Dragon Inn King Hu / 1967

Le puissant eunuque Cao Shaoqin sème la terreur parmi son peuple. Ayant exécuté le précepteur du prince, il envoie ses trois enfants en exil – mais ordonne à ses fidèles commandants de préparer une embuscade à l’Auberge du dragon, située près de la frontière, pour les mettre à mort…

Spoilers.
 

Dragon Inn, réalisé juste après que King Hu a quitté la Shaw Brothers, bénéficie d’une plus grande radicalité et liberté artistique, mais garde encore en lui la rigueur et l’efficacité d’un cinéma de studio (ses films suivants se perdant davantage, je trouve, en indulgences pénibles et en palabres pseudo-philosophiques).

Dépliant sur presque tout un long-métrage la scène de l’auberge de L’hirondelle d’or, cet opus semble davantage appuyer que ses autres films la dimension échiquière de son cinéma, la première moitié se passant tout simplement de bagarres. Dans un huis clos abstrait (d’autant plus abstrait que ce décor fermé est posé là, au milieu du désert, comme un concept flottant au milieu du vide), sur cette large scène de théâtre fermée où chacun se positionne, se manipule et se jauge1, le film déplie une sourde logique de jeu d’enfants. À savoir qu’il fonctionne comme en colonie de vacances, dans cet endroit de passage où l’on se faufile de chambre en chambre, où l’on se fait des cabanes en retournant les tables, et où l’on se cherche des noises entre petites bandes rivales, le tout traité avec un grand sérieux (que renforce la fibre historique du film – il n’est d’ailleurs pas interdit de voir résonner dans ce pouvoir totalitaire un portrait de Mao).

On pourrait alors presque regretter que le film en vienne, au fil des combats, à quitter l’unité de ce décor unique (en se battant d’abord aux alentours de l’auberge, dans des décors vides et poussiéreux qui surjouent la proximité du wu xia pian avec le western, puis dans une logique plus radicale de fuite et de traque). Mais la façon dont l’espace s’ouvre alors en larges panoramas, après avoir longtemps étouffé entre quatre murs, fait indéniablement effet (d’autant que l’approche des paysages n’a pas encore ici le côté décoratif qu’elle pourra avoir plus tard chez King Hu, le décor étant ici toujours investi dans sa topographie).

Le film se termine néanmoins sur un affrontement sinon raté, du moins très curieux, en ce qu’il retourne les habituelles configurations distribuant bons et méchants au sein des combats : c’est ici l’antagoniste qui se défend seul contre quatre, qu’on force à combattre alors que sa santé vacille, et qui subit des blagues sous la ceinture à base de ricanements et de coups de coude lourdingues. La situation outrée permet cela dit à King Hu une dérive vers le camp, ou vers le fantastique (comme A Touch of Zen le fera plus franchement), de par ce monstre kitsch à musique électro, cheveux blonds platine et regard fou, qui émerge peu à peu de la noble figure au fur et à mesure qu’on le défait de sa parure – jusqu’à devoir en couper la tête, comme pour mettre fin à quelque monstruosité (il s’agit d’un eunuque : on en déduira ce qu’on veut).

Dragon Inn, au-delà de cette dérive fantaisiste finale, est aussi un film un peu sec et émotionnellement vide (tout ce qui pourrait laisser entrevoir une fibre plus humaine – les enfants à protéger, le début de romance suggérée, la relation fraternelle, les deux convertis… – est à peine ébauché), et on ne s’étonne pas vraiment que l’ensemble se referme aussi brusquement, sitôt la mission accomplie. Mais c’est un film qui relève d’une mécanique tellement parfaite, si implacable dans toutes ses dimensions (que ce soit dans la déconstruction du décor d’opéra de l’auberge, dans les stratégies immobiles ou dans les combats aérés) qu’on serait bien ingrats de bouder notre plaisir.

Dragon Gate Inn en VF, Lóngmén kèzhàn en VO.

 

Notes

1 • Il n’est à ce titre pas compliqué de voir combien il a influencé l’Histoire du cinéma – on retrouve ici beaucoup de Tarantino, à commencer par son The Hateful Eight.
 

La Grotte des araignées Dan Duyu / 1927

Le moine Xuanzang et ses trois compagnons – le Roi Singe, l’Esprit du Cochon et l’Esprit de la Tortue – sont envoyés par l’empereur Tai-Tsung retrouver d’anciens textes bouddhistes. Alors qu’il part seul à la recherche de nourriture, Tang Xuanzang est fait prisonnier par sept monstres-araignées qui avaient pris l’apparence de jeunes femmes…

Légers spoilers.
 

La Grotte des araignées est le premier film que je vois de la première génération du cinéma chinois (qui concerne les films antérieurs à 1932) et c’est une bonne surprise. Sur une imagerie connue de femmes démones séductrices, le film confronte de joyeuses festivités démoniaques à l’impassibilité d’un moine (étrangement joué par une femme, sans que j’en connaisse la raison).

Le film, d’un point de vue cinéphile européen, ressemble en fait à un curieux croisement entre les trois décennies du cinéma muet : il a des diableries, le côté clairement populaire, et le goût des transformations et trucages des années 1900 ; mais il a aussi la grammaire de montage, la science lumineuse, et la perfection d’exécution des années 20 ; et enfin le goût des plans larges en tableaux (d’ailleurs souvent en plongée, notamment pour les combats) comme dans les années 10.

Évidemment, il y a peu de chances que l’histoire du cinéma muet chinois, commencée tard et répondant à d’autres traditions esthétiques, relève de telles catégorisations… Le tout donne en tout cas un film fantastique généreux, qui semble annoncer le cinéma hongkongais de studio d’après-guerre. Son exécution riche et professionnelle, bien plus en fait que dans les films chinois des années 30 que j’ai pu voir, en fait un véritable coffre au trésor d’images ludiques – on imagine sans peine le grand succès du film. Tout cela n’a certes aucune profondeur, et s’oublie de fait assez vite, mais ça se regarde parfaitement bien.

 

Pan Si Dong en VO, The Cave of the Silken Web à l’international.

Tange Sazen, le pot d’un million de ryō Sadao Yamanaka / 1935

Un homme se débarrasse d’un pot rouillé dont il avait hérité. Mais il découvre bientôt que l’objet contenait la carte d’un trésor, et se lance dans une course effrénée pour le récupérer…

Légers spoilers.
 

Tange Sazen, le pot d’un million de ryō semble être le jumeau de Pauvre humains et ballons de papier, qu’on aurait simplement reformulé en comédie : on y retrouve cette mise en scène aux manières architecturales (cartographie du quartier comme réseau) et une circulation de personnages et de biens, tous liés par un système complexe. Si l’humour est ici réussi, obéissant même à des principes de montage qui semblent étonnamment contemporains (la coupe sèche qui montre immédiatement l’inverse de ce qui vient d’être dit), il consiste aussi à répéter continuellement le même système comique, au risque d’un léger ennui. Le film est sauvé de l’inconséquence par sa tendresse – celle du duo de tenanciers (dans le déni de l’amour qu’ils ont pour le gamin adopté), celle des rapports complices entre personnages, ou de cet antihéros qui préfère la possibilité de s’évader de son foyer à celle d’être riche. Mais j’ai le sentiment que l’ensemble manque un peu d’une gravité (à peine effleurée dans l’annonce difficile faite à l’enfant) qui permettrait de lui donner plus de consistance.
 

Tange Sazen yowa : Hyakuman-ryō no tsubo en VO.

Monster Hirokazu Kore-Eda / 2023

Le comportement du jeune Minato est de plus en plus préoccupant. Sa mère, qui l’élève seule depuis la mort de son époux, décide de confronter l’équipe éducative de l’école de son fils…

Spoilers.
 

Le film de Kore-Eda avait gagné à Cannes le prix du scénario – et en effet, c’est un film de scénario. C’est même presque uniquement cela, Kore-Eda n’y apportant pas grand chose d’autre qu’une bonne direction d’acteurs et une forme classique un peu lisse, mâtinée de piano gentillet (on a connu le regretté Sakamoto en meilleure forme).

Ce film, son sujet, devraient pourtant labourer nos émotions. Mais il laisse une constante impression de survol, pas aidée par certaines malhonnêtetés : le professeur qui apparaît bien plus arrogant dans ses quelques interventions de la première partie, la vision zombie d’un Japon policé (la réunion avec l’équipe pédagogique) qui sert d’excuse bien pratique à des comportements peu crédibles, ou à l’impossibilité de défendre sa vision des choses… Les croisements de lignes (les scènes répétées) que le scénario met en avant sont trop souvent l’occasion de simplement cocher la case Rashōmon, plutôt que d’offrir la possibilité d’une épiphanie. Quand par exemple le film nous révèle que la directrice et le jeune héros, en jouant de la musique, ont interrompu le suicide du professeur (épisode d’ailleurs expédié par la nécessité de couper avant qu’on ne découvre le hors-champ), le croisement des deux scènes ne raconte rien sinon sa propre coïncidence – quand bien même le moment entre la dame âgée et le gamin est beau.

Le film, cependant, a plus à proposer que ce jeu scénaristique de recoupements un peu vains. Le plus beau est sa pudeur ou sa prudence, qu’on imagine assez représentative de la société japonaise dans son ensemble, sur le sujet de l’homosexualité : pas un baiser à l’écran, à peine une embrassade, on entend ni les mots “je t’aime” ni “gay”. Cet implicite, qui pourrait relever d’une forme d’autocensure, a pour effet bénéfique de rester dans l’indécision inquiète des enfants ne comprenant pas ce qui leur arrive, mais aussi de s’aligner sur l’affection encore primaire, multiforme, fusionnelle, qui à cet âge a du mal à se donner un nom (on retrouve là l’une des rares qualités du très perfectible Close).

L’autre originalité du film, c’est qu’en réservant l’angoisse, les tentatives de suicide ou les accidents aux segments des adultes, Kore-Eda crée une troisième partie étonnamment lumineuse : tout le dernier mouvement voit le film terrassé par l’élan vitaliste des enfants, parfois presque comiquement tant c’est au mépris de la détresse des adultes (quelque soit la belle métaphore macabre qu’on y lit, il y a comme un fossé entre la libération lumineuse du wagon prenant l’allure d’un jeu de gamins, et le hors champ d’adultes qui pourraient tout autant avoir péri en les recherchant dans la tempête). Cela donne une certaine singularité au film : plus que sa capacité à peindre la “vie secrète des enfants” (tout ce monde qui est le leur, immense, et dont leurs profs et parents ne perçoivent que des signes), Kore Eda tire son épingle du jeu en utilisant leur vécu des évènements pour retenir de ce drame une traînée positive et optimiste, tournée vers l’avenir, qui envoie valser toute autre considération.

Kaibutsu en VO, L’Innocence en VF.

La Fureur de vaincre Lo Wei / 1972

Le meilleur élève d’une école d’arts martiaux de Shanghai décide de venger la mort de son maître, disparu dans des circonstances mystérieuses…

Légers spoilers.
 

Pour quelqu’un qui, comme moi, vient des films de la Shaw Brothers, La Fureur de vaincre fait d’abord l’effet d’une douche froide : toutes les conventions qui, dans les wu xia pian de la Shaw, étaient digérées et canalisées par l’abstraction factice de l’ensemble (l’influence de l’opéra chinois aidant bien) semblent soudain terriblement grossières dans ce cadre plus réaliste, plus politique, plus contemporain et historiquement ancré. Les provocations outrées des méchants et leurs petits rires félons, le manichéisme patriotique ou les poses de son personnage principal (mention spéciale au nunchaku), tout frise le ridicule. Le film, plus généralement, fait un pas vers la pure exploitation, entre sa scène à danseuse nue et des moments purement forains (la démonstration du culturiste anglophone), dans un récit dont l’épaisseur avoisine celle d’un papier à cigarettes.

Au milieu de tout cela, pourtant, il y a Bruce Lee – acteur à qui la mise en scène, qui est moins pauvre que humble, a l’intelligence de ne pas faire de l’ombre. C’est un corps et un personnage tout entiers comme “trop” : trop bizarre, trop outré, idée poussée trop loin dans son délire, qui transforme toutes les grossièretés possibles du film en singularités. L’acteur, dès ce film qui n’est que son deuxième, semble déjà être une parodie de lui-même par ses cris, postures et emportements.

Ce n’est pas seulement dû à la contradiction de ce corps à la fois petit et puissant, enfantin1 et érotisé (il passe la moitié du film torse nu), à la fois méthodique et animal (par ces déplacements félins et silencieux, alternant avec de petits cris étranges qui tiennent à la fois de la transe du gamin s’imaginant en héros en bruitant ses propres actions à la bouche, et du petit rongeur violent fêlant des cris d’attaque). Cela tient aussi, et peut-être surtout, à la manière dont ce personnage semble plus simplement débile. « Je ne suis pas très instruit  », dit-il à l’inspecteur comme pour résumer, en fin de film (ce film suivant justement un héros populaire, parlant dans le cantonais du peuple Hong-kongais) : traité comme un enfant par la confrérie qui essaie de comprendre ses élans pulsionnels, le personnage fonctionne exactement comme un Hulk, idiot perdu dans ses pensées et dans son monde, mais essayant de contenir l’arme nucléaire en lui (« pourquoi tu m’as obligé à te frapper ?  », rage-t-il), se réveillant comme d’une transe dont il a tout oublié une fois qu’il a tué son ennemi.

Cette “fureur” du titre, au-delà de dessiner un personnage du cinéma étrange et improbable (comme une sorte de créature exotique aux parades et rituels incompréhensibles), canalise un peu le racisme à peine voilé du film, symptôme transparent du besoin de se venger des humiliations de la guerre sino-japonaise (tout en réactivant peut-être un esprit pan-chinois à l’heure où le divorce des trois États était acté2).

Au-delà de ces soubassements politiques, la violence terrienne du film, concrète, toute de chocs et de gravité, redonne aux péripéties de papier une certaine aura. Il y a plus de matière, dans la pauvrissime scène romantique au cimetière, par le langage économe de ce corps crédible à la violence contenue (ce simple moment où les deux amants se collent dos à dos suffit à faire péripétie), que dans bien des tirades pseudo-philosophiques des films de King Hu. Loin de moi l’idée de jouer un studio contre un autre : disons simplement que ce film, pourtant par bien des aspects assez idiot et frustrant, et souvent pas loin d’être aussi con que son personnage, démontre combien les deux approches du cinéma d’action Hong-kongais pouvaient être complémentaires.

Jing wu men en VO, Fist of Fury à l’international.

 
 

Notes

1 • L’enfance semble plus généralement caractériser les réflexes du film et de son héros : la scène du déguisement façon Mickey détective, les “il a commencé” et autres guéguerres entre bandes, l’incapacité à se maîtriser…

2 • Je ne connais cela dit pas assez l’histoire de Hong Kong pour savoir si c’est une autre révolte populaire (peut-être contre le cinéma lettré en mandarin de la Shaw, dont les cinéastes étaient pour certains exilés de Chine ?) qui s’exprime ici. Le fait que le héros fonctionne presque comme une figure de vigilante solitaire, palliant à une police (et donc à un État) impuissants, n’est sans doute pas anodin.
 

Toute une nuit sans savoir Payal Kapadia / 2021

Quelque part en Inde, une étudiante en cinéma écrit des lettres à l’amoureux dont elle a été séparée. À sa voix se mêlent des images et souvenirs d’une jeunesse en révolte…
 

Bien qu’il puisse sembler nettement plus expérimental qu’All We Imagine as Light, Toute une nuit sans savoir en partage de nombreux traits : la forme fragmentaire et hétérogène, l’histoire d’amour empêchée par les divisions sociales, l’esthétique pellicule… Et tout comme All We Imagine as Light, il flirte avec un certain nombre de conventions : celle du documentaire politico-intimiste à voix-off affectée, la manie des stases sonores sourdes décrétant une profondeur hypnotique à des images d’archives qui n’en ont pas toujours, ou encore ces faux “documents trouvés” qui hurlent leur artificialité dès les premiers mots (le texte conjuguant maladroitement velléités poétiques et nécessité de communiquer au spectateur toutes les informations sur le contexte).

De par son côté hétéroclite et fureteur, le film parvient néanmoins souvent à trouver la tangente et à produire une note qui lui est propre, notamment lorsqu’il se fait moins démonstratif (par exemple par les vues impressionnistes, sourdes et flottantes comme un souvenir, qui nous font visiter le quotidien de la fac, transformant ce monde universitaire en un cocon intime et silencieux, encourageant un séduisant et dangereux repli sur soi). Quand bien même le film approche avec trop de sérieux les sempiternelles luttes étudiantes, dont la caméra semble ignorer l’occasionnel autisme et ridicule (manifs où l’on crie des noms de cinéastes, difficultés de montage relatées comme une tragédie, assemblées générales verbeuses…), la gravité et la violence à laquelle ces jeunes font face, comme la vitesse de la chute politique à laquelle ils assistent, se chargent rapidement de donner du poids à leur révolte.

C’est d’assez loin l’aspect le plus saisissant du film qui, par son image charbonneuse et son goût du nocturne, semble peindre un monde qui tombe peu à peu dans la nuit, et le crépuscule d’une démocratie qui meurt en direct – une sorte d’apocalypse qui donne au film une vraie portée tragique (comme le remarque pertinemment Vincent Poli dans les Cahiers, on croirait visionner une bouteille à la mer, envoyée à l’Occident qui regardait ailleurs, avec le parfum terrible d’un appel à l’aide reçu après la catastrophe advenue).

L’ensemble joue ainsi sans cesse avec notre estime, passant de coquetteries déplacées à des scènes réellement terrifiantes (cette vidéo de caméra de surveillance), de moments sincères de désespoir intime à des discours satisfaits… Il y a là beaucoup de promesses que le long-métrage à venir, plus égal (même si peut-être parfois moins original) parviendra mieux à concrétiser.

A Night Of Knowing Nothing en VO.

Fleurs de papier Guru Dutt / 1959

Réalisateur à succès, Suresh Singh est cependant malheureux : sa femme Veena, considérant son métier indigne, l’empêche de voir sa fille. Un jour, alors qu’il essaye d’aller voir son enfant en cachette à l’école, il fait la connaissance de Shanti, une jeune femme qui y travaille…

Quelques spoilers.
 

J’ai beau déjà le savoir, je ne m’y habitue pas : plus je découvre de films de l’âge d’or du cinéma indien, plus je suis frappé par l’égo démesuré de ses réalisateurs (au-delà des influences cinématographiques glorieuses dont ils se revendiquent). C’est Uday Shankar se représentant en génie visionnaire, c’est Raj Kapoor qui pleure la beauté de son visage ou la pureté de son cœur de Charlot, c’est la grandiloquence DeMille de Mehboob Khan qui ambitionne de signer le grand manifeste de l’Inde indépendante… Et c’est donc Guru Dutt, qui après L’Assoiffé se peint à nouveau ici en martyr et en poète maudit, seul humain non corrompu d’une société qui ne comprend rien à l’art, dans un mouvement satisfait et gentiment réactionnaire (la scène du maquillage). Il n’y a ici plus aucune tentative de distance entre Dutt et son personnage quasi-autobiographique (voire prophétique) d’artiste viré de l’industrie dès ses premiers échecs, et qui sombrera dans l’autodestruction. De là à dire qu’il fait un film entier pour justifier devant le public son goût pour l’alcool…

Tout cela handicape évidemment la portée du film, qui déploie une forme infiniment fine pour raconter un récit passablement bête. Qu’importe : la puissance lyrique de la mise en scène emporte tout. Dans un découpage d’une richesse folle, qui arrive à faire de chaque petite scène une configuration qui parle, et de chaque plan une idée (au point que le film semble parfois aller trop vite, interrompant ses élans sans assez en profiter), Guru Dutt abat les dernières réticences que pouvait inspirer son égo-trip – jusqu’à ce sommet d’une scène amoureuse chantée qui ne repose sur strictement rien (deux personnages immobiles au milieu d’un studio vide, alors que leurs pensées chantent leur désir), et que le découpage et les jeux de lumière suffisent pourtant à transformer en aventure. Les chansons plus généralement, même les plus accessoires (la leçon faite aux petits, ou celle de Johnny Walker – étonnamment supportable dans ce film, en fils de riche désenchanté), brillent par une qualité qui nous ferait presque oublier qu’aucune n’est dansée, la précision de la mise en scène se chargeant seule de faire chorégraphie.

Le récit ne fait pourtant, derrière son geste méta, que rejouer le schéma narratif de Devdas, que le réalisateur du film doit mettre en scène (un couple séparé de force, entraînant la destruction de l’amant dans la boisson). Ce qui compte ici n’est donc pas tant l’originalité d’un scénario complaisant (bon réal qui ne touche pas son actrice, bon père empêché par sa méchante ex-femme de voir sa fille), que la façon dont chaque cliché se trouve réinvesti, comme revitalisé. Certes, rien n’empêche de voir dans ce geste une pure démonstration de force, une parade un peu vide des capacités du cinéaste ; mais le projet, tout savant qu’il soit, ne m’a jamais paru boursouflé – chaque choix parle. Au gré de la chute de son personnage, Dutt finit par moins utiliser l’univers des plateaux de cinéma comme un sujet, que comme un moyen plus universel de parler de la jeunesse et de ses capacités qui filent, et du souvenir des jours glorieux dans lequel on erre, tel le fantôme de sa propre vie.

Kaagaz ke phool en VO.

 

School on Fire Ringo Lam / 1984

Des élèves d’une école sont harcelés par les chefs de triades…

Quelques spoilers.
 

School on fire fait une transposition brutale des rapports mafieux au sein du milieu scolaire – et en observe, par ricochet, l’impact sur les familles de tous ces élèves. Les sempiternelles violences, chantages et intimidations propres au genre, devenues des lapalissades quand elles sont montrées dans le milieu des gangsters, retrouvent toute leur violence viscérale une fois insérées dans ces discussions et décors du quotidien : sans échappatoire (sans vie normale sur laquelle se replier, ou à laquelle aspirer), le film oblige chacun à prendre position au sein des jeux de domination. La solidité de la mise en scène finit néanmoins par quelque peu se brouiller, justement quand le film quitte l’école (qu’on y revienne symboliquement et rapidement pour le final, en invoquant le lycée comme un “territoire”, n’y change rien) : le dernier tiers du film consiste globalement à voir des gens hurler, se frapper, et se retenir les uns les autres, pour entretenir un chaos général qui dit certes un état d’implosion sociale, mais qui ne raconte plus grand-chose de précis. Dans ces moments, les clichés et la grossièreté d’un certain cinéma de genre (effets de brutalité appuyés, personnages brossés à gros traits) semblent reprendre le pas, le film paraissant désœuvré dès qu’il n’a plus de quotidien tranquille à contaminer. Il y a également un mystère : l’origine de cette romance entre la bonne élève timide et ce truand qui ne fait même pas partie de l’école – un hors-champ inexpliqué, et bien pratique, qui relève d’une certaine facilité scénaristique. Ces réserves mises à part, School on fire reste dans le haut du panier du cinéma HK d’alors, d’autant plus à considérer qu’on n’a là que la version censurée, et donc affadie (un coup d’œil aux coupes effectuées révèle en effet un film encore plus saillant).

Xue xiao feng yun en VO.