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La Légende de Gösta Berling Mauritz Stiller / 1924

Vers 1820 dans le Värmland, le pasteur Gösta Berling est chassé de son presbytère pour ivrognerie. Il devient le précepteur d’une riche et pieuse héritière…

Légers spoilers.

Le cinéma de Stiller, quand bien même on peut en admirer la rigueur, a quelque chose d’assez sec et austère, notamment comparé à celui de Sjöström : l’absence de concessions au sentimentalisme, le style un peu pingre et ces manières de pasteur, peuvent déprimer jusqu’aux plus patients (qui, franchement, aura ri devant le sinistre Erotikon ?). Il reste qu’on a un peu peur en lançant La Légende de Gosta Berling, peur de voir le plus inflexible des Suédois se faire bouffer par l’académisme de la fresque et de la grande adaptation, et s’y endormir. On s’inquiète et on a tort : c’est Stiller qui bouffe le projet.

Et on ne peut s’empêcher de penser que toutes ces années de discipline paient, quand vient la confrontation du cinéaste sévère à l’immensité d’un récit aux circonvolutions passionnées, qui semble chaque instant tendre milles mains au plaisir offert des envolées lyriques, aux facilités d’une immédiate empathie. Stiller n’y cède pas. Le sentiment de grandeur qui parcourt son film n’a pas besoin de grand chose : ce n’est pas à l’épate que son film impressionne, que son monde aristocrate fascine, ou que le goût de l’aventure fait son nid. La mise en scène de Stiller est d’abord majestueuse parce qu’elle est consciente, droite et limpide, chaque plan chargé d’avoir été pensé, jamais la main ne tremble. Le moindre petit débordement (un emportement à l’église, un plancher qui fume, la vision fugace d’une meute de loups dans la nuit…) suffit alors à dégager une folle odeur de baroque – et quand la maison brûle, le film explose.

Plus encore, le film marque par sa rage narrative (histoires encastrées dans d’autres histoires, tempête de personnages secondaires aux lignes croisées) : chaque possible dénouement ouvre une nouvelle porte, dans une chaîne romanesque qui semble ne jamais devoir s’éteindre, au point qu’on abandonne assez vite l’idée de prédire le moment où le récit arrivera à sa conclusion. C’est un infini plaisir que de voir cette haute société non pas abordée sous l’angle des dentelles (petites messes basses de banquet, jeux du caché et du paraître), mais fouettée de personnages fiers, de configurations quasi-mythologiques (les douzes cavaliers), ou du spectre constant de la destitution – la plus haute figure peut d’un geste se trouver renvoyée au noir et à la nuit, le plus innocent visage peut souffrir des ravages de la maladie. Pris dans cet ouragan narratif, les rapports entre personnages étincellent, à commencer par la relation à la fois maternelle, loyale, et haineuse qui lie les aristocrates déchus à leur Commandante (impériale Gerda Lundeqvist, dont la maturité bouffe l’écran à chaque apparition).

À deux moments seulement, Stiller s’endort un peu : lors de la fête du troisième acte, où la peinture des grandes réceptions mondaines se fait plus conventionnelle ; et dans l’acte final, qui referme sans trop de convictions les fils d’un récit dont le climax est déjà passé. Pour le reste, loin d’être ce à quoi on le réduit souvent, c’est-à-dire au premier film de Greta Garbo (dans un rôle qui reste d’ailleurs ici relativement secondaire), La Légende de Gosta Berling s’impose tout bêtement comme un sommet du cinéma muet.

Gösta Berlings saga en VO.

Réactions sur “La Légende de Gösta Berling Mauritz Stiller / 1924

  1. Ah bah idem, je l’avais depuis des lustres sans y toucher ! (en hésitant pas mal entre lire le livre, qui a excellente réputation, ou voir le film, l’un spoilant forcément l’autre…).

    Mais je vais te sortir un truc hyper tête-à-claque : c’est vraiment à voir au cinéma. J’ai repassé plusieurs passages en rentrant de la séance sur le DVD (à la qualité pas si mauvaise pourtant), j’ai pas du tout retrouvé le film. Je saurais pas trop expliquer pourquoi… Beaucoup de gros plans de visages assez intenses qui ont besoin de leur finesse lumineuse, de cadres savants avec des décors un peu nus qui se retrouvent un peu grossièrement tartinés par le DVD, idem pour les nuits en extérieurs… En tout cas, je sens une différence vraiment importante.

    Après, j’imagine que j’aurais pu dire la même chose pour pas mal de films que j’ai découvert et aimé en DVD, donc à moins que t’aies une occasion de projection à venir, je te dirais vas-y quand même !

  2. superbe texte sur un superbe film.

    Juste un bémol sur l’introduction qui présente Stiller comme un pasteur. OK, Erotikon a beaucoup vieilli, OK, ses films « de nature » sont plus austères que ceux de Sjöström, OK, le classicisme de Johan ou Le chant de la lettre écarlate est à la fois admirable et un peu chiant mais il ne faut pas faire fi de ses films des années 10 où il a troussé plein de comédies alertes et pétillantes dont on peut dire et dont on a dit, comme pour beaucoup de comédies muettes, qu’elles préfiguraient les comédies américaines des années 30. Amour et journalisme, les Thomas Graals…c’est à l’opposé de cette image de Stiller (et foncièrement différent du finalement très surfait Erotikon).

    Même son dernier film, Hotel Impérial pour la Paramount est d’une grivoiserie et d’une légèreté presque dignes de Lubitsch.

  3. Salut Christophe ! Oui, je fais le kéké en début d’article, mais en fait j’ai très peu vu de Stiller (juste 4 films : « Johan », « Le Trésor d’Arne », « Erotikon », et « Gosta Berling » donc) : je soupçonnais pas du tout l’existence des films dont tu parles.

    Après, pour « pasteur », je pensais moins à quelque chose de chiant qu’à un côté « incorruptible protestant », qui ne se laisse aller à aucun élan, aucune facilité, qui ne se laisse jamais séduire, qui refuse l’effet, qui va ne pas plus loin que ce dont il a strictement besoin. Un truc qui m’irrite et m’impressionne à la fois.

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