Le Vampire noir Román Viñoly Barreto / 1953

En regagnant sa loge en sous-sol, Rita, une chanteuse de cabaret, découvre par un soupirail donnant sur la ruelle le visage d’un homme, qui, venant de tuer une fillette, s’enfuit par la bouche d’égout…

Quelques spoilers.
 

Présenté comme un “film noir” par la rétrospective argentine qu’avait organisée Camelia, ce Vampire noir est en fait un remake assumé de M le maudit, dont il reprend les mêmes fillettes tuées, le même air sifflé, le quasi-même Peter Lorre (un acteur-clone qu’on a habillé pareil), les mêmes clochards aveugles, et les mêmes égouts (quoique ce dernier point semble aussi tenir du Troisième homme, qui était alors l’avatar le plus récent de l’héritage expressionniste).

Tout le défi du film semble être alors “d’optimiser” le film-modèle de Fritz Lang, en le saturant de péripéties supplémentaires, d’imagerie savante aux jeux de lumière étudiés (qui font parfois mouche, comme lors de la vision du meurtre), ou d’explications psychologiques surlignées. Il en ressort un film séduisant en surface, mais bien moins profond et mystérieux que l’original, qui gagnait à sa froideur logique et à sa grande opacité – il suffit de voir ici le discours final dans sa nouvelle configuration, bien plus faible que son modèle allemand.

Le meilleur atout du Vampire noir réside dans ce que le film maîtrise mal, à savoir son moralisme ambigu qui distribue les bons et mauvais points à sa galerie de personnages, tout en en soulignant sans cesse leur hypocrisie (hypocrisie qui est aussi la sienne : voici encore un film sud-américain de l’époque qui s’ouvre sur un carton nous jurant que non, promis, l’histoire que nous allons voir n’a rien à voir avec notre pays, d’ailleurs elle vient d’Europe, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un pur exercice théorique).

De cette incertitude morale, le film tire ses meilleures cartes : le dialogue de la mère protégeant le tueur devant les policiers, ce personnage de femme handicapée (qui souligne combien le moralisme du film se tient tout entier dans la culpabilité)… Un flottement sensible jusque dans l’épilogue en contrepied du film de Lang – et dont le carton final, immédiatement contradictoire avec ce qu’on a entendu, laisse un goût bizarre et indécis en bouche.

El Vampiro negro en VO.

Dahomey Mati Diop / 2024

Novembre 2021 : vingt-six trésors royaux du Dahomey, pillés en 1892 par les troupes coloniales françaises, s’apprêtent à quitter Paris pour être rapatriés vers leur terre d’origine, devenue le Bénin…

Léger spoilers.
 

Avec Dahomey, Mati Diop poursuit la ligne esthétique débutée avec Atlantique : un fantastique économe naissant au cœur de la nuit, par le mariage de forces ancestrales et d’une Afrique pleinement réaliste et moderne – un grand écart qui s’incarne, peut-être involontairement, dans cette voix-off tout droit sortie des siècles passés (à la première personne, archaïque, caverneuse), et qu’on sous-titre pourtant à coups de “iels” et de points médians.

Si Mati Diop parvient bien à faire basculer notre point de vue, et à mettre en scène ce face-à-face entre un peuple et son art, son film paraît tout de même forcer le format long-métrage (il ne dure qu’1 h 08), laissant souvent l’impression d’un remplissage, d’un alignement de coquetteries (formelles, fantastiques, oniriques) venant broder autour d’une occasion en or (ce retour des œuvres) que la caméra ne pouvait pas laisser passer, mais qui n’offre pas assez de matériau pour faire un film. Le fait que le long débat des étudiants ait été initié et organisé par la cinéaste en est le symptôme le plus visible…

D’autant qu’un autre flottement habite le film : celui d’être une œuvre sinon de commande, du moins semi-institutionnelle1, “film officiel” de l’évènement, qui en radote du coup quelque peu la doctrine. Entre quelques fulgurances, le découpage semble se faire docile et tautologique, radotant la mise en scène déjà mise en place par le pays (les danseuses célébrant l’arrivée des œuvres dans la rue, la montée des marches d’officiels en beaux costumes), reportant toutes les ambiguïtés politiques de l’évènement sur les épaules de cette longue réunion-débat où les voix discordantes peuvent s’exprimer, plutôt que de laisser ces doutes habiter la mise en scène.

Bref, rempli de talent, et parfois joliment hanté, ce film paraît tout de même souvent trop faible pour tenir la durée.
 

• À noter que la projection a été l’occasion de découvrir, en avant-programme, le court-métrage Atlantique, premier essai précurseur du film homonyme plus tard primé à Cannes. C’est une jolie réussite, où la fiction s’épanouit en forme courte et documentaire, plus allusive, plus ellipsée, et plus implicite.
 
 

Notes

1 • Mati Diop, dans le dossier de presse du film, évoque un tournage qui n’a été possible qu’avec la permission du pouvoir en place : « nous dûmes rendre possible le tournage. (…) Demander au gouvernement béninois (qui est finalement entré en partenariat du film en nous garantissant l’indépendance que nous revendiquions) l’autorisation d’accompagner les œuvres ». Il est permis de douter que cette indépendance, quand bien même elle serait actée sur le papier, soit totalement possible dans le cadre d’un film dont le pays est partenaire.
 

Napoléon Abel Gance / 1927

De ses débuts à l’Ecole militaire de Brienne jusqu’à la Campagne d’Italie, l’histoire de l’ascension de Napoléon, dans les tumultes de la révolution française… [version de 7h]

Quelques spoilers.
 

Il est frappant de voir que le film de Gance impressionne précisément là où il est le moins assimilable au courant des “Impressionnistes” (là où il excite le moins, en somme, sa fibre d’avant-garde) : dans l’essentialisme des scènes, dans la force de configurations qui narrent, dans tout ce qu’on peut tirer d’un contre-champ de visage bien placé.

Car si ce qui dans le film tend vers l’expérimentation donne souvent aux scènes un élan, et une capacité à générer du plan iconique, la manière dont ces inventions finalement s’accomplissent est rarement convaincante : images composites, superpositions en séries, montage en accélération… Autant de notes d’intention formelles, dont l’effet se trouve presque toujours désamorcé par son caractère ostentatoire. Ces percées d’avant-garde semblant chaque fois radoter la même note : celle d’une saturation, d’une excitation, d’un emballement, qui ne raconte jamais grand chose d’autre que l’urgence du cinéaste à kidnapper une scène patiemment construite pour la mener à ses envies de paroxysme formel (un défaut qu’on pouvait aussi, à l’occasion, retrouver chez Epstein).

Exemplairement, si le passage d’un citoyen à l’autre lors de la Marseillaise semble tous les lier et les réunir avec fluidité, le clignotement que le montage finit par atteindre ne produit lui rien de plus qu’une acmé hystérique ; et si le visage du jeune Napoléon surimprimé aux batailles donne un sentiment réussi d’omniscience et de recul stratégique, l’accumulation de ces visages, qui bientôt pullulent à l’écran, finit par ne plus créer qu’une impression de chaos.

Heureusement, contrairement à la réputation du film, ces passages de paroxysme formel sont finalement courts et relativement rares. Le film, contre ses prétentions répétées à coller à la réalité historique (ce que soulignent régulièrement ses intertitres), est surtout occupé à créer du mythe, de l’image allégorique qui parle. Les scènes frappent d’abord par leur sentiment d’unité, construites autour d’une image phare (le drapeau français servant de voile dans la tempête, par exemple), dont le reste de la scène déplie ensuite toutes les dimensions, comme un mouvement symphonique partirait à chaque fois d’un simple motif mélodique.


 

Pour ces raisons, les premières scènes, au cadre sobre et limité (l’institut où Napoléon est élève, la chambre fermée des trois têtes pensantes de la révolution…) sont les plus réussies : plus le film est économe en signes, plus le talent de Gance semble frapper juste. C’est par ailleurs aussi dans ces passages que brille le charisme de ses acteurs (visage du gamin dur strié de neige, visage de l’adulte autiste strié de sang).

Le moment en Corse est déjà plus décousu. Et le grand final de la première partie, enfin, lasse par sa grande bataille assez peu compréhensible – un comble pour le récit d’un personnage qu’on nous avait présenté en grand stratège (dans une scène curieuse aux yeux clignotants le peignant en X-men). La difficulté alors à identifier les belligérants, l’absence de clarté spatiale (où sommes-nous, où va-t-on), ou encore de clarté militaire (offensive ? nouvelle charge ?), nous rendent spectateur passif d’une série d’images fortes mais déliées – même s’il est évident que c’est d’abord ce chaos baroque, à l’imagerie infernale, qui intéresse Gance dans ce moment.

Il est d’ailleurs assez curieux de voir le film jouir, fasciné et horrifié (et donc critique ?), d’une telle imagerie de boucherie, digne des traumas de la première guerre mondiale alors encore toute proche (et qui résonne ici partout : mains dépassant de la boue, corps envoyés à la mort par paquets…), alors que le film exprime pour le reste un patriotisme assez impersonnel, ou du moins inapte à inquiéter le roman national.


 

Si l’on met de côté son légendaire final en tri-écran, le deuxième volet du film m’est apparu plus calme, plus traditionnel (et ses expérimentations parfois plus hasardeuses, à l’image de ces surprenants passages en caméra portée, assez inédits durant le muet). Quoique toujours solidement mis en scène, le film se perd alors parfois en longueurs, dans l’ennui traînant des romances et amourettes (je me demande d’ailleurs si le personnage de Violine existe – et si ce n’est pas le cas, quel est l’intérêt de son ajout, sinon peut-être comme tentative pour le film de prendre un peu de distance et de recul sur le fanatisme dont il fait preuve).

Ces romances, cela dit, ont un avantage : exploiter à plein le caractère “petit nerd” de Napoléon, qui méprise ces orgies décadentes (comme un incel aujourd’hui mépriserait ses camarades qui font la fête), dans des passages évoquant fortement les grandes soirées libérées des années 20 (le film est tourné en pleines années folles).

Mais Gance reste toujours plus inspiré sur son versant politique (ce sont les scènes les mieux définies, les plus conceptuelles), et notamment sur sa vision de la révolution – même quand il pousse à l’extrême cette thèse discutable voulant faire de Napoléon, pourtant summum de l’absolutisme, le continuateur de la République (que par ailleurs il méprisait).

La scène cristallisant cette idée (celle de la Convention hallucinée – une visite de fantômes, comme dans J’accuse), il n’est cela dit pas interdit de la lire autrement : comme un pur délire de Napoléon qui se fantasme et se justifie continuateur de la République, au beau milieu d’une assemblée démocratique qu’on nous montre vidée, funèbre comme un cimetière. Bien que je doute que ce soit volontaire, plusieurs moments du film restent ainsi ouverts à qui voudrait voir en Napoléon un boucher taré – notamment ce fameux final, où la victoire se joue dans le rouge des batailles, au gré d’un “Napoléon riant” avec l’image fanatique de Joséphine, délire personnel s’étalant en surimpression sur les champs de bataille et ses cadavres.



 

Le pari de cette fin, celui du tri-écran, est parfaitement rempli. Car le procédé n’est alors plus seulement théorique : le lien formel évident qu’il a avec l’exaltation d’une armée qui se réveille et reprend confiance, et qui s’ouvre alors à un large champ de possibilités, à une vaste conquête du monde, lui donne tout son poids et sa légitimité. Plus encore qu’avec un cinémascope, le tri-écran écartèle l’espace de manière assez inédite : nous nous retrouvons pour une fois face à un moment de paroxysme formel qui fonctionne, de par son étrange lenteur (la séquence tient presque de l’hypnose), mais aussi parce que la saturation n’est alors plus le moyen, mais le sujet (devenu grand conquérant, Napoléon est partout). Gance peut alors donner libre court à son goût du compositing – une phrase finale (« dans son imaginaire il construit et déconstruit des mondes »), sur ces images Frankenstein faites de mille fragments, dit tout de même le parallèle évident entre les délires de grandeur de Gance, et ceux du personnage historique dans lequel il se projetait.

Impressionnant d’assise, de maîtrise, et d’une profondeur de mise en scène dépassant l’impact des “idées” et innovations locales qu’on a souvent mises en avant, ce double-film donne au fond surtout envie de voir Gance à l’œuvre sur un projet plus intime (pas qu’on doute de son intérêt personnel pour la figure de Napoléon, mais reste qu’il s’agit, comme J’accuse d’ailleurs, d’une sorte de “grand projet officiel”). Quand bien même les batailles prennent une place étonnament réduite dans la fresque totale (laissant une place bienvenue à l’humain), et que le film invente des manières inspirées d’approcher le mythe Napoléon (le choix de commencer par une guerre de boule de neiges), la vision personnelle de Gance se résume pour le reste à la note tenue et quelque peu monocorde, sur sept heures en cela parfois un peu longues, d’une intense fascination.

 

Flow Gints Zilbalodis / 2024

Un chat se réveille dans un univers envahi par les eaux, où toute vie humaine semble avoir disparu…
 

Jamais je n’avais vu un film à ce point influencé par les jeux vidéo. Tout y est : le cel-shading appliqué comme un filtre uniforme sur l’ensemble, cette esthétique de ruines intemporelles aux pétales illuminées (qui tient de jeux comme Ico, Flower ou encore Journey), cette évolution non structurée et continue qui amène à chaque minute un nouvel événement scripté, une caméra fluide et tournante sans la moindre interruption1… Mais aussi l’absence de dialogues, une progression du récit fondée sur l’exploration du territoire, cet immense bout de décor lointain (une montagne à pics) comme ligne de mire donnant un but aux déplacements, ou encore cette évolution dans des espaces à la 3D appuyée (par exemple lors des passages sous-marins, avec contrôles qui résistent à la poussée vers les fonds).

Cet héritage vidéoludique généralisé pourrait être un frein, une vulgarité, qui enferme le film dans une esthétique déjà close et déjà vue (comme d’autres films SF semblent ne plus savoir que régurgiter Halo et cie.). Mais cette importation massive vient plutôt habiller le cinéma d’animation d’une forme inédite, les codes vidéoludiques prenant un nouveau visage une fois adaptés et repensés au format et à la durée du cinéma. L’ensemble reste certes un peu limité par cet univers de ruines poétisées qui, tout séduisant soit-il, ne dit rien de plus que ce que ses modèles PS2 avaient déjà exprimé. Flow importe aussi du jeu vidéo et de leurs cinématiques un kitsch latent, qui partout menace – quoique contrebalancé par l’unité et la simplicité de ce cauchemar mythologique d’eaux qui montent sans discontinuer, jusqu’à refaçonner le monde dans un cataclysme aux accents cosmiques (les aurores boréales partout présentes).

Mais passés quelques clichés, le film est un plaisir constant, ambitieux et exigeant, qui offre toujours quelque chose de fascinant à observer. Cela tient somme toutes à deux choses très simples : à la reconstitution maniaque du comportement animal (les bêtes étant à peine anthropomorphisées, à quelques nécessités narratives près comme pour le gouvernail), et au spectacle d’une ambiance changeante, constamment transformée, comme on traverserait toutes les saisons et tous les éléments, tous les types d’espaces et de lumière, toutes les humeurs.

Dans le monde finalement assez redondant du cinéma d’animation, devenu très normé derrière l’apparente diversité de ses styles graphiques, Flow se présente comme une belle injection de sang neuf, qui stimule et redistribue les cartes pour les années à venir.

Straume en VO.

 
 

Notes

1 • Si j’en crois Wikipédia (qui ne source néanmoins pas cette information), Gints Zilbalodis n’a pas fait de storyboard – chose assez impensable pour un film d’animation. L’équipe a commencé par animer les personnages et leur environnement 3D, dans lequel le réalisateur a ensuite placé sa caméra virtuelle pour inventer la mise en scène… Si confirmée, c’est une autre singularité qui relie le film au jeu vidéo, et renouvelle les codes de la mise en scène en animation (même si l’on peut légitimement se lasser des mouvements de caméra en montagnes russes qui en résultent).
 

Jeux interdits René Clément / 1952

Les parents de la petite Paulette sont tués lors des bombardements de juin 1940, dans le centre de la France. La fillette de cinq ans est recueillie par les Dollé, une famille de paysans…

Quelques spoilers.
 

Légère douche froide que ce Jeux Interdits, après l’enthousiasme que m’avait inspiré Plein Soleil. Ces bons mots de gamins surjoués, cette recherche d’efficacité peu habitée dès la première scène où tout sonne faux, cette course à la mignonnerie et ces appels peu subtils à l’émotion (jusqu’à la tirade finale en forme de caricature) : par bien des aspects, le film ressemble davantage au reproche de qualité française qu’on a pu lui faire à l’époque (dans tout ce qu’il peut avoir d’assez fabriqué, de roublard) qu’au drame déchirant que laissait présager le talent de son réalisateur.

Quelques petites choses anoblissent ce tableau, néanmoins. Peut-être est-ce anachronique, mais aussi fabriqué que soit ce monde campagnard dans lequel le film nous plonge (où l’on dort tous dans la même pièce, où la mort fait partie du quotidien), il est pour moi une curiosité : j’y débarque comme la petite bourgeoise du film, c’est-à-dire peu habitué – tout m’y surprend et me stimule. Et la différence d’âge entre les deux gamins, ce qu’elle implique (la protection dont se sent investi le plus grand, l’égoïsme borné qu’a le droit d’afficher la petite, l’immaturité dans laquelle cela maintient le garçon, l’implicite amour futur qui se joue ici…), permet de rendre leurs échanges intéressants.

Enfin, même si c’est l’affaire de quelques plans, le cimetière improvisé, cette création tout en poésie macabre posée au milieu de la campagne française, est magnifique. Cette vision est d’autant plus belle qu’elle fonctionne comme un retour du refoulé de la guerre : construit à hauteur de ces enfants qui saisissent mal les principes de la religion comme ceux du conflit, on dirait un petit monument archaïque et païen.

Toutes ces choses cumulées sauvent le film de l’inintérêt et de la complaisance, et la pudeur rare mais bienvenue de certains moments (le départ final invisible) fait le reste.

Oppenheimer Christopher Nolan / 2023

En 1942, convaincus que l’Allemagne nazie est en train de développer une arme nucléaire, les États-Unis initient, dans le plus grand secret, le “Projet Manhattan” destiné à mettre au point la première bombe atomique de l’histoire…

Quelques spoilers.
 

Oppenheimer m’a fait le même effet que le dernier Wes Anderson (qu’il côtoyait d’ailleurs dans le calendrier des sorties salle, et avec qui il partage le cadre d’une petite communauté de lotissements isolée en plein désert) : l’impression d’un cinéaste rodé et compétent dont on connaît à présent par cœur le style, les manières, les réflexes, les petits trucs et astuces, et qui semble condamné à une certaine forme de routine.

On est au musée des manières du réalisateur : acteurs en costumes balançant des phrases cool, monde terriblement frigide (décor stérile du désert, scènes d’intimité proprement pathologiques où il faut un bouquin pour jouir…), froncement de sourcil généralisé, jeux sur les sons saturés et les basses surlignant l’intensité majestueuse du moment, Rubik’s Cube temporel n’amenant pas grand chose à ce qu’aurait produit un simple récit linéaire… Les visions abstraites du feu nucléaire, particularité autoproclamée du projet, ressemblent à un tampon auteuriste apposé sur ce film pas vraiment pensé pour les accueillir autrement que comme des inserts clipesques, au gré d’un montage forcé.

Il domine au fond l’impression que la manière Nolan, à elle seule et sans chercher plus loin, sait très bien mener sa barque : le récit à tiroirs (et la narration frénétique façon Sorkin, avec ce flot de paroles offensives et défensives, façon réaction en chaîne), les thématiques patiemment dépliées, le défilé d’acteurs brillants… Tout cela est divertissant et efficace, et fait qu’on ne sent pas les trois heures passer (quand bien même cette efficacité se fait au prix de quelques facilités : Downey Jr. qui devient soudain très méchant, son avocat outré qui devient soudain très gentil et nous venge à coups de punchlines, et ainsi de suite).

Et on se dit, exactement comme pour Wes Anderson d’ailleurs, que Nolan pourrait se contenter de ça, de ce savoir-faire, sans avoir à montrer les muscles d’un auteurisme dont on se fiche, sans ces emportements cherchant à nous convaincre que son cinéma a encore des défis et des montagnes à soulever, alors qu’il n’est plus très loin de la formule. Le film se rêve grand, philosophe, mais tout comme son personnage, il n’est au fond pas très sûr de son propre propos, se plaçant seulement au carrefour des contradictions noueuses et irrésolues de son récit, moins intéressantes qu’elles ne se l’imaginent.

 

• Un petit mot sur la projection Imax, que j’ai testée à l’occasion de ce film. J’en ressorts mitigé : le procédé ne s’applique pas, comme je le croyais, à des scènes entières, mais uniquement à certains plans (notamment les plans d’ensemble). C’est à la fois relativement discret (peut-être aussi parce que l’écran du Pathé Villette n’a qu’un ratio de 1,90:1, ce qui n’est pas très loin du 2,20:1 des scènes “normales”), et en même temps tout de même assez visible pour qu’on ait toujours une semi-conscience du procédé à chaque saute (un peu comme c’était le cas pour le HFR d’Avatar). On se demande, surtout, quelle est l’utilité de cette sélection de plans élus : il y a, en l’état, tellement de plans tournés en IMAX, qu’on aurait pu tourner l’intégralité du film ainsi, sans avoir à jouer au yoyo entre les deux formats d’images.