Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)

Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Monte là-dessus ! Sam Taylor & Fred C. Newmeyer / 1923

Harold est venu à Los Angeles pour faire fortune, afin de pouvoir prétendre à épouser sa promise. Mais il stagne dans son job de petit vendeur…

Quelques spoilers.
 

Avant de voir ce film, qui est mon tout premier Harold Lloyd, je me demandais pourquoi le fameux “troisième géant du burlesque muet” n’avait plus aujourd’hui la même célébrité que Chaplin ou Keaton. Après la vision, la raison apparaît évidente : contrairement aux deux autres acteurs, Lloyd n’a pas vraiment de “personnage” comique. Rien dans son corps qui soit essentiellement burlesque (il n’a ni la fixité atone de Keaton, ni les tiraillements gestuels de Chaplin1), et autour duquel se modèlerait la mise en scène : plutôt sobre, très neutre de caractère, son personnage se caractérise tout au plus par le fait de porter des lunettes, et d’être régulièrement embarrassé – se trouvant de ce fait conscient de lui-même, contrairement aux deux autres qui évoluent dans leur propre univers lunaire.

Rien qui n’entache, cela dit, le génie comique de l’acteur, le talent de Lloyd résidant essentiellement dans des idées de situations2. C’est même ce qui frappe le plus, devant ce film qui pour le reste ne brille pas spécialement par sa personnalité (on évolue dans cet univers de pauvreté débrouillarde et de grands magasins à l’énergie joyeuse, comme tant d’autres comédies de la période – il n’y a là ni le flirt existentialiste d’un Keaton, ni la vibration tragique d’un Chaplin, ni le déchaînement pulsionnel d’un Fatty). Ce que crée Lloyd, ce sont d’abord des configurations scénographiques bien particulières, qu’on pourrait résumer à la façon dont le héros va constamment parvenir à se sortir, “en temps réel” si l’on peut dire, de situations sociales catastrophiques, grâce à une ingéniosité totalement improvisée (par le personnage dans le récit) mais en fait hautement chorégraphiée (à l’image par le comédien). Au point que l’ensemble ressemble dans ses meilleurs moments à une sorte de danse miraculeuse (voir le passage central, où le personnage réussit l’impossible en gérant l’arrivée imprévue de sa fiancée au magasin).

Dommage que le clou du spectacle, cette montée finale de l’immeuble à la grande force symbolique (image cauchemardesque et littérale de l’ascension sociale à tout prix, nécessaire pour obtenir la main de la jeune fille qui attend tout en haut…) n’ait pas la grâce des multiples entrechats chaotiques nous ayant montré, tout au long du film, le héros se sortir ingénieusement des situations les plus scabreuses. De cette escalade, Lloyd appuie alors surtout le côté lent et laborieux, entièrement et passivement subi, en ne laissant plus à son personnage la capacité d’inventer en direct des solutions à ce qu’une fatalité particulièrement acharnée lui envoie à la figure. En ce sens, paradoxalement, il manque presque un vrai “final” épiphanique à Monte là-dessus !, au-delà du caractère naturellement conclusif auquel peut prétendre toute scène spectaculaire – qui ne sait ici pas forcément bien répondre à ce que le reste du film (et sa science comique) avaient patiemment esquissé.
 

Safety Last ! en VO.

 
 

Notes

1 • Sur la gestuelle de Chaplin et Keaton, et ce qu’elles sous-tendent, je vous renvoie à cette courte et excellente analyse de Jos Houben.
 
2 • Notons sur ce point que je ne sais pas exactement ce qui vient de Lloyd ou des deux cinéastes “officiels” (dont l’un, Sam Taylor, m’a déjà fait preuve de son talent dans l’excellent Exit Smiling).
 

Un lâche Reginald Barker / 1915

À la Guerre de Sécession, un jeune confédéré, angoissé, n’arrive pas à s’engager comme les autres jeunes hommes de sa génération. Son père l’y oblige…

Spoilers.
 

La première partie du film est exceptionnelle. Malgré la reconstitution ambitieuse de la guerre de sécession (effervescence de la population en ville, batailles…), c’est la rigueur et l’épure des quelques scènes d’intérieur qui encore une fois, après le sublime Châtiment, impressionnent le spectateur. Barker ne fait preuve d’aucune affèterie (si ce n’est à la limite une utilisation très libre – c’est-à-dire plus psychologique que dramatiquement justifiée – du montage alterné). Il concentre toutes les forces de sa mise en scène à l’expression de l’essentiel, à savoir la peur de ce grand gamin lancé dans une guerre à laquelle il n’est pas prêt – les longs plans sur les hésitations du visage horrifié de l’acteur, ou sur cet espèce de fantôme macabre et rigide que devient rapidement le père, sont à ce titre impressionnants. Devant la rigueur de cette utilisation des gros plans, et la finesse des atermoiements qui s’y jouent, les délicieuses outrances des acteurs chez Griffith apparaîtraient presque, en comparaison, comme un automatisme un peu facile…

De par sa précision, Un lâche a des airs de film ethnologue, dans la manière dont il montre la nécessité rituelle pour les jeune gens de prouver leur valeur par les armes, l’honneur primordial attaché au nom des familles, les allées et venues des demoiselles enchantées de voir leurs prétendants signer pour la mort… Malheureusement, Barker n’est pas seulement le regard aiguisé observant cette communauté, mais aussi manifestement le sujet consentant de l’étude, tant il s’avère aveugle à l’horreur de ce qu’il met lui-même en scène.

Pas qu’on demanderait de lui un film antimilitariste, et anti-sudiste – les cinéastes de la Triangle sont des hommes de leur temps, il n’est pas question d’aller leur chercher des poux là-dessus (quoique : on pourrait se souvenir que presque la même année, leur Civilization n’était pas un film spécialement enchanté par la guerre). Le problème est surtout qu’au moment de la désertion du héros, le cinéaste abandonne l’intériorité de son jeune personnage pour commencer à le filmer comme une erreur, pathétique qui plus est, que toute la dramaturgie et le suspense doivent travailler à faire rentrer dans le rang. La violence initiale du patriarche (sublime scène au pistolet), et le régime de terreur qu’on y a mis en scène, apparaissent alors ni plus ni moins que comme nécessaires et légitimes, le film devenant une histoire dont le seul happy-end possible, la seule réconciliation envisageable, consiste à totalement agréer la loi du père – finalité ratatinée de tout un film prometteur qui semble se finir bien rapidement.

Barker reste toujours exceptionnellement doué (scènes d’espionnage, de batailles, confrontations mélodramatiques), mais il devient à ce stade impossible de regarder son film autrement que comme une maison de redressement spécialement conçue pour son jeune personnage principal, une machine bien sage d’exaltation de la norme (virile, patriarcale, aux ordres – qu’importe les valeurs, la question n’est pas là) – et de ne pas avoir envie de participer à ça.

The Coward en VO. [extrait]

Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018

La Légende de Gösta Berling Mauritz Stiller / 1924

Vers 1820 dans le Värmland, le pasteur Gösta Berling est chassé de son presbytère pour ivrognerie. Il devient le précepteur d’une riche et pieuse héritière…

Légers spoilers.

Le cinéma de Stiller, quand bien même on peut en admirer la rigueur, a quelque chose d’assez sec et austère, notamment comparé à celui de Sjöström : l’absence de concessions au sentimentalisme, le style un peu pingre et ces manières de pasteur, peuvent déprimer jusqu’aux plus patients (qui, franchement, aura ri devant le sinistre Erotikon ?). Il reste qu’on a un peu peur en lançant La Légende de Gosta Berling, peur de voir le plus inflexible des Suédois se faire bouffer par l’académisme de la fresque et de la grande adaptation, et s’y endormir. On s’inquiète et on a tort : c’est Stiller qui bouffe le projet.

Et on ne peut s’empêcher de penser que toutes ces années de discipline paient, quand vient la confrontation du cinéaste sévère à l’immensité d’un récit aux circonvolutions passionnées, qui semble chaque instant tendre milles mains au plaisir offert des envolées lyriques, aux facilités d’une immédiate empathie. Stiller n’y cède pas. Le sentiment de grandeur qui parcourt son film n’a pas besoin de grand chose : ce n’est pas à l’épate que son film impressionne, que son monde aristocrate fascine, ou que le goût de l’aventure fait son nid. La mise en scène de Stiller est d’abord majestueuse parce qu’elle est consciente, droite et limpide, chaque plan chargé d’avoir été pensé, jamais la main ne tremble. Le moindre petit débordement (un emportement à l’église, un plancher qui fume, la vision fugace d’une meute de loups dans la nuit…) suffit alors à dégager une folle odeur de baroque – et quand la maison brûle, le film explose.

Plus encore, le film marque par sa rage narrative (histoires encastrées dans d’autres histoires, tempête de personnages secondaires aux lignes croisées) : chaque possible dénouement ouvre une nouvelle porte, dans une chaîne romanesque qui semble ne jamais devoir s’éteindre, au point qu’on abandonne assez vite l’idée de prédire le moment où le récit arrivera à sa conclusion. C’est un infini plaisir que de voir cette haute société non pas abordée sous l’angle des dentelles (petites messes basses de banquet, jeux du caché et du paraître), mais fouettée de personnages fiers, de configurations quasi-mythologiques (les douzes cavaliers), ou du spectre constant de la destitution – la plus haute figure peut d’un geste se trouver renvoyée au noir et à la nuit, le plus innocent visage peut souffrir des ravages de la maladie. Pris dans cet ouragan narratif, les rapports entre personnages étincellent, à commencer par la relation à la fois maternelle, loyale, et haineuse qui lie les aristocrates déchus à leur Commandante (impériale Gerda Lundeqvist, dont la maturité bouffe l’écran à chaque apparition).

À deux moments seulement, Stiller s’endort un peu : lors de la fête du troisième acte, où la peinture des grandes réceptions mondaines se fait plus conventionnelle ; et dans l’acte final, qui referme sans trop de convictions les fils d’un récit dont le climax est déjà passé. Pour le reste, loin d’être ce à quoi on le réduit souvent, c’est-à-dire au premier film de Greta Garbo (dans un rôle qui reste d’ailleurs ici relativement secondaire), La Légende de Gosta Berling s’impose tout bêtement comme un sommet du cinéma muet.

Gösta Berlings saga en VO.

Notes sur les films vus # 12

Châtiment • Reginald Barker (1915)
Un goût de miel • Tony Richardson (1961)
Premier contact • Denis Villeneuve (2016)
La Martienne diabolique • David MacDonald (1954)
Moana • Ron Clements & John Musker (2016)
Le Prêtre et la jeune femme • Joaquim Pedro de Andrade (1966)