Silent Voice Reka Valerik / 2020

Les premiers mois en Belgique de Khavaj, jeune espoir du MMA ayant fui la Tchétchénie après qu’on y ait découvert son homosexualité, et promis de le tuer…

Légers spoilers.
 

« Faire d’un problème une vertu » répétait Tavernier qui, échouant à faire se rencontrer ses deux héros dans le scénario de Laissez-passer, avait fini par faire de l’impossibilité de cette rencontre un motif répété, volontaire et central de son film. Documentaire modeste et saisissant, Silent Voice est lui aussi un film qui fait d’une contrainte une force, et d’un empêchement son principe : celui d’un film sans visage. Le laissant hors-champ pour préserver la sécurité de son protagoniste, le film se fait tout entier œuvre sur une gorge, une nuque, tout un dos de douleur, sur une masse comme vidée (sans émotions faciales, sans voix), qui en s’interdisant de nous faire face, comme constamment en refus, nous fait viscéralement vivre le blocage qui se joue dans la gorge même du réfugié. Un refus formel au diapason de celui, très concret, que le personnage oppose à sa mère coupable, qui s’épuise dans l’absence téléphonique de réponses à ses angoisses… Du fait même de toutes ces contraintes, Silent Voice est aussi un film de nuit, comme si le monde entier s’était éteint, survivant désormais dans la pénombre (celle des réseaux, dignes de la résistance, qui trimballent l’homme de planque en planque ; ou celle du planétarium, au noir spatial, seul endroit protecteur où le réfugié se sent bien). Les quelques éclairs de lumière, numériques et criards, apparaissent alors comme les fantômes d’un monde écroulé, d’un bonheur factice qui semble n’avoir peut-être pas existé, comme une légende lointaine… Le film gêne parfois en laissant apparaître des moments qui ne peuvent avoir existé sans un certain degré de mise en scène, en ce qu’ils prétendent une intimité que contredit la présence même d’une caméra. Mais c’est bien la seule maladresse qui traîne sur ce documentaire pour le reste absolument impeccable, cohérent, sans coquetterie ni fausse note, qui vient se ranger dans le club très privé des films qui semblent se finir trop vite.

 

Soudain seuls Thomas Bidegain / 2023

Ben et Laura ont décidé de faire le tour du monde en bateau. Ils font un détour par une île sauvage, près des côtes antarctiques ; mais en pleine exploration, une tempête s’abat sur eux et leur bateau disparaît…

Spoilers.
 

Soudain Seuls se construit sur une brillante idée de pitch : celle de confronter le quotidien du couple au survival, le genre jouant comme révélateur Bergmanien des sales petites vérités crues – mais aussi, d’un même geste, comme le terreau Hollywoodien d’un récit de remariage.

Malheureusement, c’est peine perdue. Sur une mise en scène en zapping, qui survole tout sans rien exprimer, le film nous présente deux personnages immédiatement amers et détestables, un concentré de tout ce que le drame psychologique français a de plus intenable : impossible de s’identifier à leur drame (voire de ne pas secrètement désirer les voir crever sur leur île).

On entend souvent les cinéastes de blockbusters américains nous dire que leur films catastrophe ne parlent au fond que d’histoires intimes, de réconciliations d’un fils avec papa, etc. Et bien le cinéma français, c’est cela : qu’il s’essaie à toute forme d’altérité, jusqu’à celle du cinéma de genre, et il ne saura que la coloniser avec son couple de cinéma d’auteur français typique, macérant entre dépression et remarques passives-agressives, sur un ton gris à se flinguer. On a juste remplacé les moulures des appartements parisiens par les décors (gris, eux aussi) de l’île polaire ; mais sous le costume, c’est toujours la même came.

Tout est-il alors à jeter ? Pas tout à fait. Le film s’essaie à plusieurs ruptures, qui rejettent quelque peu les dés. La première est un rebondissement où se disputent la beauferie et la misanthropie cynique : la jeune femme urbaine, chialant à l’idée de devoir tuer pour sa propre bouffe, voit son Jules terminer des manchots au hachoir, ce qui réveille la flamme et résulte en une scène de sexe passionnée. Sous ses petits airs, la bourgeoise avait besoin d’un mâle, un vrai, semble nous dire le film (qui ne semble même pas ironiser cette situation : il la laisse simplement passer, comme une sorte d’évidence).

Les péripéties ultérieures sont par ailleurs plus digestes : si le couple réconcilié n’est pas moins tête-à-claque que sa version amère, le scénario les malmène alors un peu plus franchement (je t’abandonne, tu m’abandonnes), renouant avec les codes plus purs du survival (la blessure, la traversée), jusqu’à aboutir à ce moment assez parlant où, enfin sauvée, madame n’insiste pas tant que cela à la radio, et met quelques jours avant de se décider à aller sauver son mari agonisant.

« J’avais peur » lui dira-t-elle après-coup, mais force est de constater qu’à ce moment le film respirait un peu – et que comme elle, on était bien tous seuls, peu pressés de réunir à nouveau le couple, ce motif infernal du cinéma français.
 

Le Règne animal Thomas Cailley / 2023

Le monde est en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux. François, seul en charge de son fils, fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce mal mystérieux…

Quelques spoilers.
 

Nous voilà donc devant la 157è tentative de cinéma de genre à la française, comme dans un labo cherchant une énième fois la formule chimique qui ne soit pas instable, qui puisse convaincre le temps d’un film, qui ne s’écroule pas sous le regard charitable du “c’était bien essayé”.

Cailley a peut-être, cette fois, enfin trouvé quelque chose. La science et le doigté du cinéma d’auteur français (fantastique économe et implicite, absence de puritanisme), la grande qualité d’acteurs venus pour beaucoup du cinéma indé, les moyens techniques et financiers mobilisés, tout concourt à faire de cette tentative d’hybridation du cinéma national avec le genre un produit convaincant. La belle note du film se perçoit certes çà et là à travers de mauvais parasites radio (ici des CGI un peu foireux, là une musique trop affectée, un Romain Duris parfois mal dirigé), mais parvient malgré tout à tenir une émotion.

L’exceptionnel Paul Kircher y est pour beaucoup, inventant un étonnant trait d’union gestuel entre l’hébétude molle de l’adolescence et l’instinctivité animale, avec ses grands yeux humides et étonnés comme fil rouge, même si le mélange qu’il opère entre ces deux pôles reste toujours un peu sur le seuil, et sa transformation jamais définitivement actée. Il en va de même pour le film, bloqué comme l’était Les combattants dans un dernier acte d’errance du récit en forêt, comme incapable de percer sa propre carapace.

Cette carapace, c’est celle d’un carcan d’intentions : le surmoi cinéphile du cinéma de genre frappe encore, tant tout ici doit parler, métaphoriser, “servir”, jusqu’à la légère absurdité de ce champ de maïs tout droit sorti d’un film américain, posé là comme un décor de cinéma abstrait. Le film peine, en somme, à se surprendre lui-même par un instinct ou des réflexes un peu plus personnels que ceux de l’impeccable “film de genre d’auteur”, ripoliné et raisonné par on ne sait combien de passages en commissions (c’est particulièrement visible dans la relation père-fils, dont rien de secret n’existe plus au-delà de ce que le propos nécessite). Pour un film sur l’animalité, il en manque ici pas mal, justement : un peu de folie et d’inexplicable, quelque chose qui nous ferait, enfin, basculer dans des sensations plus organiques et instinctives (et dans un monde forestier où le merveilleux n’oublierait pas sa part d’horreur – par exemple celui d’espèces qui, par nature, se mangent).

On peut malgré tout retenir du film, au-delà de ses déflagrations d’émotion brute qui en font tout le prix (la recherche nocturne en voiture, le coming out paniqué, l’échappée finale…), un trait de personnalité réel : celui de partir d’un ensemble horrifique et anxiogène (mutation, contamination façon zombie, paranoïa sociale, mutilations), pour peu à peu transformer ce postulat en énergie positive et solaire, dans un lent basculement du regard du spectateur, qui peu à peu reconsidère le monde et sa façon de le voir. Une métamorphose animale d’abord phobique, puis désirée ; une situation sociale catastrophique, puis salvatrice ; une adolescence anxiogène, puis gonflée de l’immensité des possibles. Cette transformation, elle, a un goût tout à fait singulier, déroge brillamment aux règles attendues, et distingue réellement le film de toutes les tentatives de “genre français” ratées qui lui ont précédé.

 

La Victime Basil Dearden / 1961

Grand avocat londonien et père de famille, Melville Farr est sur le point d’embrasser une carrière de juge. Lorsque “Boy” Barrett, son ancien amant victime de chantage, l’appelle à l’aide, Farr refuse de l’aider, craignant pour sa carrière…

Quelques spoilers.
 

Un film pionnier sur l’homosexualité, pile à l’époque où le cinéma anglo-saxon rentrait dans sa phase édifiante et psychologisante, pleine de torts à redresser et de sujets de société à surligner ? Il y avait tout pour faire de The Victim un film aussi utile (et il le fut) qu’indigeste, objet social ayant simplement emprunté les habits du cinéma. Et de fait, le film est indéniablement bavard et explicite (jusqu’à son titre, qui enfonce le clou pour le spectateur sourd et aveugle qui aurait mal compris), venant pointer toutes les dix minutes au débat de société en exposant une à une toutes les clés du “sujet”, tout en ménageant docilement les sensibilités (« je sais que je suis anormal, je n’ai jamais cherché à corrompre les normaux »)…

Pourtant, le film est passionnant. Parce que s’il relève certes d’une fibre pathétique, voire lyrique (la figure du jeune sacrifié, que la caméra fait tout pour fragiliser en gamin martyr et terrorisé – jusqu’à sa photo compromettante où il n’est même pas montré entrain de baiser, mais de pleurer !), les rouages dramatiques sont ceux du thriller. Et ce dès l’ouverture, qui prend soin de placer d’emblée le récit sur les rails de la course et de la fuite, du mystère à résoudre, du réseau.

Curieusement, ce film défendant les homosexuels utilise donc pour ce faire les leviers-mêmes de l’homophobie : comme le dit un antagoniste, « ils sont partout » (au point, presque comique, où les personnages masculins du film qui s’avèrent ne pas être homosexuels se comptent sur les doigt d’une main). Le récit est brillant dans la manière dont il tisse cette grande toile d’araignée, on se croirait dans Les Envahisseurs : cette présence « d’eux partout parmi nous », société parallèle, chaque visage de bon voisin cachant une possible victime (c’est le tour de passe-passe du film : on ne découvre pas un homosexuel, on découvre une victime de chantage), broyée par une société de la peur, par une menace omnisciente et invisible (car littéralement aveugle, jolie idée du script).

Si le film a plus de difficultés dans son dernier mouvement, qui n’a plus que la dignité de son héros allant au front pour contrer l’avalanche de pathétique et de discours didactiques, il relève au final assez remarquablement le défi du “film-à-message”. Et brille encore davantage avec le recul des ans, le projet gagnant au vertige méta de sa conception, où un acteur (Dirk Bogarde) dans le placard risque sa carrière pour jouer un personnage dans le placard risquant sa carrière – et l’affichant à la vue de tous, aux yeux d’un public tout entier qui voit cet aveu à l’écran sans le comprendre, quand bien même on le lui dit explicitement et dans les yeux.

The Victim en VO.