Les Tam-tams se sont tus Philippe Mory / 1972

Un sculpteur de masques africains assiste, désabusé, à la dérive d’une jeune villageoise qui s’occidentalise en ville…

 

Voici un film parfaitement détestable, sur un thème pourtant voisin de Djéli (tension entre ruralité et grande ville, entre les traditions africaines et le modernisme des blancs).

Dans une des premières scènes, un dialogue déplore de « vivre dans une société dont la seule ambition est de ressembler aux blancs pour se croire civilisée ». Le film ne fait pourtant que cela, tant il semble être l’enfant docile du cinéma occidental de l’époque, se conformant à ses pires canons (le film nonchalant et torché des années 70, avec ses héros revêches vaguement hérités des nouvelles vagues, et son verbiage politique satisfait), poussant sa logique complexée et servile jusqu’à faire doubler ses acteurs gabonais par des voix aux accents bien parisiens. Verbeux et narcissique (il faut voir Mory, avec sa voix de vieux beau, se mettre lui-même en scène en personnage lucide et désabusé faisant la leçon à ses contemporains…), simpliste et manichéen sous son flot de paroles, exsudant un machisme certain, le film est aussi pauvre et mesquin que l’époque qu’il pense avoir percé à jour.

Par ailleurs, il laisse songeur sur un point : la première façon dont les cinémas d’Afrique subsaharienne décontenancent le cinéphile occidental, c’est par leur littéralité – la façon dont le propos y semble clignotant, verbalisé, mais également simple et élémentaire, exempt de tout détour ou circonvolution coquette. En comparant ce film de Mory aux autres œuvres du sous-continent, on voit combien cette littéralité, dans tous ces autres films, n’est que le symptôme d’une manière générale d’approcher le monde : une façon pleine et frontale d’attaquer le réel, un rapport absolument direct aux personnages et au récit. Cette déchirure entre tradition et modernisme, les personnages de Djéli la vivent, eux, ils n’en font la leçon à personne !

C’est seulement parce que ces films sont cohérents (parce que cette frontalité habite chacune de leurs dimensions) qu’une expérience esthétique peut y avoir lieu. Les Tams-tams se sont tus, en louvoyant sans cesse, détraque cette belle alchimie, et n’a plus pour lui que son message : sous les broderies de son apparente complexité, censée l’élever au-dessus de la masse, il apparaît paradoxalement comme un film platement didactique.

 

Djeli, conte d’aujourd’hui Fadika Kramo-Lanciné / 1981

Fanta et Karamoko, venus du même village, sont allés étudier à la moderne Abidjan. Ils s’aiment et veulent se marier. Mais à leur retour en vacances, ils découvrent que leur parents et les traditions le leurs interdisent…

Quelques spoilers.
 

Le film de Fadika Kramo-Lancine m’évoque en partie le cinéma d’Oumarou Ganda, dans sa manière “élémentaire” de réduire chaque moment à l’essentiel, puis de les faire s’enchaîner comme des cubes narratifs limpides, fermement filmés. C’est évidemment un peu misérable que de chercher automatiquement à rattacher un film d’Afrique subsaharienne à l’un des seuls autres que j’ai vus du continent, alors qu’ils ne viennent même pas du même pays… Disons en tout cas que je retrouve ici une forme qui me semble particulièrement coller à la tradition orale africaine, comme un manteau sur mesure taillé aux manières de raconter du continent – des captations plus platement réalistes auraient eu tendance à transformer chaque échange (comme toujours très signifiants, très explicites) en démonstration de propos.

Le propos ici, ou tout du moins le sujet, est justement une tarte à la crème : amour véritable contre mariage de raison, ruralité traditionnelle contre ville occidentalisée… Le tout sous les yeux d’une nouvelle génération urbaine dont l’habitus (affreux plans d’Abidjan) n’est pas franchement filmé avec amour1. Mais ce marronnier de l’époque, Kramo-Lancine parvient à lui donner tout son poids. Son film n’est convaincant que par intermittences (entre deux plans forts, Djéli est souvent trop commun), mais sa manière particulière parvient à transformer des situations très simples en moments aiguisés (le face à face final, notamment, est saisissant). Le village lui-même, dont les péripéties calmes et lisibles ont d’abord quelque chose d’inoffensif et d’indolent, finit peu à peu par sembler étouffant, au diapason du caractère insoluble de la situation – qui n’est d’ailleurs résolue que par un deus ex machina peu encourageant (un homme plus vieux vient imposer son avis, il aurait tout aussi bien pu imposer le contraire ; rien n’a au fond changé, cela reste un patriarche qui décide pour les autres).

Enfin, peut-être est-ce le fait d’un œil occidental non habitué, mais les interférences constantes entre le village sorti d’un autre siècle (que visiblement l’on regrette, comme en attestent les premières scènes rêvant de griot) et les irruptions de modernité (qui parcourent le film comme un fil rouge parasite : ici une voiture, là un bâtiment en ciment au coin du plan…), sont particulièrement troublants. Le film en a visiblement conscience, s’ouvrant sur le plan énigmatique d’une famille riche, urbaine, et occidentalisée, observant la tradition en action (un trio de musiciens posés au milieu du salon). Un moment saillant auquel le film, comme souvent, ne sait pas réellement donner suite, nous laissant seuls face à cette image étrange d’une tradition mise sous verre, à la fois respectée (le film, c’est l’un de ses côtés aimables, passe de longs moments à écouter la musique) et déjà condamnée au folklore.

[extrait]

 
 

Notes

1 • En cela (libérer la jeunesse tout en constatant que c’est au prix de déchirer l’âme du pays), le film évoque beaucoup celui de Naruse – on ne peut plus à l’opposé dans la manière (essentialisation à l’os pour l’un, mille dentelles narratives pour l’autre), mais assez proche dans le sentiment paradoxal qu’il laisse au spectateur.
 

Les Révoltés de l’an 2000 Narciso Ibáñez Serrador / 1976

Un couple de touristes arrive un matin sur la petite île tranquille d’Almanzora. Mais les lieux sont vides : s’ils croisent quelques enfants, tous les adultes semblent avoir disparu…

Quelques spoilers.
 

Le film débute de manière assez affligeante. Déjà parce que l’usage lourdingue d’images d’archives horribles (Shoah, famines…) y est pour le moins dilettante : au motif de donner un “propos” au pitch fantastique du film (prétention dont on se serait franchement bien passé), divers cadavres réels sont utilisés comme de pures images de genre, en vue d’en tirer dégoût et sentiment d’horreur. Une exploitation des tragédies de l’histoire pour donner à son film des airs savants – on nage en pleine élégance.

Ensuite parce que ces images d’archive explicitent, surlignent, ce qui fut l’un des rôles secrets du cinéma de genre d’après-guerre : celui de digérer, sous une forme cathartique et consommable, les horreurs invisibilisées du siècle. En faisant explicitement le lien entre la réalité d’une part, et son propre carnaval d’horreur de l’autre, le film énonce bien haut le secret de polichinelle du cinéma bis ou d’exploitation, et lui fait par là-même perdre son innocence, et une part de sa puissance.

On peut cependant juger que ce grand ratage d’ouverture n’est qu’un détail, tant le film qui suit est impeccable. L’horreur y est économe, réfléchie, la jouissance du massacre de bambins (celui qu’ils commettent eux-mêmes, puis celui qu’ils vont subir) est tout à fait dosée et interrogée par le film, qui nous laisse rarement seul face au plaisir trouble de ces mises à mort. La meilleure idée de Serrador est de continuer, pendant un long moment, à traiter ces enfants comme tels : à la fois emplis de pulsions sadiques propres à leur âge, mais fuyant par exemple encore gênés, en rigolant, devant l’adulte qui passe (formidable scène à l’église), comme des prédateurs amoraux, inconscients de leur propre horreur – en un mot, innocents. Il traîne autour de ce tableau des airs d’utopie acide, qui regarde l’enfant de manière un peu terrifiée et dans toute sa crudité, non comme un petit machin mignon et pittoresque, mais presque comme un semi-Dieu.

Le film se dirige ensuite vers une imagerie monstrueuse plus conventionnelle (dont la nature infectieuse, et les comportements froids de groupe, évoquent tant la figure du zombie que Le Village des damnés). Il y gagne en efficacité horrifique ce qu’il y perd en trouble, l’enfant ne devenant alors qu’un assaillant comme un autre, seulement affublé du masque souriant de son âge, mais déshumanisé par sa frigidité et son altérité (il devient, en quelque sorte, un non-humain), et se fait donc bien moins troublant.

Ça n’empêche pas le film de continuer à être brillant (le climax dans la chambre, formidable idée), ne souffrant à la limite que d’une fin un peu trivialement menée. On tient incontestablement là, dans ce film patient et intelligent, et malgré ses indéniables défauts, un grand film d’horreur de la période.

¿Quién puede matar a un niño ? en VO.

Notules # 17

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Elle et lui Leo McCarey USA 1939
Madame et ses partenaires Leo McCarey USA 1930
Les Carnets de route de Chuji Daisuke Ito Japon 1927
Le Jeune homme capricieux Mansaku Itami Japon 1935
Les Producteurs Mel Brooks USA 1971
Love and Friendship Whit Stillman (co-production) 2016
Certain Women Kelly Reichardt USA 2016
La Trahison Philippe Faucon France 2005
Burning Lee Chang Dong Corée du Sud 2018
High Life Claire Denis France 2018
En liberté ! Pierre Salvadori France 2018
Mon Ket François Damiens Belgique 2018

Notules # 16

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Fête et les invités Jan Němec Tchécoslovaquie 1966
Voyage au bout de l’enfer Michael Cimino USA 1978
Brainstorm Douglas Trumbull USA 1989
Les Charlots en délire Alain Basnier France 1979
Heaven is still far away Ryūsuke Hamaguchi Japon 2016
Dogman Matteo Garrone Italie 2018
Under the Silver Lake David Robert Mitchell USA 2018
L’Empire de la perfection Julien Faraut France 2018
Deadpool 2 David Leitch USA 2018
Patser / Gangsta Adil El Arbi et Bilall Fallah Belgique 2018
Demi-soeurs Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne France 2018
Le Cercle littéraire de Guernesey Mike Newell Royaume-Uni 2018

Deewaar Yash Chopra / 1975

Abandonnée par un mari déshonoré, Sumitra Verma doit élever seule ses deux garçons dans les rues de Bombay. Devenus adultes, l’un entre dans la police, tandis que l’autre veut devenir riche, pour mettre sa mère à l’abri du besoin. La pègre ne tarde pas à le repérer…

 

Pour qui comme moi connaît mal l’Histoire du cinéma indien, la période des années 70, vue de loin, est bien peu ragoûtante. Les images qui nous en viennent sporadiquement ont la mollesse de produits bâclés et télévisuels, loin de la virtuosité de l’âge d’or des années 50. Les films semblent s’y construire autour d’un machisme lourdingue, abandonnant les romances et grands personnages féminins au profit de formes plus dures (polar, combats), en remakant fadement les modes du cinéma étranger. Le seul film que j’avais vu de cette période, le célèbre Sholay (Ramesh Sippy, 1975), tout en étant plutôt convaincant, ne contredisait en rien ces préjugés (duo viriliste, forme parfois brouillonne, pillage du cinéma étranger – celui de Leone, en l’occurrence).

Sorti la même année que Sholay, ce film (Deewaar) est un autre grand succès de la période. C’est surtout, semble-t-il, un film-clé, un carrefour des grandes tendances de la décennie. Amitabh Bachchan, star centrale des années qui suivront, y impose la figure du "angry young man". Le film consacre le duo de scénaristes Salim-Javed (également auteurs de Sholay), qui par leurs succès répétés obtinrent un statut (et un salaire) équivalent à celui des stars, façonnant les contours du blockbuster indien : film socio-criminel plutôt que romance, petites mains (ouvriers, taxis, coolies) en nouveaux personnages principaux. Enfin, le temps d’une scène de combat, Deewaar adopte le kung-fu hong-kongais (mêlé à des techniques de lutte locales), popularisant l’import des arts martiaux pour les 20 ans de cinéma à venir.

Au milieu de ce grand bilan wikipedien, que vaut le film ? On peut déjà dire de lui qu’il est un remake à peine voilé de Mother India (Mehboob Khan, 1957) : flash-back initial, père humilié fuyant sa famille, mère élevant dans la douleur ses deux enfants, dont l’un va refuser l’ordre inégalitaire du monde et devenir hors-la-loi… Cette proximité entre les deux films souligne d’autant plus les évolutions formelles et narratives qui ont eut lieu en deux décennies – et effectivement, à première vue, Deewar atteste d’une certaine platitude formelle.

Mais le style de Yash Chopra épouse assez idéalement ce vide et cette simplicité à l’image, cette légère abstraction : les personnages, éléments, actions, s’y présentent comme les pièces de puzzle dénudées d’un récit rigoureux et sans gras, solidement charpenté de rimes et de jeux symboliques (voir la façon, par exemple, dont le personnage se crashe littéralement dans le temple qui attend patiemment sa venue depuis les débuts du script). Les évènements s’enchaînent avec une logique et une rapidité saisissante (aucune scène “ne sert à rien”, les transitions sont vives) dont il résulte un sens aigu de la fatalité, que vient parfois souligner une expressivité outrée (la signature orageuse du contrat). Tout cela non sans effets plus ou moins irritants (pas un plan sans zoom ou panoramique), qui témoignent au mieux d’une forme vive et impatiente, au pire d’une recherche grossière d’effets tape-à-l’œil.

Le meilleur du Deewaar est cependant ailleurs : dans la crudité extrême des leviers scénaristiques (« C’était lui mon fils préféré »…), et dans l’amour avec lequel Chopra filme son héros malfrat. Il est frappant de voir combien le film préfère ce fils bandit à celui qui file droit – quand bien même le scénario donne poliment raison au second. Ce n’est par exemple pas un hasard si le couple du gentil flic écope de deux des trois chansons du film, reliques gentillettes et dévitalisées du cinéma d’antan, et signe que les deux amants modèles n’ont pas grand chose à se raconter… Si le truand, lui, est sympathique, c’est d’abord parce qu’il est une figure de résistance. Lors d’un passage étrange, celui-ci avoue qu’il ne veut pas qu’on dise de son enfant « que son père était un voleur » (faisant alors référence à la phrase "mon père est un voleur" que des adultes lui avaient tatoué de force sur le bras quand il était gamin). Or son père, celui que désigne ce tatouage forcé, était syndicaliste : ce n’était pas un bandit, mais un pauvre ! Cette confusion entre la stigmatisation et la réalité, entre la posture du héros (bandit) et de celle de son père (opposant), le film la fait sienne, dans une rage à se révolter contre une société inique, quelqu’en soit le moyen.

C’est peut-être le plus beau du film, finalement : montrer la démesure sans fin des gestes que le mauvais fils fait pour racheter l’injustice qu’a subie sa mère (acheter un immeuble entier…), trahissant une blessure sociale qu’aucune extravagance ne sera capable de compenser, ou de guérir. Sans doute se trouve là une explication audible à la production peu aimable des années 70 – à ses rebelles machos, sa violence, ses combats fiers, son absence de romantisme : il n’y avait au fond peut-être jamais assez de films rageurs, en salles, pour venger la montagne de blessures nationales.
 

Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018