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Ma Loute Bruno Dumont / 2016

Été 1910, Baie de la Slack, dans le Nord de la France : une riche famille Lilloise vient investir sa résidence d’été, alors que de mystérieuses disparitions mettent en émoi la région.

Légers spoilers.

On partagera sans peine l’admiration de la critique pour la majesté du dernier film de Dumont, et pour son imparable cohérence : la manière dont un jeu professionnel désarticulé y répond aux scories du jeu amateur, la façon dont la ligne claire du style épouse un surréalisme inquiet, les jeux de miroir dégénérés de l’inceste et du cannibalisme, le choc entre satire grossière et pureté du mélodrame, la vaste scène de la baie et son “trans-personnage” faisant la médiation entre tous ces tiraillements…

Il reste que Ma Loute, passé ses indéniables qualités, est épuisant d’intentions. Chaque effet comique, chaque effet de jeu, chaque effet sonore (les sons bibendum…) ne peut ici exister sans se donner à voir, sans se désigner comme une originalité – que ce soit vis-à-vis de la filmographie passée de Dumont, ou plus généralement d’un cinéma français moribond. Il suffit de voir comment on cadre le travail (pourtant plutôt complexe) de Luchini ; toujours d’un peu trop loin, en spectacle dans de longs plans qui font le vide autour de chaque réplique. Cette logique de monstration est une impasse : l’antidote aux tares du cinéma national n’est pas un film qui, trouvaille après trouvaille, en soulignerait chacune des conventions, fut-ce pour en prendre le contrepied (un jeu caricatural contre un jeu naturaliste, une comédie d’auteur contre un drame d’auteur, etc.). Quand le commissaire s’envole dans les airs, c’est toute la salle qui soupire : rien de plus assommant, de plus programmatique, que cette fantaisie militante.

Il est révélateur que le petit monde cinéphile se soit d’abord extasié non pas de l’ampleur du film, mais de sa subversion, de son audace – propres à choquer le cinéphile bourgeois, on présume (le bourgeois offusqué, ce fantasme français dont l’UNESCO doit garder quelques derniers spécimens quelque part dans une cave…). Ma Loute, tout entier pensé comme le négatif et le dérèglement d’un cinéma méprisé, n’a pourtant pas grand-chose d’autre à raconter que sa propre singularité, sous ses atours un peu vains de satire politique ¹. Point de subversion, dans cette démarche, point de tempête qui dépasse le périmètre du verre d’eau critique. On en oublierait presque, à force, de juger les films eux-mêmes : on peut s’ébahir de l’existence de percées burlesques, cela ne change rien au fait qu’elles sont ici absolument nulles (un personnage s’assoit et la chaise casse).

La meilleure manière de subvertir un système, ce n’est pas d’en moquer les cases, mais de savoir penser hors de celles-ci. S’il y a révolution, chez Dumont, elle ne tient ainsi qu’aux dommages collatéraux, involontaires, de sa pratique de la comédie : l’abandon d’une lenteur austère, déjà, qui chez lui ne fut pas toujours fertile ; et l’avènement de personnages (se substituant aux figures qu’il auscultait autrefois avec pompe), via deux jeunes amants exempts de l’injonction au cabotinage, qui offrent au film les germes d’un mélo convaincant. On saluera surtout Guillaume Deffontaines, qui reprend et poursuit le travail d’Yves Capes là où celui-ci l’avait laissé sur Hors Satan, démontrant une véritable intelligence de cet univers : faisant dialoguer les pâles enfants de la bourgeoisie et le sang des entrailles, le corps sombre des marins coléreux et le blanc aveuglant des plages de sable trop pures… Ce discernement formel, précis et réfléchi, suggère que le chef-op est le seul, ici, qui a à cœur de raconter une histoire.

 

Notes

¹ Sur la question de la satire politique et de la subversion, je ne peux m’empêcher de vous faire partager quelques remarques d’un brillant article, croisé au hasard de ma recherche d’images, sur un blog qui m’est inconnu (Alphaville60) :
« Dumont a bien sûr l’excuse du burlesque (son film ne cherche pas la vérité du portrait, il ne dessine que des silhouettes grotesques) mais cette excuse est une manière bien commode de ne rien faire, de ne toucher à rien. (…). Dumont est incapable de regarder ses bourgeois autrement qu’à travers le vieux prisme de la lutte des classes. Sous une forme grotesque, les scènes de repas (celle du repas cannibale de la famille de ma loute et celle du gigot chez les Van Peteghem) reproduisent des oppositions déjà représentées dans La Vie d’Adèle (les huîtres vs les spaghetti bolognaise). (…) On revient donc avec Ma Loute dans un territoire très français – les riches et les pauvres – en se demandant ce qu’il y a de neuf dans la vision de Dumont et dans le jeu de massacre un peu idiot auquel il se livre. Sa satire semble très datée, elle ne tire jamais parti de ses acteurs pour résonner dans le présent. Le portrait du curé qui prêche au bord de la mer fait même resurgir de vieilles ficelles satiriques qui évoquent les caricatures anticléricales du XIXe siècle. Peut-être faut-il voir dans ce personnage anachronique l’un des signes de l’échec du film : Dumont semble avoir besoin du passé (1910) pour faire tenir ensemble la satire la plus paresseuse (…) [et] refuse ici de s’aventurer trop loin dans le gore horrifique des films de cannibales. Pour preuve, aucun acteur français n’est mangé par les rednecks du Pas-de-Calais ».
L’article entier est lisible ici.
 

Réactions sur “Ma Loute Bruno Dumont / 2016

  1. Excellent texte. Sinon il est amusant de voir que Dumont se révèle, peut-être à son corps défendant un excellent dialoguiste “à l’ancienne”, comme un surmoi qui se découvre. On peut retourner dans “L’Auberge Rouge” avec lui, il faudrait presque qu’il assume quelque chose :)

  2. Mais carrément, ça m’a frappé aussi ! C’est exactement ça, un amour de la phrase-gag qui claque, et du jeu très caractérisé qui va avec… Au final, le retournement de Dumont (son passage à la comédie) a peut-être moins fait événement dans sa filmographie, qu’il n’en a révélé ce qui couvait sous la surface : la misanthropie, la fascination pour le peuple en tant que phénomène de foire, et cette focalisation sur le dialogue donc (que ce soit en l’occultant sciemment auparavant, ou en l’auscultant trop ensuite…).

    Tu as vu “Camille Claudel 1915” ? Il m’intrigue. Dans cette transition entre ses deux “périodes”, j’ai l’impression qu’il pourrait offrir une respiration entre ces deux systèmes très fermés.

  3. La scène révélatrice de Camille Claudel c’est celle du spectacle des fous qui engagera les films suivants de Dumont dans cette veine comique et ce devenir carnavalesque. Le carnaval, c’est pour moi la clé d’entrée, celle qui permet de voir ici que la satire politique n’est qu’un moyen pour creuser sa question de l’être (le blog que tu cites n’a pas saisi le but du film ou le prend trop au premier degré). Ici, l’exacerbation et le grossissement (et ça touche aussi bien la romance) sonne paradoxalement assez juste. J’ai vécu ce petit théâtre assez intimement alors que la grande âpreté d’autres Dumont me mettait un peu à l’écart.

  4. Bonjour Thibault !

    Ce que tu dis m’intéresse, mais je n’arrive pas vraiment à le sentir dans le film lui-même. Je crois voir ce que tu veux dire pour le carnaval, mais je ne sens par contre pas réellement ce qu’il creuserait ici (je n’ai pas l’impression d’atteindre une vérité, fut-elle grotesque, des personnages – du moins côté bourgeois). J’ai du mal à voir ce qui est exacerbé au-delà des tares conventionnellement rattachées à la bourgeoisie, au-delà de cette couche satirique superficielle justement (sauf peut-être à la limite chez Valeria Bruni Tedeschi, dont le jeu, bien qu’outré, est empreint de contrition et de douleur). A moins qu’il faille juste ici se concentrer sur le côté “pantin”, sur l’absurdité, mais je trouve tout ça un peu faible.

    Peut-être la scène dont tu parles dans “Camille Claudel” parviendrait à mieux me faire voir cela dans “Ma Loute”. Après, que ce soit plus touchant et remuant que l’austérité de sa filmo précédente, j’ai aucun mal à le croire (je trouvais pas ça follement profond non plus, bien que j’aie pas tout vu).

  5. Bonjour,
    Tout n’est pas réussi dans ce film, mais son mélange de comédie italienne tendance “affreux, sales et méchants” (les outrances viennent de là ) et de mysticisme (le personnage de Billy, étranger qui relie deux mondes, appartient au domaine de la mystique – c’est un film qui commence en mystification et finit en mystique) ne manque pas d’attrait. Et puis la photo est belle, et Dumont n’a pas perdu son talent de composition du cadre ; c’est un des rares réalisateurs français actuels possédant ce talent et ce goût de la belle image. J’en ai dit quelques mots sur mon blog.

  6. Ah là-dessus je suis d’accord, j’ai toujours retrouvé avec plaisir cette forme un peu impériale chez Dumont (de ceux que j’ai vus, en tout cas) qui le sort tout de suite du petit cercle naturaliste français… Bon, ça dit aussi un peu la sentence et la pompe de ce cinéma, mais je préfère ça à une approche terne.

  7. En lisant ton texte et en repensant à cet excellent film (je ne connais encore rien ou si peu de Dumont, Camille Claudel 1915, Quinquin et maintenant celui-ci), il me vient à l’esprit les caricatures de Daumier.

    Et puis d’une part, ce gros qui devient léger, cette bourgeoise évacuée qui redevient centrale après le miracle de l’élévation, cette beauté qui a tout du sphinx… Et d’autre part consanguinité des uns et cannibalisme des autres qui entraînent tout ce beau (et très vilain) monde dans un engloutissement prochain, confèrent à la société décrite par Dumont un caractère à la fois indéfinissable, une magnifique imprécision, et l’état parfaitement incurable d’un crevard.

  8. Sans trop savoir pourquoi, la farandole finale sur la plage m’évoque d’ailleurs aussi la caricature, ou quelque chose de l’ordre des représentations pamphlétaires populaires.

    Le reste de ce que tu décris, je vois sans réellement en être marqué (c’est vrai que c’est bizarre cet aller-retour de la bourgeoisie donc tu parles, leur réunion finale comme si rien ne s’était passé, c’est en effet plus complexe qu’un jeu de massacre allant tout droit sans ciller).

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