Notes sur les films vus # 16

Plaire, aimer et courir vite • Christophe Honoré (2018)
Le Rayon vert • Éric Rohmer (1986)
Morocco • Josef von Sternberg (1930)
Mission : Impossible - Fallout • Christopher McQuarrie (2018)
L’Île au trésor • Guillaume Brac (2018)

Le Policier • Nadav Lapid (2011)
Les Grands ducs • Patrice Leconte (1996)
Paranoïa • Steven Soderbergh (2018)

Senses Ryūsuke Hamaguchi / 2015-2018

À Kobe, au Japon, quatre femmes trentenaires partagent une amitié sans faille. Du moins le croient-elles.

Légers spoilers.

Senses, qui nous présente un tout nouveau réalisateur déjà promis à être un nom important du cinéma de son pays, ressemble très fort à la "prochaine" étape d’un genre typiquement japonais : celui de la chronique familiale douce-amère. Un genre qui, sous sa forme contemporaine, prendrait ses racines chez Shinji Sōmai, verrait son esthétique s’épanouir dans les années 90, et atteindrait son acmé chez Kore-Eda – où ce cinéma ressemble désormais à de la dentelle, à un sommet de tact et de touché, de non-dits calmes et rentrés, tout en affects subtils.

Senses ressemble en quelque sorte au successeur de cette forme, à sa prochaine étape. À l’habituel travail de dentellière, il oppose une brutale essentialisation des situations, leur conceptualisation, leur mise à plat – qui est aussi celle de l’image numérique, dégueulasse de platitude. Plus de belles transitions, plus de jolis contournements : à présent, les dialogues appliqués, voire laborieux, s’étendent indifféremment sur des scènes entières, qui englobent la totalité de la conversation, d’un bout à l’autre ; les situations s’empilent comme autant de cubes bruts, non affinés, non dégrossis. Au naturalisme 90′ délicat succède ainsi une logique qui serait davantage celle de la captation : les cadres sont fixes et systématiques (tremblant même avec le décor dans la scène de bus, comme une caméra de surveillance qu’on y aurait accrochée), la mise au point est parfois à l’ouest, le son d’ambiance peut prendre le dessus sur la parole, l’image est traversée d’inquiétants et ravissants contre-jours… Autant d’imprévus et d’aléatoire, qui font ressembler chaque échange à une performance qu’on aurait capturée à l’aide de multiples caméras, et qu’il nous faut expérimenter en entier.

Le désarçonnement qu’on ressent devant cette sensation de captation sèche, ingrate, c’est un peu le voyage que nous fait faire le film : celui-ci semble d’abord très lisse, tout comme la relation des quatre amies. Or il n’est pas tant question de subvertir cette belle surface (ce à quoi le genre, friand d’ironie dramatique et de certitudes, nous avait habitué) : c’est plutôt au fur et à mesure de scènes anodines que la caméra ne lâche pas, dans l’expérience de la durée, que les caractères et les situations se creusent, se sculptent lentement en direct, jusqu’à atteindre des abysses. Le processus tient presque de l’hypnose : en témoignent ces moments où deux personnages, après de longues minutes de discussion, se mettent à se regarder droit dans les yeux – et où le cadre, comme aspiré par ces visages qui le scrutent face caméra, semble rentrer en phase de transe. Des vérités crues et hallucinées découlent alors de ces bouches, avec une bizarre évidence, comme les confessions de quelque pythie… Cette façon qu’ont les scènes de plonger à l’intérieur d’elles-mêmes est saisissante – jusqu’à ce passage halluciné à l’hôtel, à la fin du chapitre 2, qui ressemble presque à un rituel de réincarnation.

C’est d’ailleurs de cette même façon que se fait progressivement jour l’oppression masculine de ce monde, d’abord littéralement invisible aux regards (puisqu’elle est le fait d’hommes discrets et sympathiques), mais dont la pernicieuse évidence devient absolument étouffante après deux heures de film. Cette sensation d’une vérité là, offerte à la vue de tous, mais qu’on n’arriverait pas à voir tant elle est flagrante, telle la lettre volée posée au beau milieu d’une pièce qu’on fouille, est un décalque parfait de cette invisible évidence qu’est la phallocratie.

Le principal problème de Senses, c’est sans doute qu’il promet trop, et frustre en conséquence. À ce titre, la découpe du film originel en trois épisodes (et en cinq chapitres passablement artificiels) est une catastrophe : à l’immense fresque que semble annoncer le premier opus (où la disparition de Jun a l’air d’un prologue, d’un point de départ), succède deux films très courts, et une série de péripéties rapides qui déjà semblent nous mener vers la fin. Ces longues scènes où la parole se déroulait, qui faisaient tout le sel du premier volet, laissent alors place à une narration plus convenue, faite d’agréables enchaînements et croisements de lignes narratives. Ce qui n’est pas sans beauté (voir la façon dont Jun, personnage devenu "clandestin", se ballade dans le récit comme un fantôme), mais la singularité de ce qui faisait le film se dilue alors un peu… Il est probable que dans le cadre d’une séance unique, ces changements de structure donnaient une impression bien différente (accélération ? délitement ?). On pourrait encore citer d’autres problèmes irritants : la libération finale au matin, très conventionnelle, ou encore cette bienveillance molle avec laquelle est filmé l’art contemporain, dans sa relation béate avec le public notamment…

Tout cela n’empêche pas Senses d’être la seule chose réellement neuve et enthousiasmante qu’on ait vu sur nos écrans depuis longtemps. C’est suffisamment rare pour qu’on s’en réjouisse, et qu’on reconnaisse d’ores-et-déjà ce film pour ce qu’il est : une étape importante de l’Histoire du cinéma récent, tout simplement.

Film en trois parties : Senses 1&2, Senses 3&4, Senses 5.
En un seul film sous le nom Happy Hour (Happī Awā en VO).

Braguino Clément Cogitore / 2017

Au milieu de la taïga sibérienne, à 700 km du moindre village, se sont installées deux familles, les Braguine et les Kiline.

 

Qu’il soit le produit direct de références conscientes, ou le fruit d’un chemin d’influences plus floues, il est frappant de voir combien Braguino est l’enfant, le résultat, des trente dernières années de cinéma. Il en synthétise toutes les recherches : les motifs du cinéma d’horreur (enfants entraperçus dans la brume, found footage de la vidéo crade en ouverture) ; mais aussi le fantastique latent et non incarné, la porosité avec l’art contemporain (Lynch, Weerasethakul) ; les images perdues dans un noir sans montage, arrivant à nous comme autant de percées brutales (Godard dernière période) ; la plongée frontale dans un cadre déraisonnable, ahurissant, dont on exacerbe volontiers les conflits et les personnages borderline (coucou Herzog) ; les touches sensorielles d’un montage impressionniste et ressassé, librement éclaté (Malick) ; la bande son qui sourde et crépite, comme on rumine quelque malédiction (Des Pallières)…

L’idée n’est pas de faire de Clément Cogitore un premier de la classe (son film, plein de courts-circuits et d’intuitions, n’a rien de l’élève appliqué), mais bien de signifier à quel point Braguino se présente à nous comme le point d’arrivée de tout un chemin formel et narratif, qui fit péniblement émerger un autre cinéma du bordel stagnant et référentiel (néo-classicisime, néo-moderne, néo-noir, post-modernes, maniéristes…) qui constitue, encore aujourd’hui, l’essentiel de notre paysage cinéphile. L’occasion de célébrer le divin enfant ? Pas vraiment.

Si l’on ne boudera pas notre plaisir (le film envoie des moments magiques à la kilotonne, et son parfum de fin du monde est saisissant), on ne peut se défaire d’une certaine gêne. La première étant ce montage impatient en zapping, outil d’un véritable déchaînement imagier, par lequel Cogitore se débarrasse du dernier grand tic auteuriste de ses pères et de la modernité : cette lenteur de cinéma de festival, cette patience impériale qui fut, il est vrai, souvent complaisante, et qui ici a complètement déserté.

On ne sait très bien si l’on doit s’en réjouir. Dans la frénésie à ne garder que les sot-l’y-laisse des situations, à aller directement au plus fort, à sacrifier chaque moment étrange au spectaculaire (le dépeçage…), se lit un arrière-goût de braconnage : le film plonge bras ouvert dans l’imagerie, sans retenue ni hésitation, d’une façon qui laisse en bouche un goût un peu étrange d’exploitation d’un endroit, et de personnes, qui avaient sans doute plus à offrir qu’une excitante imagerie de conte – aussi superbe soit-elle. Une manière de rester un peu en surface des situations, vite embrouillées dans une ambiance inquiète et hallucinée, qui noie parfois les potentielles belles scènes comme une sauce trop grasse. Voyez, par exemple, ce moment de confrontation entre les enfants des deux familles, quand les Kiline débarquent sur l’île : la situation, qui se construit admirablement, échoue à aboutir à autre chose qu’au ressassement de son propre postulat (qu’on devine assez artificiellement reconstitué), dans une incapacité à réellement investir la situation en profondeur, à la faire avancer ou à la résoudre – le montage, qui ne fait que broder sur place, finit par nous faire perdre le fil.

Évidemment, projeter autant de symptômes de l’époque sur un petit film de 50 minutes a ses limites : rien que le tournage (une dizaine de jours seulement) explique le recours à cette forme de prestidigitateur, à ces manières ellipsées et allusives, qui jouent sans doute aussi la rustine d’un déficit en matériel exploitable. Il n’empêche que la forme est souveraine, qu’elle ne semble jamais subie, et qu’on ressort avec cette impression bizarre d’avoir vu une longue bande-annonce – un format dont le film reprend et assume beaucoup de motifs stylistiques. Aucune dépréciation dans ce terme : les bandes-annonces, au tournant des années 2000, furent l’un des laboratoires formels les plus excitants du cinéma mondial, inventant de nouvelles manières d’induire le sens, de jouer de l’inconscient et de l’imaginaire du spectateur, associant les images bien plus librement que les films desquels elles étaient au service ; mais elles furent aussi, c’était tout leur rôle, des machines à fabriquer de la frustration et de l’inachèvement, à sous-entendre un film plus qu’à ne l’accoucher, à laisser miroiter de la profondeur.

Braguino est un temps fort de l’année, et Clément Cogitore est indéniablement un nom prometteur. Mais son film, pour ce qu’il dit de l’avenir proche du cinéma (et de sa nécessaire transformation), nous ravit autant qu’il inquiète.
 

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)

Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)
Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)

Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)