Le Grand pardon Alexandre Arcady / 1982

Raymond Bettoun dirige le clan des juifs pieds-noirs, qui règne en maitre dans le milieu du racket…

Quelques spoilers.
 

Le Grand pardon, projet ambitionnant d’être un Parrain à la française (au risque de parfois tourner au pastiche pur et simple, passée la transposition du récit à la communauté pied-noir) est loin d’être aussi convaincant que son glorieux modèle. Alexandre Arcady est particulièrement laborieux dans toute sa première partie, plate et académique, où toute la médiocrité humaine inhérente au film de mafia se donne en spectacle. Par la suite, à force de casting cinq étoiles (tout le cinéma français juif semble être venu jouer un rôle), et de plaisir mauvais à voir des crétins tomber, on se laisse peu ou prou embarquer dans le récit. Reste que jusqu’au bout (ce méchant évidemment homo, cet honneur foireux du patriarche abusif qui ne tue pas par noblesse, mais en fait un peu quand même s’il en a envie), le film garde un côté pénible et passablement convenu.

 

La Grande Java Phillipe Clair / 1970

Cinq rugbymen recherchent leur entraîneur Auguste Kouglof qui a pris la fuite pour ne pas leur payer 20 millions…

 

La Grande Java est le premier film des Charlots, et le seul réalisé par Phillipe Clair (avec qui ils eurent de nombreux différents). On voit bien combien cette comédie pourrait être approchée comme le prototype précurseur des usines à gags non-stop façon ZAZ, ou de l’humour absurde façon Les Nuls – et comment on pourrait le respecter comme ancêtre de ces glorieux modèles. Mais il émane surtout du résultat une incroyable fainéantise, tant dans les idées de gags que dans leur exécution brouillonne. La sympathie qu’on peut avoir pour les Charlots ne survit pas à tant de médiocrité.

 

Ménage Pierre Salvadori / 1992

Blanche est une maniaque du ménage. Colette, après avoir passé une nuit blanche très mouvementée, lui rend visite…

 

Ménage ressemble sur le papier à une impasse typique du format court-métrage (et dont le représentant aujourd’hui serait quelque chose comme le court de festival Nikon) : celle du petit film-gadget reposant sur une “idée”, c’est-à-dire une blague, que le cinéaste n’a plus qu’à illustrer sagement. Mais on sent déjà ici en quoi Salvadori fait la différence dans son traitement de la comédie : par la rigueur des glissements vers la névrose (toute en incises précises et élégantes, en gêne épidermique pour ce qui dérange l’hygiénisme du plan), par des personnages moins manichéens que prévu (on devine les traces d’une relation réelle, fut-elle passée, entre les deux femmes), ou par ce clou du spectacle se jouant dans le silence feutré d’un élégant hors-champ, telle une équation mathématique. Bref, une manière et un style arrivent déjà à se donner à voir.

 

Les Héros sont immortels Alain Guiraudie / 1990

La nuit, sur la place de l’église d’un village aveyronnais, deux gars attendent un troisième personnage…

 

Les Héros sont immortels ressemble au brouillon de l’excellent Tout droit jusqu’au matin (1994), qu’il préfigure par de nombreux points : la ville nocturne vidée et les deux hommes seuls qui y discutent, la poursuite d’un idéal fuyant sous la forme d’un dégradeur de bâtiments, le jeu d’acteur un peu raide, et même la musique finale datée… Ce film-ci est tout de même bien moins ambitieux et convaincant, sur le plan de la mise en scène comme dans sa structure. Passé le petit ton Guiraudien tranquille et plaisant, et une mise en abyme surprenante qui se révèle petit à petit, on en ressort peu convaincu.

 

Charles Nemes Courts-métrages du Splendid (1974-1975)

Trois courts-métrages fauchés que Charles Nemes a réalisés, dans les années 70, pour la jeune troupe du Splendid.
 

• Le premier, Bonne présentation exigée (1974), sur une idée simple dépliée en dix minutes (un chauffage poussé trop fort avant un entretien d’embauche), repose sur un comique silencieux à la Tati. Mais le court ne va pas chercher son bonheur beaucoup plus loin, dépliant peu d’idées pour figurer la chute de son personnage (on comprend par ailleurs difficilement le comportement du personnage de Clavier, ou ses raisons).
Un bol d’air (1975), qui relate l’escapade rurale d’une bande d’amis, ressemble lui au pire des années 70 : une forme complètement torchée, un scénario brouillon (patchwork de vagues improvisations), une absence d’humour dépassant les grivoiseries beauf de l’époque “sexuellement libérée”, et des personnages comiques réduits à des archétypes paresseux. Il n’y a quasiment rien à en sauver.
La Face nord (1974), enfin, est le plus séduisant des trois courts, en ce qu’il repose sur une idée un peu curieuse. Sa première partie, qui consiste en une descente inexplicablement longue de la façade d’un immeuble, finit par y gagner une certaine dimension sensuelle et abstraite ; la seconde partie, au comique romantique et lunaire, souffre davantage de ne pas savoir comment exploiter la situation (les dialogues patinent), mais reste mignonne. Cela fonctionne en tout cas sur la courte durée, d’autant qu’un petit frisson de risque de chute électrise le jeu des comédiens placides, évitant au film de plonger dans l’écueil d’une poésie trop convenue (noir et blanc, toits parisiens, etc.)

 

La Chimère Alice Rohrwacher / 2023

De retour dans sa petite ville du bord de la mer Tyrrhénienne, Arthur retrouve sa bande de Tombaroli, des pilleurs de tombes étrusques…

Quelques spoilers.
 

Je ne suis pas certain d’être très touché par ce que raconte La Chimère, ni par le monde populaire italien qu’il peint avec amour ; mais je le suis par le raz-de-marée de cinéma qu’il représente. Pas un plan sans surprise, les émotions et les images jaillissent avec une liberté totale (comme des herbes folles, écrivait très justement Laura Tuillier), jamais comme les déclinaisons attendues ou déduites d’une narration logique. Par sa forme même, le film de Rohrwacher semble revendiquer un rapport organique et désintellectualisé à la création (dont l’exemple le plus saillant seraient ces moments de découvertes sourcières, qui retournent littéralement l’image en un effet forain), sous-entendant ces pilleurs de tombes comme les derniers détenteurs d’un rapport authentique à l’art (vivants, artisanaux, connaisseurs, à mille lieues de la froideur des musées), quand bien même le film condamne leur geste réduit à l’appât du gain. L’ensemble n’est bien sûr pas sans écueils : sa dernière partie (l’utopie en gare) se satisfait d’une sororité un peu complaisante, et la foire baroque du film n’est pas ce qu’il a de plus original (évoquant tant les familles bordéliques de Lucrecia Martel que le folklore Fellinien, avec son carnaval prolétaire à trognes déblatérant en italien autour d’un Josh O’Connor auquel on s’identifie pour le coup facilement dans son envie de tranquillité). Mais à la première gêne, la mise en scène est déjà passée au prochain tour de magie, et tout est sublimé. Jusqu’à cette fin, débutée comme un appendice scénaristique incongru, et finalement si jolie – qui permet de nous faire comprendre sans un mot, par la réunion de fils tendus d’un bout à l’autre du récit, pourquoi cet homme amoureux d’antiquités et de fantômes était finalement si bien sous terre, avec les morts. Bref, un petit classique instantané que je ne reverrai sans doute jamais, de peur de briser le miracle de sa séance en salle.

La Chimera en VO.

Quo Vadis Enrico Guazzoni / 1913

Durant le règne de Néron, un patricien romain tombe amoureux d’une esclave chrétienne nommée Lygia, qui le convertit au christianisme…

Légers spoilers.
 

Avec Quo Vadis, je clos mes visionnages du trio d’essentiels du colossal historique italien des années 10. J’en ressors avec la même circonspection que devant les deux autres : impression qu’à défaut de savoir déployer une mise en scène narrative, qui saurait exprimer des choses par elle-même, le film opte pour une logique de remplissage. Le spectaculaire est d’abord ici une affaire d’accumulation (de figurants, d’éléments de direction artistique) au sein de cadres surchargés qui ne disent rien, et qui ont bien du mal à nous impliquer (d’autant plus dans ce récit parcouru d’ellipses, et envahi d’intertitres). Contrairement à Pastrone (Cabiria) ou à Caserini et Rodolfi (Les Derniers jours de Pompéi), Guazzoni n’a pas forcément un sens aigu du cadre (ses tableaux sont très rapprochés, parfois même un peu étouffants), mais il fait preuve d’une plus grande attention aux personnages, dans les limites de ce que la course de l’adaptation littéraire permet (au point de sembler complètement oublier, dans le final, son couple principal). Sans vraiment se résoudre à exploiter le versant sadique de son projet (la violence – celle des punitions, des coups de fouet, des martyrs chrétiens – restera toujours hors-champ), le cinéaste donne le change par la force de l’imagerie, qui se réveille dans l’incendie de Rome (certains plans frôlent alors l’abstraction), ou dans certains moments chrétiens. Le film reste néanmoins limité, bloqué dans l’ignorance (ou le refus ?) du découpage classique qui progressait alors outre-Atlantique, tout en échouant à faire émerger une identité propre, ou une vision, de ce spectacle un peu bouffi.

 

Emilia Pérez Jacques Audiard / 2024

Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir les criminels qu’à servir la justice. Une porte de sortie s’ouvre à elle quand le chef de cartel Manitas prend contact avec elle…

Spoilers.
 

Le shitstorm américain dans lequel est actuellement pris le film, mélange de lynchage moutonnier et de narcissisme moral dont l’époque et les réseaux sociaux ont le secret, a quelque chose d’à la fois pathétique et déprimant, quoiqu’on pense de la qualité du film… Essayons de laisser ces stupidités de côté, et de parler un peu de cinéma.

Emilia Pérez me laisse avant tout une impression de compétence : virtuosité des jeux formels et colorés parcourant le film, aisance avec laquelle le chant émerge de la continuité pour ensuite y replonger, habileté paradoxale à filmer ce sujet improbable avec naturel, tout en usant d’outils au factice assumé (retournements scénaristiques outrés, tournage en studio)… Une habitude chez Audiard, toujours doué pour “naturaliser” ce qu’il filme (on n’a jamais l’impression ici de voir un film “sur” la transidentité), quand bien-même il exploite les ressorts les plus artificiels du cinéma de genre.

La question est plutôt de savoir ce que cette virtuosité produit. L’introduction, prometteuse, semble faire émerger les chants et la musique des souffrances pragmatiques et quotidiennes des femmes de Mexico, comme une extension des plaintes de la ville. Mais le projet n’aura jamais cette profondeur : malgré la science des transitions invisibles entre parlé et chanté, les segments musicaux se déposent toujours sur les situations comme une afféterie ou comme une performance, plus qu’ils ne les servent.

Une sensation de vide régulier ronge ainsi le film, tout divertissant qu’il soit. Une chanson sur deux semble inutile, cherchant seulement à faire des variations savantes sur ce qu’on a déjà compris. Et plus il avance, plus le projet témoigne d’une certaine errance scénaristique, ouvrant un nouveau sujet toutes les vingt minutes (devoir cohabiter incognito avec son ancienne épouse, essayer de se racheter de sa culpabilité, tomber amoureuse sur le tard…), thèmes empilés comme autant de moyens de combler le flottement narratif qui frappe le film une fois l’enjeu de la transition de genre passé. Quand l’explosion du climax emporte l’héroïne comme son ancienne femme, on a par exemple bien du mal à y sentir la résolution d’un quelconque enjeu central au film (l’héroïne courait après ses enfants, pas après son ex)…

Comme toujours chez Audiard, cette errance narrative est savamment justifiée (ici par l’héritage des formes du soap et de l’opéra, ingrédients phares du syncrétisme qu’opère ce projet-Frankenstein). Le flottement du récit, et les ambivalences que créent ces hésitations, aident aussi à la singularité du film sur le plan moral, nous mettant toujours du côté d’un personnage qui fait parfois les pires choix, qui se rachète une vertu en usant de ses propres atrocités passées, capitalisant même dessus pour faire marcher sa boîte (le final, sur la sanctification des idoles fabriquées, est en ce sens assez grinçant)…

C’est peu de dire qu’Audiard profite de ces ambiguïtés qui apportent un peu de profondeur à son film, toujours à la lisière d’être dangereusement creux et boursouflé. Mais aussi artificiel soit-il, Emilia Pérez divertit et épate assez sur le moment pour donner le sentiment d’un petit exploit, d’un pari fou réussi, entre autres grâce à ses deux merveilleuses actrices principales (Zoe Saldana, en particulier, est époustouflante) – et à la cohérence un peu tragique d’une héroïne qui, dans le rêve illusoire de changer de personnalité en changeant de genre, finit par les armes comme elle a commencé.