Haunted School Hideyuki Hirayama / 1995

Une jeune fille se promène dans une aile de son école primaire qui abandonnée depuis des années, et que la rumeur dit hantée. Lorsqu’elle ne revient pas, un groupe de camarades de classe part à sa recherche…

 

Haunted School, film japonais de maison hantée dans une école primaire, est tout entier comme une madeleine de Proust : le look visuel en dur, la mise en scène classique, les musiques synthétiques, la candeur du produit familial des années 90, la rondeur du film d’épouvante pour enfants… Le film a cependant bien du mal à dépasser les atouts de ce charme nostalgique que lui a conféré le temps, mettant un point d’honneur à être générique sur tous les tableaux. Son épouvante est foutraque et dilettante, que ce soit en termes de textures (SFX naissants mêlés à du stop-motion, à des effets en dur), ou de bestiaire et de configurations : ici des monstres, là des jeux d’espaces, ici une apparition, sans aucun fil conducteur thématique ou esthétique pour les relier – aléatoire comme un train fantôme de fête foraine, en somme. Au point que parfois semblent percer des visions pseudo-gores assez déplacées dans le cadre d’un film pour enfants… Tout le final, à force de jolis tableaux lumineux et d’un peu d’émotion, permet d’emporter le morceau au forceps, mais passée la générosité sympathique du projet, pas sûr qu’il y ait grand-chose à revenir y prendre. J’aurais évidemment adoré le voir gamin.

 

Gakkō no kaidan en VO.

Human Being Ibrahim Shaddad / 1994

Un berger du Sud-Soudan quitte sa femme et son troupeau pour s’installer dans une ville voisine…

 

Film soudanais sans dialogue, Human Being est un court-métrage quasi-expérimental, quoique rendu accessible par les formes de la fable. On y comprend peu de choses, sinon qu’un personnage issu de la mer (sans qu’on sache trop s’il s’agit d’un paysan venu d’ailleurs, ou d’une figure plus symbolique) découvre la grande ville et son absurdité. Ce postulat potentiellement niais (“ce monde moderne est tellement fou”) permet au moins un fil rouge auquel se raccrocher dans ce film peu compréhensible. Le résultat, en effet, est assez paradoxal : si le filmage, les cadres ou les angles, semblent être issus de l’œil d’un cinéaste aguerri (beauté visuelle, points de vue inattendus, images poétiques et simples à la fois), le montage et le travail sonore semblent eux tout droit sortir d’un projet étudiant – caractère brouillon, expérimentations et effets hasardeux, incapacité à faire comprendre ce qu’on veut souligner, incohérence ou absence de maîtrise du langage qu’on invente… Expérimental ou pas, le résultat a un côté à la fois insistant et aléatoire qui empêche le film d’être plus qu’une curiosité.

 

Insan en VO.

A Petal Jang Sun-Woo / 1996

Le 18 mai 1980, l’armée ouvre le feu sur des milliers de manifestants réclamant la démocratie en Corée du Sud. Quelques années plus tard, dans la campagne coréenne, un ouvrier croise le chemin d’une adolescente hagarde et égarée, qui se met à la suivre malgré ses protestations…

Spoilers.
 

La jeune héroïne de A Petal déboule dans le film, et dans son premier plan, comme un objet catapulté et sorti de nulle part, revenu d’on ne sait quel archaïsme. Et elle ne lâchera plus le personnage principal, quoi qu’il veuille, quoi qu’il fasse, exactement comme on aurait jeté un sort.

D’emblée, c’est comme si l’histoire enterrée du massacre de Gwangju revenait à la société tel un retour du refoulé, horrifiante, sale et repoussante, corps de souffrance et fantôme tout à la fois qui ne lâchera plus les Coréens (ces mêmes Coréens qui parlent du massacre comme d’une simple rumeur ; ces Coréens qui ont besoin d’une certaine insistance de leur interlocuteur pour enfin se remémorer cette jeune fille qu’ils ont pourtant abondamment côtoyé)… D’années de déni surgit un passé avec lequel il va falloir composer.

A Petal, contre ce qu’on pourrait craindre, ne se présente ainsi pas comme un film sur deux personnages qui « vont apprendre à se connaître », et encore moins comme un film sur une héroïne « qui va réapprendre à vivre » (son état ne changera pas d’un pouce). C’est surtout un film sur l’homme Coréen de base, cet ouvrier qui a pris l’habitude de se tenir loin du champ politique en faisant profil bas, et qui va apprendre à se regarder, à redevenir humain : arrêter de la violer, arrêter de la violenter, arrêter de l’exploiter (on dit que tous les hommes du village allaient abuser de la jeune fille : la déshumanisation ici n’est pas un cas isolé ou un fait divers, mais l’aliénation collective de tout un peuple).

Il résulte de ce projet d’exorcisme national un film curieux (par lequel je découvre Jang Sun-woo). En surface, c’est un récit d’un beau classicisme, marqué par une mise en scène à la fois humble et expressive, à travers quelques idées simples mais frappantes (le moment du salut patriotique que la jeune fille traverse comme un zombie, par exemple). Mais sous la surface ordonnée, le film est aussi pris d’une sorte de fièvre, marqué par un florilège de pulsions dégueulées qu’on croirait sorties d’un Pinky Violence, éparpillé en toutes directions par son aspect foncièrement composite (scènes d’animation, scènes de film horreur, moments ralentis, vues documentaires, temporalité éclatée…), non d’ailleurs sans porosité entre ces éléments disparates (la transe traumatique devant la meule de foin évoque sans peine la scène d’exorcisme d’un film d’épouvante). Ce collage, surtout, frappe du point de vue d’une histoire cinématographique : en accolant les images documentaires du massacre avec les premières minutes d’un film de pulsions (viols, coups, brutalité soudaine et non policée), le cinéaste semble presque nous dévoiler l’origin story du cinéma sud-coréen futur, celui de ses plus jeunes pairs aujourd’hui adulés (serait-ce donc cela, le point zéro de ce cinéma, la raison historique du sadisme inhérent au polar national ?).

A Petal se fait plus faible dans ses rares élans sentimentaux, notamment quand il s’attache à la jeune fille non pas en tant que fantôme d’une histoire douloureuse, mais en tant que personnage : résumée dans les flash-back à une collégienne conventionnelle au sentimentalisme kawaï, inexplicablement insupportable par cette façon de coller sa mère, l’adolescente d’alors semble surtout être le relais mainstream nécessaire à la reconstitution de la scène du massacre – on sent dans cette mise en dramaturgie forcée des évènements un stigmate de cette charge “officielle” d’être le premier film national d’ampleur consacré à la tuerie. De manière générale, tout ce qui essaie de relier les gestes de la jeune fille à des moments exacts du massacre, tout ce qui vise à combler les trous (à transformer le trauma opaque en une série de faits) n’est pas ce que le film a de plus réussi, ni de plus singulier.

Rien, cependant, qui n’entrave la force exorciste du projet. À la fin du film, la folie de la jeune fille, ses manies et ses gestes, semblent avoir contaminé l’homme ivre que retrouvent les étudiants recherchant leur amie : elle a disparu, mais lui a à présent ses symptômes, comme si elle avait transmis ce qu’elle avait à transmettre, contaminé le présent, et ainsi rempli son office. Et les jeunes étudiants d’apparaître eux aussi condamnés à errer à travers les paysages du pays sans jamais la retrouver, comme une nouvelle génération qui devra pour toujours composer et avancer, hagarde, avec ce passé d’horreur.

Kkonnip en VO.

 

La Cité des enfants perdus Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro / 1995

Krank, vieux scientifique vivant entouré de clones sur une plate-forme en mer, enlève les enfants de la cité portuaire et se nourrit de leurs rêves, qui l’empêchent de vieillir…

Quelques spoilers.
 

J’ai récemment eu l’occasion de revoir La Cité des enfants perdus, pour la première fois depuis sa première diffusion Canal – autant dire une éternité. Si j’en avais un souvenir adolescent flatteur, j’étais presque certain, avec le recul de l’âge et de la cinéphilie, d’y redécouvrir un objet fignolé et maniaque, arc-bouté sur sa poésie ©réalisme-poétique version putride, et peu apte à respirer.

Pas de surprise, la surcharge du film est bien réelle : inventions poético-glauques tous azimuts, direction artistique comme premier geste de mise en scène, dialogues gouailleurs placés jusque dans la bouche des enfants, grimaces en grand angle… Mais j’ai aussi été étonné de voir le film contrebalancer cette lourdeur par les lignes de fuites d’un scénario étonnamment réussi, aussi fluide et dansant dans son écriture dispersée que son univers, lui, est sur-installé. Sans jamais avoir à présenter ou décrire leur monde, Caro et Jeunet déduisent celui-ci de manière plutôt suggestive, par des scènes disparates sautant d’un personnage et d’une situation à l’autre, les différents fils de la narration se résolvant mutuellement avec une belle habilité – pour le dire autrement, sur ce point-là, on ne sent pas le système.

Au-delà d’un investissement créatif qui reste rare dans le cinéma populaire français, et de l’hecto-tonne de trouvailles qui parsèment le film (d’ailleurs repiquées de tous les côtés les années qui suivirent), ce qui frappe ici c’est aussi la résurgence d’un motif qui semble d’ailleurs un peu rattaché à cette génération de la Nouvelle image (on pourrait citer le Léon de Besson) : celle d’une romance cryto-pédophile à peine dissimulée. Le film sur ce point se révèle étonnamment habile, n’esquivant pas le sujet puisque plusieurs scènes lui sont exclusivement consacrées, que ce soit du point de vue d’une gamine qui se rêve grande (boucle d’oreille et miroir, crises de jalousies), ou de celui d’un héros attardé qui crée des moments de tendresse physique (le souffle “radiateur”, le pull à délier)1, mais sans que jamais le film en acte tout à fait non plus. Cette lente ambiguïté crée une série de moments d’autant plus troubles que la caméra, comme la musique, les traitent avec une inattendue tendresse, quoique non dénuée de tristesse.

On peut se précipiter pour y voir le témoignage craignos d’une époque aveugle, et un symptôme de ce que pouvaient logiquement produire ses univers régressifs (se rajoutant au rance d’un réalisme poétique qui, à l’écran, semble avoir pourri à force de dégénérescence). On peut aussi y voir une part d’informulé et d’ambiguïté qui grandit les personnages (l’affectivité multiforme que cherche une enfant qui a trop vécu pour encore arriver à se vivre comme telle, la rencontre avec un adulte qui saura y poser les limites) : quelque chose qui trouble de manière authentique ce tableau trop réglé, et qui permet à ce film de Jeunet de respirer plus que certains de ses autres projets.

 
 

Notes

1 • L’une des scènes les plus troublantes du film, celle du héros hypnotisé qui commence à tabasser la fillette qui ne comprend pas, semble d’ailleurs toute offerte à résonner avec cette piste de lecture : comme une image soudaine de la violence abyssale, du véritable visage qu’aurait cette romance qu’idéalise la jeune fille si elle venait à prendre une forme concrète.
 

L’Impitoyable lune de miel Bill Plympton / 1997

Le mariage de deux jeunes époux, Grant et Kerry Boyer, est mis à mal par la chute, sur le toit de leur maison, d’un couple d’oiseaux en train de s’accoupler…

 

L’Impitoyable lune de miel est mon premier Bill Plympton. L’irrévérence et la subversion de son cinéma, principales choses mises en avant à la sortie du film, me semblent avoir pas mal vieilli : il y a une certaine vacuité (quand ce n’est pas un côté un peu gras et satisfait) dans cet alignement de coïts et de tripes. D’autres choses, par contre, convainquent davantage : les changements du coq à l’âne et les détours imprévisibles de la narration (avec un script comme joué aux dés, ou conçu via une logique de cadavre exquis), l’inventivité du dessin aussi, et enfin quelques traits d’humour tendre.

 

I Married a Strange Person ! en VO.

Le Fils préféré Nicole Garcia / 1994

Jean-Paul Mantegna a des difficultés financières. Sa nouvelle amie Martine et son père, Raphaël, ne peuvent l’aider. Il demande à son frère cadet de l’argent…

Légers spoilers.
 

Je suis bien peu enthousiaste devant Le Fils préféré. Je reste toujours aussi circonspect devant le cinéma de Nicole Garcia, ces films éteints au naturalisme neutre où rien ne palpite : tout est correctement troussé, mais l’envie, l’impulsion d’origine, la personnalité de la réalisatrice, y sont indétectables. Ce film-ci, pourtant, se démarque dans sa filmographie par une vraie scène de cinéma, en son centre : celle de la visite du chantier, faisant soudain ressentir par l’espace et le son, et par le jeu du vieil acteur (Roberto Herlitzka) qui semble ne rien voir du bizarre de la situation, une distance profonde entre le père et son fils, un malaise qui submerge le personnage de Gérard Lanvin, soudain plus capable de le refouler sous le train-train du quotidien. La deuxième partie, qui transforme le patriarche en fantôme errant et fugitif en son propre film, et qui force les trois frères à se réunir, offre une configuration également plus motivante. L’ensemble, pour tout cela, s’offre comme l’opus le plus réussi que j’ai vu de Garcia, même si je n’en ai déjà plus beaucoup de souvenirs…

 

Travolta et moi Patricia Mazuy / 1994

Christine, adolescente révoltée, tombe amoureuse de Nicolas, un as du patinage artistique…

Quelques spoilers.
 

Travolta et moi, premier film très réputé de Patricia Mazuy et rare tentative réussie de teen movie à la française. Si l’histoire peut évoquer les contes moraux de Rohmer (un dragueur pris à son propre jeu), le film est aussi traversé par une capacité à investir l’intensité des expériences adolescentes (leur urgence, leur viscéralité, leur détresse), rendues épidermiques jusqu’à l’explosion, tout en y opposant une approche un peu théorique par le jeu d’acteur (dont les dialogues très articulés produisent un phrasé quelque peu abstrait). La mise en scène surtout est assez épatante, sans manières, concernée et consciente. Je serais plus dubitatif sur la fin, qui semble redonner au personnage du garçon le mystère que celui-ci n’avait fait que mimer de manière immature et pompeuse : entre le pur agent du chaos descendu sur terre pour déclencher les affres de l’adolescence, et le paumé qui prétend maîtriser alors qu’il est aussi perdu que les autres, c’est comme si le film n’avait pas su choisir.

 

Téléfilm réalisé pour Arte dans le cadre de la série Tous les garçons et les filles de leur âge.

Sombre Philippe Grandrieux / 1998

Jean tue. Il rencontre Claire, qui est vierge. À travers les gestes de celui-ci, sa maladresse et sa brutalite, elle reconnait ce qui obscurement la retient elle aussi hors du monde…

Légers spoilers.
 

Sombre, dès ses premiers plans de feutre et de ténèbres, repose sur une belle idée : celle de faire de l’obscurité une sorte de maison, le cocon d’un personnage qui jusqu’au bout s’y lovera en sécurité. Un film tout entier dédié à la sous-exposition, enfantant un réel qui semble moins se voir que se “percevoir”, se décrypter à travers les nuances de noir, et dont mêmes les pleins jours ressemblent à des ténèbres nordiques. Comme si notre monde était vu depuis son propre univers parallèle, dans lequel cet autre qu’est le tueur déambulerait comme chez lui, arpentant une autre réalité jumelle – parmi nous certes, habitant les mêmes décors, mais pas vraiment sur la même longueur d’onde.

Ce beau projet, qui permet de partager l’intériorité d’un personnage interdit (ses sensations, ses désirs, ses raisons), Grandrieux doit le faire tenir sur la longueur, et pour ça il semble constamment se battre avec deux potentiels écueils. L’un, minime, est le risque de verser dans la stérilité d’un objet expérimental coquet (plans tremblants, glissades abstraites) qui serait sa propre fin ; l’autre, plus envahissant, c’est le cinéma naturaliste de la période, dont les normes affleurent partout : cette complaisance pour de longues scènes vagues et molles, semi-improvisées tant au jeu qu’au cadre, où le récit se débat avec des situations pas toujours très précises (la soirée ivre, le moment de la première fois…) au gré d’ellipses fragiles. Le film dans ces moments paraît assez daté, y compris dans sa vision latente de femmes servant à excuser et consoler leur tyran : pour quelques passages si précis et subliment inspirés (« plus loin ! encore ! »), combien de moments flottants et brouillons où le film risque de virer au porridge.

L’ensemble sait cependant tenir malgré ces vagues, entre autres parce que sa balade spectrale a aussi à cœur d’exprimer une singulière idée centrale (que souligne plus explicitement le récit de cette conductrice, dans le final) : cette idée d’un couple dont les amants, contre toute raison décente ou acceptable, trouvent via cette histoire tordue et douloureuse quelque chose qui leur est authentique.