement absurde et inattendu à ce que l’œuvre typique d’une tour d’ivoire bourgeoise et parisienne, cette quintessence d’un cinéma d’auteur autiste et clos sur lui-même, se retrouve soudain catalyseur des débats profonds agitant le pays et du divorce entre les valeurs de deux époques.

 
 

Notes

1 • Sur toutes ces questions, impossible évidemment de ne pas renvoyer au déjà célèbre texte de Mona Chollet, qui propose certes une brillante analyse de ces entrelacs (à partir, notamment, du documentaire making-of récemment sorti en salle), mais qui se voit à son tour renvoyé à ses propres projections contemporaines et à ses biais – comme en témoigne le post d’un des acteurs, Vassili Schneider, sur son instragram (post curieusement effacé depuis) : « Il est inutile d’avoir “très mal” pour moi. Le tournage de ce film a été l’expérience la plus enrichissante que j’aie eue. En ce qui me concerne, il n’y a eu que du positif. Valeria nous a aidés à nous dépasser, à sortir de nos zones de confort, mais toujours avec énormément de bienveillance. Oui, j’ai dit qu’“on essaie de creuser les choses qui nous détruisent le plus”, mais ça fait partie du travail d’acteur. Tout acteur essaie de se mettre émotionnellement le plus à nu. C’est notre travail et je trouve injuste d’accuser Valeria sur sa manière de nous avoir guidés dans ce processus. Si j’ai eu envie de me livrer ce jour là devant Valeria et la caméra de Karine Silla, c’était de manière lucide et consentante. Personne ne m’a forcé, je ne me suis jamais senti contraint d’une quelconque façon. Les “directives psychologisantes” de Valeria, que vous jugez inutiles pour la réussite d’un film, se sont révélées au contraire pour moi extrêmement bénéfiques, libératrices et m’ont fait grandir. Je vous prie de ne pas m’instrumentaliser… Ne faites pas de moi une victime de Valeria Bruni-Tedeschi. ».
 

Close Lukas Dhont / 2022

Léo et Rémi, 13 ans, sont amis depuis toujours. Mais à la rentrée des classes, le regard des autres jeunes adolescents va déteriorer leur relation…

Quelques spoilers.
 

Close raconte, c’est son sujet “officiel”, la manière dont la culture de la virilité va détruire la relation entre deux enfants, lors d’une rentrée au collège. Mais ce que la forme du film raconte, au-delà du diaporama instagram auquel on l’a réduite un peu vite, c’est aussi autre chose : la façon dont le monde fusionnel, le monde uni, plein et chantant de l’enfance, va devoir vivre l’arrachement de l’entrée dans l’adolescence – à commencer par la séparation de ces deux corps, qui vont devoir apprendre à évoluer indépendamment l’un de l’autre.

L’image de ce champ de fleurs qui défile en ouverture, lors de la course euphorique des deux enfants sur une musique fragile1, n’est alors pas tant intéressante parce que “jolie”, ou idyllique, que parce qu’elle peint un simple sentiment de gamin (le caractère fusionnel des amitiés d’alors) avec une ampleur formelle qui lui confère une majesté, une importance, qui semble en faire tout un royaume. Cette manière dont la chambre rouge où l’on dort l’un contre l’autre joue l’espace utérin total, cette contemplation pleine et entière de l’autre lors du concert… Le film a trouvé dans cette forme circulaire et sans scorie2 un moyen d’exprimer la plénitude de cet âge, un moyen de peindre cette relation toute unie et mélangée (union primale “d’avant la société”, qui n’a pas encore eu à se déterminer – amicale, amoureuse, fraternelle…). La faible profondeur de champ permet alors d’expérimenter cet univers sous l’angle sensoriel (là encore, une approche liée à l’enfance : tout absorber, tout vivre pleinement), et la décrépitude du film dans l’automne puis l’hiver, ces fleurs qu’on détruit, se vivent moins comme des allégories froides que comme le flétrissement visuel d’un monde-bulle qui se fane.

Le film, pourtant, à son premier tiers, fait quelque chose d’impardonnable. Mis devant la difficulté de décrire le lent délitement de l’enfance (la douleur intense dont l’adolescence vit ce genre d’arrachements, les proportions énormes que ces séparations prennent à cet âge…), Lukas Dhont utilise soudain un bulldozer pour ouvrir un porte. À partir de là, impossible de le suivre, le récit ayant abandonné l’expérience universelle pour verser dans l’anecdote et le mélodrame qui n’a rien d’autre à raconter que la culpabilité (injuste, forcément) de son petit héros, qui doit expier en silence. La fragilité du scénario, trop souvent expédié en scènes d’impros fragiles, ce qui était déjà sensible en ouverture (au risque de ne pas tout à fait croire à l’amitié entre ces deux enfants), vire alors au pur remplissage, voire à la torture (« Tu veux de l’eau ? Oui. Rien d’autre t’es sûr ? Non. T’en veux pas encore ? Non sinon je vais faire pipi. Mais tu peux utiliser nos toilettes tu sais… » : ayons une pensée pour les scénaristes qui se sont fait hara-kiri dans la salle).

Si la description pas à pas d’un travail de deuil n’est pas sans intérêt (notamment pour ce qu’il offre de l’excellent jeu de Drucker et de Dequenne), ce cheminement semble n’avoir d’autre but que de faire porter sur les frêles épaules d’un gamin la responsabilité entière de la masculinité toxique. Le film ne parvient même pas à explorer correctement la quête de virilité (tout ce qui reste au personnage, ce pour quoi il a abandonné son royaume), qui pourrait esquisser le portrait d’un passage désenchanté à l’âge adulte : la masculinité est ici résumée à des scènes de hockey redondantes, le film étant uniquement concentré sur la révélation et l’aveu à venir. Lorsque celui-ci arrive, ne s’appuyant une fois de plus que sur des pleurs en cascade, le spectateur ne peut plus suivre, et même les quelques bonnes idées restantes (le bâton pour se défendre, la maison colorée de l’enfance vidée qu’on visite comme un souvenir…) ne peuvent plus fonctionner.

À ce stade, oui la caméra n’a plus rien à mettre en scène, le flou joli ne fait que pallier l’absence de plans, et les fleurs ne sont plus que décoratives. Close laisse le sentiment d’un immense gâchis, vis-à-vis de son sujet (que Dhont a démissionné à réellement traiter), comme au regard de ce qu’il avait initialement réussi… Il est rare d’avoir autant l’impression de passer à côté d’un grand film.

 
 

Notes

1 • J’ai l’impression que la critique est passée à côté de la musique, injustement résumée à des violons mélodramatiques visant à faire pleurer dans les chaumières. Dans cette première partie, elle est pourtant l’une des plus belles propositions de bande-originale que j’ai pu entendre cette année : musique qui souffle plus qu’elle ne joue ses instruments à vent, déjà triste et mélancolique alors qu’elle peint la félicité, parfois plus sombre et étrange (ces remous graves sur le second morceau), comme parlant déjà d’un autre monde… Il y a ici une proposition précise, qui participe pleinement à la singularité de la vision que Lukas Dhont sait construire de ces premiers moments fusionnels.

2 • C’est une belle idée à ce titre que d’avoir choisi pour cadre des producteurs de fleurs, parce que c’est une image trop outrée, trop évidente, pour être juste vécue comme jolie : le jardin d’Eden de l’enfance est ici littéral, sans détour, sans armure ni défense, sans résistance. Il y a d’ailleurs quelque chose d’étrange voire d’un peu cruel à y baigner constamment le petit héros aspirant viril.
 

Babi Yar. Contexte Sergei Loznitsa / 2022

Les 29 et 30 septembre 1941, un Sonderkommando nazi, aidé de deux bataillons de la Police auxiliaire ukrainienne, a abattu, sans la moindre résistance de la part de la population locale, 33 771 Juifs dans le ravin de Babi Yar, situé au nord-ouest de Kiev. Le film reconstitue le contexte historique de cette tragédie à travers des images d’archives…

Quelques spoilers.
 

Les dernières décennies, peut-être parce que grisées par un accès numérique plus aisé aux fonds d’archive, ou par l’arrivée des algorithmes de colorisation, ont vu fleurir une profusion de projets utilisant les images de conflits passés à des fins dramatiques, non sans provoquer un débat houleux chez les spécialistes du documentaire de création. À rebours de cette tendance, Loznitsa (que je découvre seulement avec ce film, quelque peu intimidé par la réputation du bonhomme…) choisit de faire parler seul son montage, de ne pas commenter ni musicaliser ses images d’archives, de les faire seulement exister pour elles-mêmes.

Il y gagne autant qu’il y perd. Incontestablement, les images présentées telles quelles, nues, laissées à l’écran dans toute leur longueur, n’étant sonorisées qu’avec économie, devant parler toutes seules et non par le sens qu’une voix-off y aurait autoritairement investi, y gagnent une force d’incarnation sans pareil. On est obligés de regarder ce qui s’y passe, en somme, d’en prendre la mesure et le pouls, de les vivre dans un présent singulier. La structure du film alors, sans même faire d’efforts, permet à elle seule de poser un regard sur les situations (voir par exemple la même foule qui acclame l’envahisseur nazi comme plus tard le libérateur soviétique, qui pose puis qui enlève les affiches – résignée, docile). Certaines archives (l’époussetage des cadavres, la pendaison, le témoignage de celle qui a joué la morte dans le fossé), parce que puissantes en elles-mêmes, gagnent énormément à ce système qui les fait pleinement respirer.

Le souci est que, d’un même geste, ce refus de gérer les images, de nous les introduire, de les investir de sens autrement que pour celui, bien maigre, qu’elles produisent isolément, provoque un autre effet tout aussi immédiat : un profond ennui, une lassitude contre-productive. La plupart du temps (et notamment dans la première partie, celle précédant le massacre), on ne sait tout simplement pas ce qu’on est en train de regarder, quels sont les enjeux à l’image, qui fait quoi et pourquoi, ce qui est censé attirer notre attention. Un torrent de boue de foules et d’armes se succèdent à l’écran sans discontinuer, toutes égales et pareilles, dans un continuum taiseux dont émergent de rares dialogues bien chiches. L’ensemble en devient franchement pénible, voire rébarbatif – quel pire destin, pour un cinéma cherchant à nous saisir de l’horreur profonde des évènements ?

Le film, qui au fond s’organise surtout sur un manque (celui des images du massacre lui-même, résumé à quelques photos vagues qui ont plutôt tendance à en atténuer la violence), a finalement besoin à son mitan de s’appuyer sur l’emphase d’un texte littéraire pour nous faire ressentir, comme impuissant, l’horreur de cet évènement – évènement qu’une accumulation indifférenciée d’hommes et de violences anonymes a déjà à ce stade déshabillé de tout caractère singulier ou évènementiel. Vu sous cet angle, l’échec du projet est patent.

Babi Yar. Context en VO.

Notes sur les films vus #29 # 29

Nous nous sommes tant aimés • Ettore Scola (1974)
Plein soleil • René Clément (1960)
Le Roman de Mildred Pierce • Michael Curtiz (1945)
Panic sur Florida Beach • Joe Dante (1993)
Trois mille ans à t’attendre • George Miller (2022)
Feu Follet • João Pedro Rodrigues (2022)
One way • Andrew Baird (2022)
Kompromat • Jérôme Salle (2022)

Notes sur les films vus #29 # 29

Nous nous sommes tant aimés • Ettore Scola (1974)
Plein soleil • René Clément (1960)
Le Roman de Mildred Pierce • Michael Curtiz (1945)
Panic sur Florida Beach • Joe Dante (1993)
Trois mille ans à t’attendre • George Miller (2022)
Feu Follet • João Pedro Rodrigues (2022)
One way • Andrew Baird (2022)
Kompromat • Jérôme Salle (2022)