Spoilers.
Dragon Inn, réalisé juste après que King Hu a quitté la Shaw Brothers, bénéficie d’une plus grande radicalité et liberté artistique, mais garde encore en lui la rigueur et l’efficacité d’un cinéma de studio (ses films suivants se perdant davantage, je trouve, en indulgences pénibles et en palabres pseudo-philosophiques).
Dépliant sur presque tout un long-métrage la scène de l’auberge de L’hirondelle d’or, cet opus semble davantage appuyer que ses autres films la dimension échiquière de son cinéma, la première moitié se passant tout simplement de bagarres. Dans un huis clos abstrait (d’autant plus abstrait que ce décor fermé est posé là, au milieu du désert, comme un concept flottant au milieu du vide), sur cette large scène de théâtre fermée où chacun se positionne, se manipule et se jauge1, le film déplie une sourde logique de jeu d’enfants. À savoir qu’il fonctionne comme en colonie de vacances, dans cet endroit de passage où l’on se faufile de chambre en chambre, où l’on se fait des cabanes en retournant les tables, et où l’on se cherche des noises entre petites bandes rivales, le tout traité avec un grand sérieux (que renforce la fibre historique du film – il n’est d’ailleurs pas interdit de voir résonner dans ce pouvoir totalitaire un portrait de Mao).
On pourrait alors presque regretter que le film en vienne, au fil des combats, à quitter l’unité de ce décor unique (en se battant d’abord aux alentours de l’auberge, dans des décors vides et poussiéreux qui surjouent la proximité du wu xia pian avec le western, puis dans une logique plus radicale de fuite et de traque). Mais la façon dont l’espace s’ouvre alors en larges panoramas, après avoir longtemps étouffé entre quatre murs, fait indéniablement effet (d’autant que l’approche des paysages n’a pas encore ici le côté décoratif qu’elle pourra avoir plus tard chez King Hu, le décor étant ici toujours investi dans sa topographie).
Le film se termine néanmoins sur un affrontement sinon raté, du moins très curieux, en ce qu’il retourne les habituelles configurations distribuant bons et méchants au sein des combats : c’est ici l’antagoniste qui se défend seul contre quatre, qu’on force à combattre alors que sa santé vacille, et qui subit des blagues sous la ceinture à base de ricanements et de coups de coude lourdingues. La situation outrée permet cela dit à King Hu une dérive vers le camp, ou vers le fantastique (comme A Touch of Zen le fera plus franchement), de par ce monstre kitsch à musique électro, cheveux blonds platine et regard fou, qui émerge peu à peu de la noble figure au fur et à mesure qu’on le défait de sa parure – jusqu’à devoir en couper la tête, comme pour mettre fin à quelque monstruosité (il s’agit d’un eunuque : on en déduira ce qu’on veut).
Dragon Inn, au-delà de cette dérive fantaisiste finale, est aussi un film un peu sec et émotionnellement vide (tout ce qui pourrait laisser entrevoir une fibre plus humaine – les enfants à protéger, le début de romance suggérée, la relation fraternelle, les deux convertis… – est à peine ébauché), et on ne s’étonne pas vraiment que l’ensemble se referme aussi brusquement, sitôt la mission accomplie. Mais c’est un film qui relève d’une mécanique tellement parfaite, si implacable dans toutes ses dimensions (que ce soit dans la déconstruction du décor d’opéra de l’auberge, dans les stratégies immobiles ou dans les combats aérés) qu’on serait bien ingrats de bouder notre plaisir.
Dragon Gate Inn en VF, Lóngmén kèzhàn en VO.
Notes
