9 mois ferme Albert Dupontel / 2013

Ariane Felder, juge célibataire et réticente à l’idée de fréquenter des hommes, boit plus que de raison lors du réveillon du premier de l’An, et perd le contrôle d’elle-même. Six mois après, elle découvre qu’elle est enceinte, mais ne connaît pas l’identité du père…

 

Je n’avais pas pris de nouvelles de Dupontel depuis Le Créateur, à une époque où son cinéma était encore associé à un geste un peu punk, production périphérique coincée quelque part entre le cinéma de la “nouvelle image” à trognes en grand angle (Besson, Jeunet, Kounen, toute une école rattachable à Gilliam), et une tentative plus frondeuse de renouveau du cinéma de genre français, qui entamait alors trois longues décennies d’échecs en série.

9 mois ferme, dans cette filmographie, semble être le moment pivot propulsant Dupontel au statut de cinéaste populaire (dépassant les 2 millions d’entrées), devenant de ce fait l’un des rares réalisateurs en France à savoir marier nécessités mainstream et ambition cinématographique.

Qu’en est-il concrètement ? Le résultat est mitigé. Par bien des aspects, Dupontel semble à la fois assagi (film moins rêche, moins bordélique, plus soigné, plein de couleurs et de mickeymousing musical), voire marqué par de curieux réflexes de cinéaste débutant, avec cette mise en scène illustrative toute en effets visibles (montage figurant tout ce qu’on évoque, prouesses de caméra inutiles qui donnent paradoxalement à l’ensemble une impression de petitesse). Le Dupontel cinéaste peine à donner du corps et du souffle à ce récit, par ailleurs réduit à son pitch (la courte durée du film en témoigne).

Dans ce cadre peu solide, beaucoup de numéros d’acteurs secondaires, même quand ils sont bons (Nicolas Marié en avocat nul, bègue et grandiloquent), semblent un peu pédaler dans le vide – et Dupontel acteur, pas très à l’aise, tout en intentions, n’y aide pas non plus. La subversion qu’il revendique, à ce stade, n’est plus qu’un élément de propos.

Le film néanmoins fonctionne à deux endroits sur lesquels, une fois n’est pas coutume, les Césars ont vu juste. Le scénario d’abord, pourtant invraisemblable (et exprimant un discours social trop appuyé), mais rempli de trouvailles tendres qui renouent avec les leviers de la comédie romantique classique. Et Sandrine Kiberlain ensuite, qui dépasse de très loin la commande comique pour peindre un personnage sincèrement investi, tout en émotions et en sensibilité, qui apporte au film maniaque un liant humain salvateur. Le moindre gros plan sur elle réveille la caméra ; et ce jusqu’à la fin, assez faible sur le papier, qui tient toute entière à la finesse de ses micro-réactions et de son bonheur solaire.
 

Beau travail Claire Denis / 1999

Dans le golfe de Djibouti, un peloton de la Légion étrangère répare les routes et s’entraîne à la guerre…

Quelques spoilers.
 

Ce film de Claire Denis semble aussi adulé par les Anglo-saxons (friands de films-concepts et de réalisatrices) qu’il est aujourd’hui relativement délaissé en France, malgré l’accueil dithyrambique à sa sortie, en plein état de grâce critique de sa cinéaste.

Par-delà les aléas de sa réception, il ne me semble fonctionner que par intermittences. Dans sa première partie, Beau travail peine à dépasser l’impression d’une note d’intention, entrechoquant diverses imageries (discipline post-coloniale, vie de nocturne de Djibouti, jalousie homoérotique) toutes aussi vite jouées et comprises les unes que les autres, et donc sans grande profondeur – d’autant que le regard m’a semblé ici assez étonnamment dénué de désir, la caméra insistant sur les corps comme sur autant d’idées. À l’inverse de l’écueil habituel qui est celui du cinéma de Denis (un cinéma en état de grâce fragile, trop peu nourri, trop économe), les plans riches et chargés s’alignent ici à la queuleuleu, comme un catalogue de visions volontaristes et soulignées (les ballets-entraînement, les embrassades-exercices), enchaînées par un montage étonnamment impatient, et guidé par une voix-off n’aidant pas le mystère à fleurir.

Ces visions, Claire Denis sait néanmoins leur trouver une cohérence : le décor abstrait du désert (comme ces quelques silhouettes de locaux dubitatifs) essentialisent la culture militaire à ce qu’elle est, c’est-à-dire à une absurdité, à une série de rituels au milieu du rien, à un monde qui tient seulement parce “qu’on a dit que” – telles les coutumes indéchiffrables d’une peuplade exotique. Le film gagne également, sur le long, à se doter d’un semblant de récit (le départ avec la légion sous un faux prétexte, Lavant sombrant dans la folie, la vengeance ourdie…) qui décentrent enfin les visions de la cinéaste, alors moins imposées, davantage cueillies à la périphérie du récit, leur permettant plus tranquillement de faire effet et de s’épanouir (notamment dans le devenir salin, c’est-à-dire macabrement pur, de l’aridité ambiante).

La cohérence de cet univers de rêverie légionnaire fait alors le reste, aboutissant à un bon film – quand bien même on est loin, me semble-t-il, du chef-d’œuvre auquel les Américains ont tant crié ces dernières années.
 

La Cigarette Germaine Dulac / 1919

Lorsque Monsieur Guérande voit sa jeune épouse prendre des leçons de golf avec un playboy, il prend conscience de la grande différence d’âge entre lui et sa femme…

 

La Cigarette ressemble au négatif inversé de La Souriante Madame Beudet, tant thématiquement que formellement : pas trace d’avant-garde ou d’effets quelconques dans ce petit film (si l’on excepte un plan “musical” et quelques effets d’iris appuyés). Tout juste note-t-on une certaine précipitation du montage dans la première partie, peut-être due à l’état très endommagé de la copie, mais qui sied somme toute plutôt bien à cette héroïne enjouée (le rythme ralentissant en même temps que le mari dépérit).

Au-delà de la mise en scène tout à fait classique, c’est surtout un genre, celui du drame bourgeois mondain, et sa phobie centrale (le soupçon de tromperie), qu’adopte ici Dulac sans la moindre distance ironique. Et si l’on ferme les yeux sur l’orgie de cartons pas toujours nécessaires (longues explications finales inutiles), force est de constater que la réalisatrice est plutôt douée dans ce type de film qui semble pourtant à l’opposé du cinéma pour lequel elle militait. Le projet qu’elle déplie, renvoyant au ludisme des années 10 (poisons et suspense comme dans les Vampires, pitch fantasque comme chez les Danois), mais aussi au parfum des années 20 à venir (subtilité du jeu d’acteur, romantisme), souffre presque d’être une partition trop sagement, trop docilement jouée.

Le point de dissonance, et le plus intéressant, c’est évidemment cette momie posée au milieu du salon, visage émacié répondant à la jeunesse resplendissante de l’épouse (jusque dans un plan les plaçant côte à côte), comme un memento mori ou une vanité (au sens pictural) constamment posée là, tel le “ça” flippant et répugnant de la bourgeoisie, installé en évidence comme un lapsus au milieu des tentures de ces jolis salons. Dommage que le film exploite si peu la chose, et n’en fasse pas le nœud central de sa mise en scène : en respectant tous les codes du drame bourgeois d’alors, Dulac fait un film aussi sympathique qu’un poil inconséquent.

 

Conann Bertrand Mandico / 2023

Parcourant les abîmes, le chien des enfers Rainer raconte les six vies de Conann, perpétuellement mise à mort par son propre avenir, à travers les époques, les mythes et les âges…

Légers spoilers.
 

Qu’est-ce qui fait que ce second long-métrage de Mandico est bien mieux passé, pour moi, que son premier film pourtant davantage célébré ? Peut-être est-ce simplement que j’y ressens moins de prétentions subversives : sans rien perdre du foisonnement visuel de son cinéma, Conann m’a semblé plus romantique et cohérent, laissant une plus grande place à la mise en scène (et donc à l’énonciation, à la narration), le découpage dialoguant à égalité avec le baroque interne aux plans. Le film se suit avec grand plaisir, de par la générosité et la cohérence de son imaginaire ; difficile néanmoins de ne pas ressentir sur le long une certaine impression de creux, quand bien même un propos sur l’Histoire du XXe siècle vient sur le tard étendre la portée du film (venant jeter, à rebours, l’image d’une préhistoire du capitalisme sur les temps barbares précédemment mis en scène). Si les images parlent fort, les dialogues aussi, et souvent trop explicitement (l’image de diamants trouvés à même le cannibalisme corrupteur a ainsi besoin de quarante répliques nous expliquant ce qu’on doit y voir). C’est que chez Mandico, tout fait référent et prétexte au bricolage, les moments d’émotion ou de lyrisme sont eux-mêmes synthétisés, ingrédients comme d’autres du grand patchwork audiovisuel qui constitue la finalité du geste. Difficile alors de réellement se soucier de Conann et de son histoire (seul le personnage du Démon qui lui fait face, excellemment campé par Elina Löwensohn, nous permet de nous raccrocher au récit) : le film marque bien plus par ses quelques images fortes que par une quelconque aventure émotionnelle – l’incapacité du projet à se trouver une fin (le générique arrive sans prévenir) en étant un signe assez flagrant.

 

36, quai des Orfèvres Olivier Marchal / 2004

Depuis plusieurs mois, un gang de braqueurs opère en toute impunité dans Paris avec une rare violence. Le directeur de la PJ prévient ses deux lieutenants les plus directs, Léo Vrinks, patron de la BRI, et Denis Klein, patron de la BRB : celui qui fera tomber ce gang le remplacera à son poste de grand “patron” du 36, quai des Orfèvres…

Quelques spoilers.
 

On a beaucoup lu qu’Olivier Marchal, venant de la police, savait la décrire de manière authentique ; mais il semble, devant ce film, qu’il nous décrit surtout (et sans bien s’en rendre compte) la manière dont la police se voit elle-même. Dans ce film de camaraderie ultra-viriliste, où l’on ne peut compter ni sur la justice ni sur l’administration, et où tout se règle uniquement entre et pour les flics, Marchal montre avant tout un milieu soucieux de prendre la pose : dès les premières minutes mises en musique comme si c’était un final (le morceau en question, joué en boucle, ne quittera d’ailleurs plus le film), le cinéaste court après une sorte de gravitas sentencieuse sur l’univers maudit des flics solitaires, qui ne dialoguent qu’à coup de phrases choc dans un bain de lyrisme préfabriqué (il faut voir le sort réservé aux épouses, entre autres, ou encore la scène d’enterrement). 36 quai des orfèvres apparaît donc artificiel ; et pourtant il fonctionne à peu près, du fait d’un scénario pas inintéressant (rapports de manipulation et fatalité tragique au sein de la police), et d’un casting cinq étoiles (au point qu’Anne Consigny et Rochdy Zem en viennent à faire de la figuration), tous ces comédiens parvenant à redonner de l’épaisseur à des personnages archétypaux, et de la crédibilité à des dialogues improbables. Le tout se regarde, donc, mais un peu comme une catastrophe industrielle latente, techniquement assurée mais pas loin des prétentions du cinéma amateur, dont le parfum menace à chaque plan – un mélange assez rare qu’on peut, après tout, trouver rafraîchissant. À noter, sur ce dernier point, que j’ai été surpris de découvrir Marchal en interview se dire effondré de tous les effets du film (les ralentis notamment), imposés selon lui par un monteur (celui de Lelouch) que lui avait imposé la production.

 

Les Fantômes Jonathan Millet / 2024

Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau…

 

Les Fantômes est un très beau concept de film, que résume très bien son titre : portrait de traumatisés de guerre figés dans leur trauma, errant dans la vieille Europe à la poursuite de tortionnaires qu’ils projettent sur chaque visage, au risque de se perdre eux-mêmes. Le film sait très bien détourer cette idée, aidé d’un formidable acteur principal (Adam Bessa, comateux de mal-être), mais semble oublier d’en tirer de vraies scènes. Les montées de tension consistent en effet pour beaucoup à simplement faire monter le niveau sonore de la musique, sur une mise en scène un peu fade (qui au mieux, dans ses meilleurs moments, joue un peu du hors cadre et du hors champ). Le scénario, même à jouer la carte atmosphérique, paraît maigre et peu aventureux (ses quelques sautes événementielles, comme le passage au cutter, se révélant peu convaincantes). Bref, c’est honnête, mais peu palpitant.

 

L’Été dernier Catherine Breillat / 2023

Anne, avocate renommée, vit en harmonie avec son mari Pierre et leurs filles de 6 et 7 ans. Un jour, Théo, 17 ans, fils de Pierre d’un précédent mariage, emménage chez eux….

Spoilers.
 

Relativement prudent (actant par exemple clairement du trauma que provoque la liaison chez l’adolescent), L’Été dernier semble surtout garder du cinéma de Catherine Breillat (de sa frontalité, de son absence de chichis moraux) un grand sens de la précision. Mené à la façon d’une équation économe, reposant sur un petit nombre d’éléments précisément gérés (la scène de réaction de Drucker à la question de son mari relève d’un travail d’horlogerie), le film laisse une impression assez froide, qui convient certes bien à ce milieu haut-bourgeois, mais qui offre peu de portes d’entrée à notre identification. Au point qu’on est un peu étonnés de voir le personnage, présenté comme une machine de guerre dédiée à sa propre survie sociale, succomber à nouveau au désir et à une passion dont on n’a jamais rien senti… Cette dernière scène fonctionne en ce que faire point final lui confère un sens symbolique (le nouvel équilibre de ce que sera désormais ce foyer tortueux de déni), mais témoigne d’un film qui tient plus de l’implacable montre suisse que d’un quelconque vertige.

 

Le Livre des solutions Michel Gondry / 2023

Marc s’enfuit avec toute son équipe dans un petit village des Cévennes pour finir son film chez sa tante Denise….

 

Le Livre des solutions, quatre ans après Douleur et Gloire d’Almodóvar, confirme que les films de cinéastes mettant en scène leur propre processus de création sont un exercice ambigu. Si Michel Gondry ne se ménage pas dans l’inventaire de ce qu’il fait subir aux autres (c’est même le principal moteur comique de son film), on ne peut que remarquer combien son personnage aura au final eu raison, combien d’idées grandioses découlent de ses manies. Au point que ce film sur l’enfer que la bipolarité fait vivre aux proches devient peu à peu une sorte de justification de la non prise de médocs… Chaque idée ingénieuse (et il y en a) devient alors suspecte d’autocélébration. Dur de savoir, cela dit, s’il est possible de réussir cet exercice autrement qu’en se lançant des fleurs d’une manière ou d’une autre (puisqu’il s’agit toujours, en bout de course, de justifier le fait de faire des films). La qualité des comédiens, tous exceptionnels, permet au moins de nuancer un peu ce tableau.