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La Maison est noire Forough Farrokhzad / 1963

La vie à Babadaghi, une leproserie de Tabriz.

 

Dense et virtuose, le documentaire de Forough Farrokhzad laisse la même impression qu’un tour de prestidigitateur : on a vu beaucoup de talent, une maestria de montage certaine, une intuition fulgurante dans la manière d’approcher ces visages qu’on ne veut pas voir – mais on ne sait pas exactement à quoi on vient d’acquiescer.

La figure-clé du film et de son montage, c’est le court-circuit : en comparaison (inévitable) avec L’Ordre de Jean-Daniel Pollet (1973), qui organisait un patient face à face du spectateur avec le visage lépreux (nous confrontant à la défiance de cet humain qui se trouve toujours là, derrière ces traits), le film de Farrokhzad semble lui terriblement impudique, alignant comme autant de variantes déconnectées de leurs humains les visages dégradés, les plans gores balancés plein cadre, le tout saupoudré d’effets de montage esthètes ou de poésie déclamée avec une certaine emphase. Il n’y a aucune auto-restriction, aucune économie face à ces images problématiques.

Et c’est évidemment un mauvais procès à faire au film que de s’arrêter là : la question n’est pas tant de savoir si ces visages sont délicatement maniés, que de savoir à quelle fin ils le sont. Or le film, qui les expose pourtant en surnombre, n’en fait jamais une fin en soi (c’est-à-dire un spectacle, que ce soit par quelque effet de reportage choc, ou par une pudeur compassée et hypocrite de cinéma d’auteur). Ce que La Maison est noire s’évertue plutôt à mettre en avant, c’est l’adoration paradoxale de ces patients condamnés pour le Dieu qui les a créés, la voix-off posant des mots de jardin d’Éden sur ce qui semble être un enfer. C’est d’autant plus troublant, en fait, que la petite société recrée au sein de la maison lépreuse (mariages, repas, école…) est d’abord ce qu’on retient du film. Autrement dit, s’il faut chercher un côté dérangeant à ce documentaire, c’est peut-être plutôt celui d’être un film consacré à la société humaine en général (humains perdus sur Terre, dans leur souffrance, vivant tout de même ensemble et adorant leur dieu) : d’être un film où la question lépreuse n’est au fond qu’un moyen, l’outil d’une parabole qui regarde ailleurs.

Kẖạneh sy̰ạh ạst en VO.

 
 

• Et un grand merci à Castorp pour la recommandation (vu avec beaucoup de retard, donc !).
 

Réactions sur “La Maison est noire Forough Farrokhzad / 1963

  1. J’avais adoré sur le coup, mais j’en garde bizarrement très peu de souvenirs. Et tu exprimes très bien pourquoi : c’est virtuose, mais c’est difficile de voir quel est le propos derrière.

  2. Ouaip, j’ai d’ailleurs eu un peu le même souci, l’ayant vu il y a plusieurs mois et ayant eu un peu du mal à recoller les morceaux en repartant du brouillon que j’avais rédigé…

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