On a beau croire en avoir fait le tour, le cinéma classique hollywoodien semble un interminable coffre aux trésors. Ainsi en va-t-il des films de Mitchell Leisen, cinéaste dont j’avais à peine entendu le nom, et que mon esprit rangeait parmi les faiseurs mineurs très secondaires de la période – l’homme dont le travail avait tant déplu à Sturges et Wilder qu’il les poussa à réaliser leur scénarios eux-mêmes. À la vision des films, on se demande pourtant bien ce qu’ils lui reprochaient, sinon l’homophobie larvée qui transparaît des déclarations de Wilder à son sujet, la rancoeur probable d’avoir vu leurs scripts modifiés, et peut-être aussi la déception d’un résultat moins cynique qu’attendu (chez Leisen, la sensualité positive des personnages pétille, déborde toute en tendresse, plus qu’elle n’est mise en équation). Le public et l’industrie, comme les acteurs et actrices avec qui il entretenait d’excellentes relations (on les a rarement sentis aussi à l’aise à l’écran), ne s’y étaient pas trompés : Leisen fut un cinéaste important en son temps et l’un des mieux payés alors, enchaînant les succès en salles.
La vision de deux de ses films m’a assez impressionné pour que j’enchaîne avec d’autres, tous ici présentés dans l’ordre (pas forcément idéal) où je les ai vus.
Midnight
1939
Eve, petite danseuse de variétés, arrive à Paris en robe du soir, ruinée par Monte Carlo. Un jeune chauffeur de taxi, Tibor Czerny, la prend en pitié… (La Baronne de minuit en VF)
Le film qui en résulte est totalement confortable, même les possibles moments de gêne sont pris en charge par la comédie (par exemple lors du brillant passage sur la folie, si fort qu’il en éclipse la fin du film). Mais il manque peut-être à tout cela un peu de cruauté, de sensation passagère de vertige, qui ne pointe çà et là qu’à travers de rares scènes de jalousie – il manque en somme quelque chose qu’on remporte avec soi. Mitchell Leisen dépasse en tout cas ici la fonction d’anonyme faiseur, sachant tirer le meilleur et le plus joyeux de cet excellent scénario (invraisemblable, mais si bien huilé qu’on le lui pardonne).
Remember the Night
1940
Lee Leander, voleuse à la tire, juste avant Noël. Navré de la voir passer Noël en prison, le procureur John Sargent organise sa mise en liberté sous caution… (L’Aventure d’une nuit en VF)
Et pourtant, c’est brillant. Remember the night, en effet, est un film à la fois standard et bien curieux… “Standard” parce qu’il se présente comme l’exécution sans faute d’un programme déjà trop connu, le film poussant la comédie romantique jusqu’à ses extrêmes les plus basiques : plus besoin de se fâcher avant de se dire “je t’aime”, les deux protagonistes se découvrent et se reconnaissent comme honnêtes dès le début du film. L’amour familial, célébré dans une configuration cruelle qui fait de Stanwyck la spectatrice d’un bonheur qu’elle n’a jamais connu, est idéalisé à un point réactionnaire : la vieille robe plutôt que le pantalon, le remariage condamnable de la mauvaise mère, la bonne maman tout de sucre qui dissuade la demoiselle d’épouser son fils propre sur lui (un peu comme dans Waterloo Bridge de Whale, les deux films rejouant là un schéma de La Dame aux Camélias) – sans parler de ce domestique noir bêta, digne des plus caricaturales americanas. Le film est empreint d’un conservatisme indéniable, qui culminera en cette fin qui préfère la posture morale au bonheur.
Pour prendre l’exemple d’un autre film malicieux partant du même postulat, à savoir New York Miami de Capra, on voit bien le chemin d’assagissement qu’a parcouru le cinéma hollywoodien depuis l’instauration du code ; et on se dit parfois que ce film, tout parfait soit-il, ne compense son manque de personnalité que par la force de moments de noirceur pure (la visite chez la mère haineuse, ou ces nombreux moments filmés en silhouettes totalement obscures).
Mais ce jusqu’au-boutisme est aussi ce qui rend le film saisissant : concentré sur des émotions très pures, comme on tiendrait une même note sans faillir, son tortueux parcours moral fait singulièrement muter le film – débuté comédie pour se faire comédie romantique, puis americana, puis mélodrame, pour au final friser la tragédie. Ce parcours aussi étonnant qu’il apparaît logique à la vision, comme les implacables étapes d’une réaction en chaîne, en font un bien étrange film de Noël, qui semble tout entier comme une nuit qui tomberait peu à peu sur ses personnages avec les courts jours de décembre, pour finir tout à fait dans le noir – ténèbres à la fois désespérées, intimes (il y a du désir dans ces embrassades d’ombres) et sévères de vertu morale.
Easy Living
1937
Au cours d’une dispute conjugale, un banquier milliardaire jette la veste de zibeline de sa femme par-dessus le balcon. Le manteau atterrit sur Mary, une jeune employée pauvre qui passait par là… (La Vie facile en VF)
La crise de 1929 est ici rejouée une seconde fois (une seconde fois donc comme une farce, dirait Marx à raison), le film simulant même un nouveau krach boursier ; mais cette crise de fiction est ici vécue sur un mode léger, résolue sitôt apparue. La faim et la misère ne sont plus l’arrière-plan cruel de l’euphorie, mais une sorte de jeu de rôle (le riche héritier joue littéralement au prolétaire se forçant à faire un petit job), une affaire légère d’où jamais le tragique du monde ne sourde.
Et puis au milieu de cette farce, clé de voûte nécessaire au fonctionnement de ce récit tordu, il y a l’héroïne, fille débrouillarde des années 30 comme on en a tant vu, mais justement ici caractérisée par le fait de ne pas être vénale, de ne pas rêver d’argent (son premier réflexe, une fois le manteau reçu, est de chercher son destinataire pour le lui rendre). Cela rend certes le personnage attendrissant, enfantin presque (une voiture ? pourquoi faire ?), pleurant de pouvoir s’acheter un chien avec une somme d’argent qui pourrait plutôt la faire rêver de luxe. Cette posture, néanmoins, rend aussi le personnage bien peu politique. Le scénario justifie l’improbabilité comique de la chance qui lui tombe dessus par l’exagération (cette chance est si improbable et répétée qu’elle en devient un sujet scénaristique à part entière, plaçant le récit dans les rails du conte de fées). À la fin d’ailleurs, une autre femme reçoit le manteau, comme frappée à son tour par la chance : quelle image pourrait mieux résumer le rêve américain venant ravir quelques chanceuses au monde de la pauvreté ? Tout cela pendant que le fils devient bon financier comme papa, et qu’il promet à sa femme qu’elle vivra désormais au foyer…
Bref, derrière cette écriture comique façon théorie du chaos (un petit événement aux répercussions économiques nationales), il manque peut-être le sel d’une lucidité sociale – que Claudette Colbert dans Midnight, plus consciente de ses chances et sachant en jouer, saura mieux apporter..
Death Takes a Holiday
1934
Se demandant pourquoi les humains la craignent, la Mort décide de se joindre à eux pendant trois jours… (La Mort prend des vacances en VF)
L’univers aristocrate du film, qui laisse d’abord dubitatif (on imagine meilleur cadre pour qui voudrait “goûter à la vie”), s’avère au final un choix idéal, tant pour l’imagerie romantique mortifère qu’il permet que par la sensation de fatuité et de vide existentiel qui en émane (comme ce sera par exemple aussi le cas dans le Melancholia de Lars von Trier). La fausse identité de l’intrus, qui fait que chacun appelle la Mort “votre altesse” tout au long du film, fait par ailleurs de la noblesse un lien idéal à cet insert mythologique. Et l’élégance de ce milieu, enfin, excite l’imagerie de Dracula, le film pouvant se voir comme une relecture discrète de celui de Browning (sorti deux ans plus tôt) : manières lentes du prince de l’est, figure de jeune fille fascinée par la mort, romance fatale… Death Takes a Holiday explore plus généralement un romantisme macabre, dès ses débuts avec ces fleurs qu’on jette à perte.
Mais passées ces qualités, le film souffre de trop de défauts, à commencer par celui d’être centré sur un personnage bien trop verbeux (les palabres ampoulées de la Mort, dès son premier dialogue avec le patriarche, cassent la majesté du splendide effet de transparence l’ayant fait apparaître). Si sa stature princière, ou la maladresse d’un homme aux coutumes étrangères, canalisent et justifient un peu ce flot de paroles sentencieuses, le film souffre d’utiliser des ressorts de comédie (chaque dialogue faisant un lourd clin d’œil aux incompréhensions de la faucheuse) dans un film qui n’y aspire pas. On en garde au final presque une impression de série B (le film en a la durée, la verbosité et les décors en nombre réduit) : une production sobrement fantastique aux personnages un peu creux, et marquée de quelques dysfonctionnements, mais d’une élégance ravissante.
Hands Across the Table
1935
Regi Allen, manucure dans un grand hotel, est fermement décidée à épouser un homme riche. Elle est persuadée que son voeu est exaucé quand Theodore Drew III l’invite à dîner… (Jeux de mains en VF)
Le film commence sur un mode assez mineur, avec sa crisis-girl désenchantée et les princes charmants fortunés qui croisent sa route, au caractère un peu artificiellement enjoué (Ted, comme d’autres l’ont noté, a tout du “manic pixie dream boy” au charme fabriqué dès son introduction à la marelle). Je m’interroge, plus généralement, sur le modèle romantique que confirme Fred MacMurray de film en film, à savoir celui d’un enfant à tous points de vue, et dont l’héroïne tombe amoureuse avant tout pour cela. Est-ce un moyen de tempérer la charge érotique de ce grand corps solide d’1m90 (on note ici une scène torse nu, ainsi que plusieurs avances et tentatives de rapprochement) ? Quel moment révélateur en effet, quand l’héroïne s’effraie qu’il insinue partager son lit, de la voir soulagée de comprendre qu’il demande simplement à être bordé (ce geste maternel devenant une excuse pour la faire sortir de sa chambre en pleine nuit). Ou peut-être cet infantilisme est-il plus simplement un moyen de rendre le jeu égalitaire (si le riche monsieur, quand bien même il est ici désargenté, ne sait même pas se cuire des nouilles, c’est qu’il a besoin de toi)…
Bon an mal an, et en fermant les yeux sur l’idéologie discutable de l’ensemble (bienheureux sont les pauvres, le gag de la femme battue, petites piques racistes çà et là, volonté de guérir la fille de son matérialisme), on finit par se laisser conquérir par le charme fou de cette confrontation entre cynisme et fantaisie naïve, quand bien même on en voit les leviers à trois kilomètres (et que la mécanique comique est ici moins savante que dans d’autres comédies de Leisen). L’amertume de cette romance impossible avec le riche homme diminué, condamné à devenir la bonne fée d’un amour qui ne sera pas le sien, ou encore les troubles tentations (encore teintées de réflexes du précode) de cette cohabitation forcée en appartement, apportent la profondeur nécessaire à ce film charmant et vivifiant.
Hold Back the Dawn
1941
George Iscovescu, réfugié roumain, est bloqué à Tijuana par les services d’immigration. Pour entrer aux États-Unis, il entreprend de séduire une naïve institutrice de passage au Mexique… (Par la porte d’or en VF)
L’élégante facture du style est pourtant toujours là, la mise en scène coule avec évidence, le trait est ferme. Mais le film n’est fait que de situations gênantes ou pénibles : glorification niaise de l’Amérique par les aspirants migrants, héros calculateur et sans idéal, échanges qui ressemblent tous à une prise au piège, détour méta inutile par Hollywood (le discours sur la politique migratoire américaine, mise en regard avec l’idéal vendu par l’usine à rêves, en ressort plus qu’abscons)… Rien à l’écran n’apporte du bonheur, et la science du geste passée, on ne trouve pas grand-chose à aimer dans ce film qui macère dans un bain de manipulation arachnéenne.
On voit pourtant bien le parcours que le récit veut nous faire vivre : s’émouvoir d’un amour authentique qui naîtrait involontairement du calcul. Mais le personnage que compose Charles Boyer, résumé à une série de rictus froids (d’ailleurs peu vraisemblables dans le cadre d’une manipulation), n’aide pas vraiment à dessiner cette évolution des sentiments ; quant à la jeune fille qu’invente Olivia de Havilland, elle est trop cruche et niaise pour qu’on prenne ses sentiments en pitié.
La dernière partie, plus empreinte du cruauté (jusque chez les seconds rôles, avec cette intrigante blessée, ou cette mère allant mettre bas par-delà la frontière), redonne à tous ces personnages une certaine dignité. Mais cela ne résout pas magiquement les problèmes d’identification – et la résolution trop sucrée (qui semble artificiellement s’opposer au cynisme de l’ensemble) trahit davantage l’échec du film à rendre la situation crédible qu’elle n’en rectifie la trajectoire.