Dune Denis Villeneuve / 2021

Le Duc Leto Atréides reçoit de l’Empereur le fief de la dangereuse planète désertique Arrakis, connue sous le nom de “Dune”. Seule source de “l’Épice”, la substance la plus précieuse de l’univers, la planète attire toutes les convoitises…

Légers spoilers.
 

On peut comprendre en quoi Villeneuve rassure les fans de Dune, et on peut lui reconnaître ça : il fait le job. Il évite le ridicule, il parvient à incarner le récit de manière à peu près claire, lui donne son tribut de classe et d’élégance, y rajoute une couche de gravitas sentencieux qui « fait adulte » et flatte le geek.

Pour le reste, Villeneuve n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le pack désormais connu du blockbuster frigide, dont Nolan et lui-même sont les émissaires assurés : passion des univers minéraux et stériles, goût pour l’immensité minimaliste, esthétique militaro-totalitaire mâtinée d’un mysticisme ancien censé lui donner une âme, insensibilité glaciale de la forme comme substitut de personnalité, images monochromes et nuits numériques ternes (voire illisibles), sons et musiques sévères qui rugissent et boostent les basses à en filer la migraine pour contrebalancer la neurasthénie et l’impuissance narrative de la mise en scène (qui nage dans diverses conventions, comme ces effets clipesques présageant le futur, qu’on croirait sortis d’une pub pour parfum). Cerise sur le gâteau glacé, une obsession intermittente pour les corps émerge ça-et-là comme un retour du refoulé (Oscar Isaac en offrande nue à son ennemi, l’obésité humide et décrépie de l’empereur, les suppliciés dont on recueille le sang par centaines…), sorte d’érotisme gore aux contours archaïques complétant logiquement l’hygiénisme puritain qui préside à la pureté de la forme.

Toutes ces manières ne sont pas une surprise : c’est un pack, une mode, une mouvance esthétique si l’on veut être gentils, que le futur analysera comme l’académisme de l’époque. Et si le récit, ce qui travaille vraiment le récit, sait bon an mal an s’incarner en images monumentales (le film égrène son lot de plans iconiques, il n’est pas question de lui disputer ce talent-là), tous les efforts du cinéaste semblent y être occupés, comme devant à tout prix tenir l’odeur du mythe, ne jamais en interrompre la note – s’il ne hurle pas à chaque seconde la chanson de sa propre grandeur, le film s’écroule sous le poids du vide. Accaparé par ces priorités, Villeneuve peine à déduire de ce grand imagier une matière narrative, se contentant souvent de lapalissades (y compris les plus rances : il faut voir la jeune fille impressionnée et soudain adoucie quand le jeune freluquet a tué au combat), tout en touillant un minimum d’allusions qui font smart (peuple blanc venant prendre les ressources de populations désertiques à la peau colorée, grand méchant se régénérant dans un bain de pétrole…) pour donner une illusion de profondeur en se dédouanant de tout réel point de vue politique. C’est un procès certes assez injuste à faire à Villeneuve, en ce que ce fond géopolitique simplifié témoigne aussi d’un souci louable de rendre l’adaptation et les enjeux clairs ; le film y perd, cependant, en se privant par là-même de toute chance d’avoir de l’intérêt sur ce plan (pas assez complexe pour être stratégique ou politique, pas assez empathique pour miser sur les personnages, ne lui reste que l’image).

Film impeccable en même temps qu’un peu vain (n’ayant pas d’autres réels buts, au fond, que de relever les défis de l’adaptation avec les honneurs), Dune n’a droit à notre tolérance que parce qu’il est autre chose que le modèle Marvel. Entre le kitsch dégueulant des superhéros et la neurasthénie frigide de ce qui lui reste d’auteurs, le blockbuster du nouveau siècle ne semble plus avoir autre chose à proposer qu’un choix binaire entre deux anonymats.
 

Notules # 26

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Loi de Téhéran Saeed Roustayi Iran 2019
Old Joy Kelly Reichardt USA 2006
Ouvre les yeux Alejandro Amenábar Espagne 1997
Le Prince Sebastián Muñoz Chili 2019
Serre-moi fort Mathieu Amalric France 2021
La Pièce rapportée Antonin Peretjatko France 2020
Les Amours d’Anaïs Charline Bourgeois-Tacquet France 2020
Présidents Anne Fontaine France 2021
Le Tour du monde en 80 jours Samuel Tourneux France 2020
The Breakfast Club John Hughes USA 1985
Le Jour du dauphin Mike Nichols USA 1973
The Black Marble (Flics-Frac !) Harold Becker USA 1980
Frances Graeme Clifford USA 1982
La Proie (Midnight In The Switchgrass) Randall Emmett USA 2021
Host Rob Savage Royaume-Uni 2021
Marionnette Elbert Van Strien Pays-Bas / Luxembourg / Royaume-Uni 2020
Masquerade Shane Dax Taylor USA 2021
Diamante Daniele Falleri Italie 2021

First Cow Kelly Reichardt / 2021

Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise…

Légers spoilers.
 

Pour cette filmographie qui a toujours fait du territoire américain son premier objet, effleurant avec beaucoup de tact et de mystère ses légendaires imageries (celle du western notamment) tout en les tenant savamment à distance, l’occasion de se confronter enfin au film d’époque et à la reconstitution historique, cette fois frontalement (sans l’abstraction que permettait le désert de La Dernière piste), rend évidemment curieux.

Une des singularités de la carrière de Reichardt est que ses films, sur le papier, ont toujours coché les cases du cinéma indé US le plus caricatural, sans que jamais pourtant le résultat n’en ait le goût. Et c’est encore une branche du cinéma indé récent, celle incarnée par Roger Eggers cette fois, que la cinéaste vient ici emprunter : une manière d’associer au cinéma de genre un regard foncièrement naturaliste (exposer la préhistoire des USA sans fard, dans sa misère et sa saleté, dans sa petitesse et son absence de grands drames aussi). Sauf que le genre que Reichardt confronte ici, ce n’est pas vraiment le western, mais plutôt le merveilleux : quoi de plus étrange en effet, de plus inattendu, que la trivialité et les bizarreries mises à jour par le souci de véracité historique ? Au-delà de l’incongruité constante de cette communauté de pionniers hagards (qui peinent à incarner la virilité conquérante qu’on attendrait d’eux), dans un monde diffracté en une multitude d’étrangetés et d’attentions (ici un bébé au milieu d’un bar, là un lézard qu’on remet sur le ventre…), c’est surtout la panoplie plus multicolore de ce territoire, cabinet de curiosités végétales, de costumes divers, hybrides et bigarrés (ceux de tous ces peuples qui cohabitent dans la boue), ou encore la plongée occasionnelle dans des nuits dignes d’un conte de fée (pâtisseries dangereuses incluses), qui donnent au film les allures d’un paon qui fait la roue.

Dans un premier temps, la forme du film est ainsi celle de la cueillette, cueillette aux images ravissantes et aux moments bizarres s’enchaînant sans grand souci du récit (voire l’énorme ellipse, peu compréhensible, entre la pêche au saumon et l’arrivée au campement). Ce décor originel semble surtout être l’occasion pour Reichardt de réunir les questions fondatrices de l’Amérique (le capitalisme, le rêve entrepreneurial, le melting-pot) dans une cour de récréation, dans un pré boueux de deux mètres sur trois, pour l’observer avec une certaine ingénuité. De cet univers de conte naturaliste finit par émerger une fable toute ronde, celle de la fameuse vache, et sur ces pentes-ci Reichardt est moins passionnante : la force de sa narration a toujours été d’opérer en creux, en suggestions, or la marche du récit fabulesque se fait ici un peu trop sage (malgré la jolie amitié entre les deux personnages principaux, dont la tendresse berce le film) – sans le formidable Toby Jones, on s’ennuierait ferme. Il faut attendre le dernier segment, plus imprévisible et accidenté, pour que le film se réveille à nouveau, et redéploie pleinement ses charmes.

Ce film de Reichardt, d’ores-et-déjà son plus célébré, est donc aussi celui qui en trahit un peu la manière habituelle, ce qui n’est au fond peut-être pas très surprenant1. Il confirme surtout le goût récent du cinéma US indé pour la nation américaine archaïque, encore vierge d’imagerie, nouveau Far West cinématographique dans lequel on peut réinventer tous les récits et anti-mythes fondateurs qu’on veut.

 
 

Notes

1 • Ces particularités (la fable plutôt que le récit en creux) font en effet que le film est probablement plus accessible et aimable que le reste de la filmographie de Reichardt. Ce phénomène n’est pas neuf : on peut par exemple se rappeler du cas d’Oncle Boonmee, où Weerasthakul se laissait aller à la profusion du livre d’images, contre l’économie ou le peu de signes ayant marqué le reste de sa carrière, et qui avait été mieux reçu par ses habituels réfractaires, devenant par là-même son film emblématique.
 

Notes sur les films vus #25 # 25

Un éléphant ça trompe énormément • Nous irons tous au paradis • Yves Robert (1976-77)
Vivre ! • Zhang Yimou (1994)
The Father • Florian Zeller (2021)

Hypocrites • Lois Weber (1916)
Titane • Julia Ducournau (2021)
Baby Face • Alfred E. Green (1933)
Benedetta • Paul Verhoeven (2021)
Bac Nord • Cédric Jimenez (2021)

Notes sur les films vus #25 # 25

Un éléphant ça trompe énormément • Nous irons tous au paradis • Yves Robert (1976-77)
Vivre ! • Zhang Yimou (1994)
The Father • Florian Zeller (2021)
Hypocrites • Lois Weber (1916)
Titane • Julia Ducournau (2021)

Baby Face • Alfred E. Green (1933)
Benedetta • Paul Verhoeven (2021)
Bac Nord • Cédric Jimenez (2021)

Notules # 25

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Les Chiens Alain Jessua France 1979
La Vache et le prisonnier Henri Verneuil France 1959
Diaboliquement vôtre Julien Duvivier France 1967
Le Marginal Jacques Deray France 1983
Le Solitaire Jacques Deray France 1987
Le Professionnel Georges Lautner France 1981
L’Alpagueur Philippe Labro France 1976
Monsieur Klein Joseph Losey France 1976
Vacances portugaises Pierre Kast France 1963
Une femme qui s’affiche George Cukor USA 1954
Incident de frontière Anthony Mann USA 1949
Assunta Spina Gustavo Serena Italie 1915
Fièvre Louis Delluc France 1921
Mandibules Quentin Dupieux France 2021
Cinquième Set Quentin Reynaud France 2021
Chacun chez soi Michèle Laroque France 2021
The War Below J.P. Watts Royaume-Uni 2021
Redemption Day Hicham Hajji USA 2021
The Mortuary Collection Ryan Spindell USA 2019
Monsters of Man Neal McDonough Australie 2020

Cruella Craig Gillespie / 2021

Petite escroc pleine de talent, qui survit depuis l’enfance à Londres avec deux jeunes comparses, Estella est résolue à se faire un nom dans le monde de la mode. Un jour, ses créations se font remarquer par la baronne von Hellman, une grande et puissante figure du milieu…

Légers spoilers.
 

D’une qualité inhabituelle pour Hollywood ces jours-ci, Cruella nous donne quelques nouvelles de ce qu’est devenu le blockbuster, résumé ces dernières années à des franchises jouant d’abord le plaisir de la déclinaison, ou à l’anonymat kitsch et hypertrophié du modèle Marvel. Or derrière l’évidence de ces changements imposants, les évolutions formelles et narratives du cinéma populaire américain ne sont pas si facilement lisibles, et si ce film ne déroge pas totalement aux modes (c’est là encore une déclinaison, celle d’un film Disney iconique), il permet tout de même d’y voir un peu plus clair.

Cruella ramène le blockbuster à l’essence de l’entertainement – au sens littéral : un film qui entertain, qui “reçoit” et qui prend soin de l’invité, qui s’occupe de lui. Le fric dégueule ainsi à l’écran, de l’étincelante production artistique jusqu’au best-of de tubes iconiques faisant office de bande-originale, et dont on n’ose imaginer le prix des droits. Le scénario est ludique, les costumes magnifiques, les actrices s’amusent – le film est extrêmement investi et abouti sur le plan artisanal, sur ce point Disney ne prend pas son spectateur pour un con. On pourrait s’en enthousiasmer (ce n’est plus si courant) et s’arrêter là.

Mais il est assez symptomatique de voir que, malgré le poids de ce travail, le film n’essaie pas vraiment de nous atteindre, de nous impacter ; plus encore, il n’essaie même pas de nous faire croire qu’il y aspire. Aucun des évènements majeurs de scénario, comme la mort de la mère par exemple (de toute façon désamorcée par une voix-off caustique et par la surcharge de l’imagerie), ne font réellement d’efforts pour nous impliquer ou nous émouvoir. La seule manière dont le film nous parle à présent, c’est par des jeux de reconnaissance culturelle élémentaires (à la scène punk des années 70-80, au dessin animé originel avec lequel il faut relier les points). Même flatterie du spectateur à peu de frais par cette façon de rejouer le Joker de Todd Phillips, c’est-à-dire de prétendre à la psychologisation d’une figure pop (vraie et fausse mère, moi refoulé et moi soumis), tout en la mâtinant d’un vague discours politique (méchants dominants contre punks rebelles). Le vide de sens réel qui pénalisait déjà le film de Todd Phillips (où ce qui pouvait tenir lieu de discours, au fond, était au mieux très confus) se fait ici d’autant plus voyant que ces questions sont plus qu’effleurées : elles ne sont là, en somme, que pour faire la déco.

Car comment un film produit par Disney, calibré pour des milliards de spectateurs, pourrait-il être un “film punk” ? C’est évidemment impossible. Le punk est donc, par conséquent, approché lui aussi par le biais du clin d’œil et de la référence, en l’adaptant simplement à l’heure des dominés (Cruella aura deux amis noirs, un ami gros, et un ami queer) et en réduisant ses enjeux à la profondeur d’un hashtag (« – Si on me trouvait “normal”, ce serait la pire insulte », « – Je suis bien d’accord avec toi ! » : bienvenue au collège).

L’échec du film à réellement raccorder avec la figure négative du dessin animé originel est tout aussi révélatrice. Il se profile un moment, vers les deux tiers du récit, où l’amitié entre Cruella et ses amis s’est transformée en une exploitation humaine que ses deux comparses ont été trop timides pour arrêter à temps, trop hésitants pour protester ; où des chiens ont bien pu être tués pour faire un manteau de fourrure ; et où la course vers la mode pourrait amener l’héroïne à ce monstre narcissique et squelettique que le dessin animé mettait en scène. Mais Disney ne peut assumer un tel glissement, ni jouer le trouble progressif de notre empathie envers un personnage qu’on n’arriverait plus à suivre passés un certain stade ; il n’ose pas non plus suggérer un destin glauque et autodestructeur à ce courant sociétal, c’est-à-dire à peindre le punk comme un mouvement rebelle qui vieillirait mal. Le film doit alors littéralement mettre le feu au personnage négatif et troublant qui est en train d’éclore entre ses mains, pour sagement revenir à la maison. Que fera Cruella, une fois victorieuse ? Quelques bêtises depuis son grand manoir, avec ce sourire malin aux lèvres – mais c’est un sourire fondamentalement docile : un sourire d’enfant qui va faire une bêtise, certes, mais d’enfant tout compte fait.

Il ressort de tout cela un produit très lissé. Et c’est bien normal : si le punk, l’étrange, ou le sordide peuvent habiter un blockbuster, c’est toujours au niveau de son impensé, dans ce qu’il a d’informulé – et non dans ce qui peut lui tenir lieu de discours. Il y aura toujours plus de mystère et de pulsions dans le choc de métal abstrait d’un Terminator que dans n’importe quel propos que Cruella peut prétendre déplier…

Mais ce qui surprend ici le plus, malgré tous ces échecs, c’est notre plaisir : le film reste un très agréable moment, fonctionnant exactement comme une maison hantée à Disneyland – lieu de déploiement de trouvailles visuelles, de ludisme et de couleurs mâtinées d’un gentil macabre, où l’on se laisse tranquillement glisser et traîner sur un tapis roulant… mais qui n’a au fond jamais été réellement conçue pour faire peur. De la même façon, Cruella n’est jamais réellement conçu pour nous remuer, ou nous surprendre : il délivre son show en nous laissant glisser sur une mise en scène habile aux mouvements aussi fluides que dépourvus de sens, se contentant d’habits fonctionnels interchangeables (un vêtement “shakicam authentique” pour le grand moment d’actrice de trois minutes en gros plan, et ainsi de suite). Le film joue à être triste quand l’héroïne apprend la cause du décès de sa mère, on joue à faire comme si avait ressenti cette émotion. Il joue à nous faire croire que ses chiens souvent numériques sont de vrais animaux, on joue à n’y voire que du feu. Il joue à faire comme s’il explorait la psychologie de son héroïne ou le grondement social de la période, on joue à faire comme si on y avait trouvé de la profondeur – tant qu’on y ramasse assez de signes culturels pour flatter nos égos, mesurés et ciblés par on ne sait combien d’études marketing cherchant la juste dose à laquelle le jeune urbain se sentira légitime à aller voir un blockbuster.

Cruella joue à être un vrai film, on joue à être de vrais spectateurs. Les blockbusters, comme le plaisir d’aller les voir en salle, sont devenus des simulacres : plus personne n’y croit, mais le plaisir est désormais ailleurs – la croyance n’est plus le moteur Hollywoodien depuis longtemps. Sinon pourquoi les Marvel auraient besoin de mettre en jeu la survie de l’univers entier un lundi sur deux, pour donner à leur public la vague impression qu’il ressent encore quelque chose ?