Bashu, le petit étranger Bahram Beyzai / 1985-1989

Bashu, un petit garçon, vit dans une ville frontalière pendant la guerre Iran-Irak. Ayant perdu sa famille et sa maison dans un bombardement, il s’enfuit et échoue dans le nord du pays, où les gens sont blancs et où l’on ne parle pas sa langue. Une mère de famille décide de lui venir en aide…

Légers spoilers.

C’est peu de dire que Bashu est une surprise. Sa relative invisibilité dans le panthéon du cinéma iranien, son synopsis de fable gonflante, ou son squattage récurrent des séances pour enfants, laissaient redouter un film world-cinema comme il y en eut tant dans les années 90 : un petit machin poético-naturaliste bien sage, avec option folklore et message en pack.

Bashu n’est pas cela. Ne serait-ce que parce que son jeune héros, loin d’être le personnage didactique qu’un pensum sur la tolérance demanderait (c’est-à-dire un gamin comme un autre justement, un égal, seulement victime du racisme et des barrières de la langue), est filmé par Beyzai comme un enfant sauvage : un garçon rétif aux intuitions animales, mutique et imprévisible, pris d’humeurs et de fièvres étranges, peu au fait des règles sociales. Entre les mains d’un tâcheron, cela relèverait du réflexe raciste ; en l’état, le film en tire surtout la peinture d’un pur produit de la guerre, qui en surgit ex nihilo (nous ne saurons rien de son passé), et qui semble presque moins exister pour lui-même que comme une projection, une incarnation de l’altérité totale qu’il représente pour ces paysans iraniens. Même lorsqu’on découvre au milieu du film qu’il sait lire (Bashu et les enfants du village se découvrent soudain cette langue commune, par delà leurs dialectes respectifs), l’étrangeté est que justement rien ne se passe, que rien ne change : Bashu continuera à formuler des réponses muettes et à communiquer en musique, et les autres à ne pas vraiment le comprendre – le film achevant d’en faire un enfant certes présent mais habitant son propre monde parallèle, celui du trauma, dont les rêveries et visions ne font que cohabiter avec la réalité des autres.

Bashu a une autre particularité : il ne ne ressemble pas beaucoup à ce qu’on connaît, en France, du cinéma iranien – ces films de Kiarostami, Makhmalbaf, ou Panahi, qui lui sont pourtant quasi-contemporains. S’il en partage les tropismes (« prends garde, pays, un enfant te regarde  »), il est étranger à la veine moderne qui était plus volontiers celle de ses collègues (tout ce qui va, disons, d’une fibre néoréaliste à un amour des dispositifs). Point ici de contemplation du réel, qu’on interrogerait dans sa chair ou qu’on laisserait parler de lui-même : la forme narrative si particulière de Bashu, ce serait plutôt celle de la comptine.

Il n’est pas question, par ce terme, de justifier quelque complaisance pour le neuneu, mais de souligner la singularité d’une narration en segments clos, dont les situations se résument à trois traits : la façon naïve qu’a le garçon de raconter la guerre par exemple, dans l’un de ses moments de crises (« Maman a pris feu et papa s’est enfoncé dans le sol  ») ne dépareille au fond pas tellement de la manière dont le film lui-même nous en a fait prologue (un désert explose et en sort un camion : point).

La comptine, c’est ainsi cette façon qu’a Beyzai de réduire les situations au strict minimum des éléments souhaités (quitte à sacrifier au vraisemblable et à la logique), pour ensuite les manier en de rondes et apparentes équations, qui surlignent moins le symbolisme qu’elles ne l’ouvrent. Les visions éparses qu’a le gamin de sa mère morte, par exemple, dépassent le bel effet lacrymal : parce qu’elle est voilée de la tête aux pieds, son étrange immobilisme la transforme en fantôme, ombre noire inquiétante dans laquelle il est assez étrange, voire macabre, de voir le garçon chercher du réconfort – suggèrant déjà à l’enfant qu’il doit en faire le deuil. De même, quand la relation entre l’orphelin et la paysanne se scelle, c’est toujours par des configurations animales (la grange-piège, le filet) qui ne dissocient pas l’apprivoisement d’une certaine forme de prédation… Les paraboles que sécrète le film aiment ainsi à conserver leur part d’opacité, venant anoblir ça et là, par de majestueuses compositions visuelles, un objet ou un moment mystérieusement élus.

Beyzai ne tient pas toujours le cap de cette narration si singulière, tenté qu’il est parfois par un didactisme de fable (méchants voisins), ou le cédant aux puissances faciles du pathétique (le garçon finit la moitié des scènes en pleurs). Les vélléités poétiques, et la naïveté qui leur sert d’excuse, ne sont pas loin non plus. Mais le reste du temps, son film parle ; et pose sur son actualité brûlante, celle de la guerre Iran-Irak, d’improbables habits de ballade ancestrale.

Bashu, gharibeye koochak en VO.
Le film a été tourné en 1985 mais, interdit pendant 4 ans, il ne sort qu’en 1989.
[extrait]

Notes sur les films vus # 11

Your Name • Makoto Shinkai (2016)
Lettre de Sibérie • Chris Marker (1957)
Ram-Leela • Sanjay Leela Bhansali (2013)
La Dame de pique • Yakov Protazanov (1916)
La Dernière maison sur la gauche • Wes Craven (1972)
Close-Up • Abbas Kiarostami (1990)
La Reine des neiges • Chris Buck, Jennifer Lee (2013)

Le Fils de Saul

Le Fils de Saul László Nemes / 2015

Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau. Saul, un Sonderkommando, reconnaît les traits de son fils sur le cadavre d’un garçon. Il décide alors d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes, pour lui offrir une véritable sépulture.

Légers spoilers.

Le texte de Rivette est devenu une doxa. Jadis, le travelling de Kapo offrit à la théorie une formidable boîte à outil pour questionner les films, et ramener leur mise en scène à ses responsabilités. Mais des années d’usure, et une génération de premiers de la classe besogneux, ont transformé cette éthique en morale : le questionnement perpétuel se mua en interdits de principe, et un doute légitime (« peut-on faire ce travelling ? ») vira au bête code de la route. La Shoah n’est aujourd’hui plus ce révélateur, ce point Godwin qui atteste des problèmes de regard inhérents à n’importe quel film : elle est devenue un territoire à part, pour lequel on vérifie soudain les papiers du cinéaste.

C’est dans ce contexte foireux qu’arrive Le Fils du Saul, accusé ci-et-là d’être un jeu vidéo. On suppose que c’est le FPS qui est ici désigné ; c’en est pourtant l’exacte antithèse. Car si Nemes propose une expérience de la Shoah, ce n’est pas au sens où on l’entend : le chaos d’informations qui happe dès l’ouverture (ce bain incertain de cris et de mouvements) dit d’abord le renfermement du personnage en lui-même, la perception d’un homme clos à l’enfer qui l’entoure. L’emballement du hors-champ fait alors moins spectacle qu’il n’appuie l’insensibilité d’un visage verrouillé, renfrogné et tête baissée, sans réaction apparente à l’horreur. Saul a fait le choix de plonger en lui pour survivre : toute sensorielle qu’elle soit, la mise en scène joue moins au simulateur de vol qu’elle ne narre cette fermeture au monde.

Evidemment, il plane sur le film un soupçon de roublardise : peu ou mal montrer, c’est aussi exciter l’imagination. Mais passée l’ouverture, dont on peut effectivement discuter le goût (hors-champ sonore édifiant, à l’arrivée savamment ménagée), ce supposé « film-montagnes-russes » frappe surtout par son détachement émotionnel, par la circulation constante de prisonniers indissociables, interchangeables, et par l’obstination à d’abord pointer dans la Shoah son terrifiant prosaïsme, son labeur quotidien d’usine ramenant sans cesse le récit (et son personnage) aux impératifs d’une cadence de travail. À l’exception d’une scène nocturne aux accents infernaux, la sobre clarté de film, qui refuse de se complaire dans les puissances de l’imagerie (il n’est pas fait mystère de ce qu’on voit mal), enraye le voyeurisme plus qu’elle ne l’encourage.

Reste néanmoins une question : si le dispositif est impeccable, que produit-il ? Qu’est-ce qui, d’un point A à un point B, a changé pour Saul et son spectateur ? Ce que formalise le film, c’est une idée fixe : « l’incohérence Saul » traverse une série de situations dramatiquement importantes (une fusillade, une révolte) sans pourtant dévier de son étrange obsession, et le film avec lui. Le monde externe n’ayant plus aucun sens (formes indistinctes, bruits épars), il ne reste que l’abstraction d’une mission tombée du ciel, seule véritable histoire que s’autorise le film : un reste errant d’humanité a élu Saul comme un parasite élit son hôte, l’extirpant du flou premier pour courir un temps en lui (le faisant agir de manière absurde, mettant sa vie en danger), et le quittant comme on passe le relais, précieux code secret transmis à la suite du siècle, fuyant avec l’enfant dans le mystère de la forêt.

Seul le final s’autorise à regarder cet horizon poétique en face, formalisant l’implacable fuite en avant qui a été sa marche, lui donnant enfin une raison d’être ; on peut juger que c’est un peu court. Le film, qui confond rapidement l’obstination de Saul avec son propre surplace, se contente comme son personnage d’être une pure force en mouvement, un principe neutre se suffisant à lui-même, trop prudent pour construire quelque évolution qui fasse sens. Que Nemes reste bloqué dans le carcan de son dispositif subtilement pesé, sécurisé et verrouillé, et surtout qu’il s’en satisfasse, dit une certaine forme d’échec : l’art n’est pas le royaume des bons élèves assurant leurs arrières.

Il est alors d’autant plus usant de voir Le Fils de Saul accusé à l’endroit de sa seule prise de risque (la Shoah comme expérience), certains s’étant même offusqués à Cannes qu’on perde les bonnes habitudes – comprenez : passer le film à tabac en psalmodiant Rivette. Car ce qu’on reproche au fond au dispositif, en l’attaquant non dans son articulation mais par principe, c’est de ne pas être du cinéma moderne. Celui là-même qui agonisait il y a déjà trente ans. En son temps, la modernité fut une nécessité pour se confronter à l’irreprésentable : Resnais pouvait donner la mesure de la Shoah sans presque en montrer une image – et son film, sans rien tempérer de l’horreur, obligeait le spectateur à exercer sa pensée. C’était la solution d’urgence ; est-ce pour autant, à tout jamais, la seule voie possible ? On reproche à Nemes d’être sensoriel, mais voilà plus de vingt ans, peut-être même depuis Tarkovski, que le cinéma est aussi cela : un monde non plus seulement approché comme une série de concepts, mais comme une pure expérience physique et auditive, une texture et une transe, une suite de stimulis audio-visuels. La question n’est pas de savoir si, ramenée à l’holocauste, cette approche est légitime : la question est de savoir quelle configuration inventer en son cadre – qui est désormais, qu’on le veuille ou non, le cinéma de notre temps, l’expression de notre génération : non négociable. On ne pense pas la Shoah aujourd’hui avec les yeux et les formes de nos aînés, encore heureux : le devoir de notre époque est de dire son rapport à l’événement, pas de réciter le catéchisme.

Saul fia en VO.

Dheepan

Dheepan Jacques Audiard / 2015

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

Spoilers.

Les affiches de Sur mes lèvres, à sa sortie, étaient affublées d’un curieux slogan : « Elle va lui apprendre les bonnes manières ; il lui apprendra les mauvaises ». Bien qu’anecdotique, cette accroche résume tout ce qu’était alors le cinéma d’Audiard : un dialogue à égalité entre la violence fascinée du milieu (l’Amérique, ses films de gangsters célébrés, sa virilité fantasmée) et les rêveries fragiles d’un regard trop sensible (micro-détails et sensations, stases de la musique de Desplat, émotions à fleur de peau, doigts palpitant devant l’objectif pour créer un nid d’intimité aux personnages). De battre mon cœur s’est arrêté tenait encore le face à face (le souvenir de la mère contre la nuit sordide des cols blancs, le toucher du piano contre le poing sanglant), mais les films suivants capitulèrent : le cynisme d’Un prophète (qui se réjouissait de peindre l’ascension d’un personnage qui perd son âme), ou l’âpreté pénible de l’opus suivant, ne faisaient plus appel aux songes que comme coquetteries de circonstance, pour se donner bonne conscience de temps à autre : un petit plan mignon d’apprentissage de la lecture pour s’excuser d’avoir joui de l’imagerie d’Oz pendant deux heures, un coucou à l’orque pour saupoudrer de poésie l’amas étouffant de corps tout puissants… Sous ses petites manières, ce n’était plus qu’un cinéma de brutes.

Et c’est à ce titre qu’il faut souligner combien Dheepan, malgré le spectaculaire ratage de son derniers tiers, est loin d’être l’intermède mineur qu’on a méprisé à Cannes : c’est un retour en force. Pas parce que la balance y aurait retrouvé son équilibre, mais parce que la filmographie s’y réinvente justement assez pour dépasser cette binarité (dont les stigmates ne persistent qu’au travers de quelques inserts oniriques sans patience, pas désagréables mais devenus presque inutiles, à présent). Libéré de ce duel, Audiard peut alors pleinement s’attaquer à la narration de cette odyssée immobile, jouant moins l’immersion par le réalisme que par une maestria des distances et des points de vue : la France alentours comme un monde inconnu, l’immeuble vécu comme un Babel, chaque rencontre vibrant de la peur d’être confondu… Ce survival n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’oppose au flou inquiétant d’un milieu non décodé, ambigu et incompréhensible, plutôt qu’à la réalité d’un danger concret. Ces configurations, surtout, ramènent le réel sous l’empire de la fiction, qui permet d’exprimer du sens, d’aimer des personnages – au lieu de les penser comme les échantillons représentatifs d’une démonstration sociale. En cela, le film fait plus pour la représentation des migrants que 10 ans de cinéma français sociologique… L’inachèvement cannois du montage, enfin, aère un film soudain libéré de la dictature des arcs scénaristiques, entrechoquant les moments et les situations plus mystérieusement qu’à l’habitude, nous surprenant souvent – au prix, on le verra, d’approximations dangereuses en fin de course.

Évidemment, il y a un risque (c’est même la définition de ce qu’est une fiction : un risque, un poing tapé sur la table) : ce récit se construirait-il complaisamment sur le dos d’un réel abusé, dont on consoliderait les caricatures ? Une frange impressionnante de la critique française s’est liguée contre Audiard pour lui reprocher le tableau de cités “qui n’existent pas”. Et on peut s’en amuser, en passant en revue ce que le film a eu le malheur d’inventer : les blocs urbains sordides abandonnés par l’État ? Les trafics de proto-mafias dans certains quartiers ? Les échanges de tirs à l’acmé des tensions entre bandes ? Cette population qui se replie dans ses appartements en faisant profil bas ?

On objectera les entorses au réalisme : les vigies postées sur les tours, les jeunes qui tirent en l’air tels des cowboys, les fouilles à l’entrée des blocs. Mais le genre (ou, en l’occurrence, ce qui n’y tend ici que très partiellement…) n’a jamais été autre chose qu’un surplus de codification, la clarification d’une distance, et un réel deux fois plus détouré pour mieux exprimer le sens : ces jeunes debout sur les toits (pas bien différents de ceux du dernier film de Sciamma, d’ailleurs) ne sont que l’expression visuelle, articulée, cinématographique, d’un parfum d’oppression civile qui est lui bien réel.

L’injonction faite ici au film n’est donc rien moins que celle du naturalisme, et de sa supposée meilleure fidélité aux faits (qui est surtout un moyen de donner l’apparence du naturel à ses propres convictions). Or on imagine bien que ce n’est pas là le régime esthétique souhaité par ces critiques français, qui l’ont à raison si souvent combattu : ce qu’ils reprochent à Audiard, en l’accusant de filmer un fantasme, c’est d’abord de ne pas fantasmer aux couleurs de leur propre idéologie. Et il y a de quoi s’étrangler en voyant le cinéaste accusé de se détourner du politique, quand il est bien le seul à se retrousser les manches pour plonger les bras dans ce merdier d’angoisse, à aborder le malaise urbain avec d’autre optiques que de le nier ou de lui faire la morale, à chercher des moyens d’en ordonner les images (l’isolement littéral de ces blocs au milieu de nulle part, ce spectacle à la fenêtre « comme au cinéma ») pour affronter cette dimension des cités qui, à force d’esquives, n’a effectivement aujourd’hui plus d’autre expression que celle de BFM TV. Il n’est pas question de préférer cette approche à une autre, ni de minorer l’importance salvatrice de cinémas qui savent regarder la cité autrement qu’avec anxiété : il s’agit simplement de comprendre que si questionner les articulations du film est légitime, demander à cette voix de simplement se taire, et s’imaginer que cela va suffire à calmer le malaise social qui l’a produite, est une très jolie manière de foncer tous ensemble dans le mur.

Accordons néanmoins le bénéfice du doute à ces réactions, qui n’attaquent peut-être ce tableau qu’à travers le prisme de son final problématique. Car si l’injonction au naturalisme est absurde, enjoindre le film à être cohérent l’est beaucoup moins. Ce n’est pas tant dans la peinture du lieu que le récit vrille, que dans le comportement de son personnage : mal articulée avec le traumatisme de guerre (qui ne parvient jamais, dans le chaos du montage, à réellement faire sujet), mal synchronisée avec le désir de famille, pas vraiment observée comme panique ou folie, la conversion de Dheepan en justicier ne rime à rien. Plus que la figure du vigilante en soi, le problème est la façon dont elle pénètre dans le film sans y avoir pris racine, comme une invitée surprise : ce changement brusque de distance au réel est trop mal géré pour ne pas faire corps étranger, poussant inévitablement à investir la rupture de sens (un film qui, trop impatient devant la complexité de la situation, ferait mine d’apporter une solution par la reprise en main musclée du récit). Audiard n’y gagne même pas en force de frappe, tant ce dérapage trop peu construit décrédibilise les personnages comme la diégèse : qu’il faille plonger la longue avancée meurtrière de Dheepan dans le brouillard n’est ainsi pas surprenant, puisqu’elle n’a aucun sens. Reste l’impression ridicule d’un cinéaste qui utilise l’univers qu’il a construit, au mépris de tout ce qu’il a patiemment installé, pour le simple kiff d’une scène de tir – sans que rien, dans l’énergie du défouloir, ne vienne poser un regard sur notre propre jouissance.

L’absurdité de l’épilogue interroge également : par sa concision, son absence de situation réelle, de dialogue ou de mise en contexte, il ne peut être vécu que de manière dialectique (une solution répondue aux questions du film). On pourrait apprécier beaucoup de choses sur le papier : que le final ne noie pas les problématiques dans une résolution en forme de compromis mou, qu’il refuse de donner le dernier mot à la fatalité sociale, qu’il renvoie à son pays le miroir tranchant d’un dégoût radical (il faut dire qu’en proposant l’Angleterre comme alternative, Audiard a trouvé le bouton rouge propre à faire exploser n’importe quel français). Mais au-delà du fait qu’on peine à y voir l’autocritique sévère d’un cinéaste français sur son propre pays, tant le regard (qui vient de se baigner dans le sang de Peckinpah et Scorsese) aspire à être celui d’un expatrié, de quoi ce segment final peut-il bien être la démonstration ? On a beau retourner la chose dans tous les sens, on ne voit rien à y comprendre – sinon qu’un pavillon de banlieue est plus idyllique que les tours d’une cité violente (on n’avait certes pas besoin d’une palme d’or pour le savoir). La seule explication reste celle d’un cinéma se repliant in extremis sur ses automatismes, ce rituel viril du sang qui seul donne droit d’accès au paradis – retour penaud et sécurisant à la binarité des grands jours. Dans un entretien, Audiard affirmait que le projet initial (celui du vengeur) avait fini par ne plus l’intéresser, avant que ne vienne s’y greffer l’histoire d’une famille : sans doute aurait-il fallu aller jusqu’au bout de cette inspiration nouvelle, et abandonner, tel un membre mort, ce réflexe usé dont son talent ne sait plus quoi faire.

Cemetery of Splendour

Cemetery of Splendour Apichatpong Weerasethakul / 2015

Des soldats, atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil, sont transférés dans un hôpital provisoire. Jenjira se porte volontaire pour s’occuper de Itt, un jeune homme auquel personne ne rend visite.

Légers spoilers.

On a beaucoup répété, depuis son apparition, combien le cinéma de Weerasethakul était un baume. Une guérison posée sur nos regards cinéphiles, endoloris par une décennie occupée à la domination du spectateur, du polar coréen sadisant aux Hanekeries satisfaites du jeune cinéma d’auteur. Cemetery of splendour, par son retour à l’hôpital, est l’occasion de prendre cette dimension à bras le corps, en installant cette fois l’action côté patients. Mais c’est un « faux » hôpital, comme le soulève l’un d’eux : limité à quelques personnes réunies dans une même pièce, improvisé entre les murs familiers de l’ancienne école, où l’on dort au lieu de souffrir, où l’on veille plutôt que de soigner.

On y lit ainsi volontiers notre condition de spectateur, parfois exprimée de manière littérale (raccord entre la salle de cinéma et l’hôpital, lumière des dormeurs qui contamine les images à l’écran) : joli partage que cette expérience commune au personnage et à celui qui l’observe, prisonniers d’une même hypnose. Plus encore, c’est pour Weerasethakul les débuts d’un regard posé sur sa propre mise en scène : cette thérapie de la lumière douce, cet art du rêve éveillé, ce regard qui prend soin, sont d’abord les traits de sa filmographie (dont on fait compulsivement l’état des lieux, tout y passe : le kiosque, l’érection amusée, la gymnastique, les morts venant à table, l’actrice fétiche célébrée…). Étape artistique critique, qui se traduit par un projet aux aguets : refusant de donner suite à l’épure majestueuse de Syndromes, ou au foisonnement forain de Boonmee, le cinéaste fuit l’inflation du style pour se recentrer sur l’extrême sobriété qui fit la force de sa proposition fantastique. Film de textes et de dialogues, où le surnaturel est cru sur parole, Cemetery of Splendour s’inflige une discipline de fer.

Mais une conscience de ses atouts parasite désormais la manière du cinéaste, qui rejoue avec une certaine docilité l’ingénuité qu’on attend de son art. Étrange séquence ainsi que cette visite au palais, marquée dès son ouverture (« J’essaie d’y croire ») par le soupçon du charlatanisme, celui de la médium comme du réalisateur. Scène qui voudrait être vécue comme une évidence, et qui n’est plus que théorique, tant l’on se tient prêts, note d’intention et bilan critique à la main, à s’extasier comme il se doit devant l’innocence du postulat. L’apaisement promis a bon dos… Le réconfort de cette œuvre, ce délicieux état entre veille et conscience, semble à force pouvoir tout faire passer dans la torpeur de son flux, des petites coquetteries surfaites (les promeneurs qui changent de place) aux sauts hasardeux dans le vide (un monsieur fait caca, on lèche une jambe) – qui sont au fond moins une prise de risque, que des essais maladroits pariant sur la complaisance accordée d’office à l’internationale des auteurs. Pourquoi pas, évidemment (chacune de ces scènes pourrait être défendue), mais dans le mouvement de cette grande sieste, le spectateur semble désormais prompt à agréer tout et son contraire, et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Le désespoir politique du film est encore ce qui l’empêche de s’abîmer dans ces égarements de surface. On oublie un peu vite que le baume n’est pas destiné à nos yeux de festivaliers, mais aux plaies concrètes d’un peuple : dans le raccord entre la salle de cinéma et les dormeurs, intercalé comme une résistance, il y a d’abord un salut zombie à l’hymne royal absent. Même si c’est au prix d’un symbolisme trop lisible pour remuer (hommes vampirisés par les batailles du pouvoir…), le film résonne d’une mélancolie authentique, profonde, qui observe impuissante le poids d’un invisible arrière-monde doucement corrompre l’expérience du présent. En ce sens, l’astuce confiée à Jenjira, celle d’ouvrir grand les yeux pour s’extraire de ses rêves, est un contre-sens ironique : c’est encore la meilleure qualité de Weerasethakul que de savoir non pas opposer ses fantômes au tangible, mais au contraire de donner progressivement à voir le visage fantastique de ce monde réel, émergeant comme une photographie au révélateur pour qui l’a trop longtemps fixé, trop attentivement observé ; nous amenant à poser les yeux sur ce quotidien banal, et à ne plus être capable d’y voir autre chose qu’une hallucination.

Rak ti Khon Kaen en VO.

Les Fleurs de Shanghai

Les Fleurs de Shanghai Hou Hsiao-hsien / 1998

Au XIXè siècle, dans l’enclave internationale de Shanghai, les hommes se disputent les faveurs des courtisanes. Wang, un haut fonctionnaire, est partagé entre deux d’entre elles, Rubis et Jasmin.

 

L’un des genres phare du jeu vidéo, le FPS (jeu de tir à la première personne), offre une curieuse expérience lorsqu’on y joue à plusieurs. Ces jeux où l’on s’entretue, en épousant la vision subjective de son personnage, prennent place dans de grands dédales aux multiples étages et recoins. Or, pour que les parties collectives puissent durer longtemps, il est permis d’y mourir plusieurs fois : lorsque le joueur est mortellement touché, il renaît à un endroit aléatoire de la carte. C’est alors un étrange sentiment que de voir l’écran rouvrir à chaque fois les yeux sur un lieu nouveau, inconnu, dans lequel on est soudain perdu.

Ainsi en est-il des Fleurs de Shanghai, où les lumières n’émergent du noir que pour y replonger : le regard pénètre dans chaque scène comme extirpé du sommeil, se réincarnant au hasard des milles pièces sombres du vaste bordel, errant dans les lieux tel un fantôme. Ce film, aussi claustré dans sa maison close qu’il l’est dans la nuit, se garde bien de topographier l’espace ou le temps : les premiers cartons se contentent de souligner l’étendue du bâtiment, et les évènements seront ensuite plutôt commentés que directement montrés, plutôt annoncés ou relatés que vécus au présent, entortillant un peu plus l’écheveau d’une narration trouée.

On retient de fait d’abord, plus que les aléas du récit, cette sensation d’arpenter les couloirs d’un labyrinthe sans Minotaure, aux âmes tournant dans une nuit perpétuelle, sans possibilité d’échappatoire. La scène inaugurale, en opposant aux railleries grivoises le mutisme d’un personnage méditatif, qui semble au secret des tourments de l’âme, paraît désigner l’amour comme le sujet du film. Mais les dialogues ne parleront que d’argent, d’engagements quasi-contractuels, d’arrangements : les filles veulent sortir du labyrinthe, briser la boucle dont le final vient cruellement perpétuer la ronde. Contrairement à bien des films de maison close, Les Fleurs de Shanghai n’est pas l’occasion de peindre la décadence d’un âge d’or, ou la fin d’une époque : c’est au contraire un cercle parfaitement fermé, aussi replié sur lui-même que l’est l’enclave internationale, un quotidien répété à l’infini comme sous un mauvais sort.

Cette stase nous rappelle combien ce cinéma est connu pour encourager le sommeil (mes amis au festival, qui renommèrent le cinéaste « Hou Hsiao Hsieste », ne s’y étaient pas trompés). Plutôt que de nier cette tendance, comme si cela allait ternir la beauté des œuvres, il conviendrait de remarquer que s’assoupir devant ces films est moins affaire d’ennui, d’échec ou d’abandon, que de l’accompagnement naturel de leur pente. La sieste zen et diurne de Café Lumière, le spleen alcoolisé de Millenium Mambo, l’évanouissement aux visions de Poussière dans le vent  : cette filmographie est aussi une cartographie du sommeil, où le relâchement des sens, des défenses, de toute distance cartésienne aux évènements, permet seul d’accéder à la chair intime du récit. Si l’aspect conceptuel des Fleurs de Shanghai peut refroidir, sa torpeur somnambule, longue transe baignée de fumées d’opium et de fondus au noir, n’est pas une coquetterie formelle : c’est l’unique moyen de dire la maison close, l’emmêlement lancinant des passions et de l’argent, le confort fétide des mondes autistes, l’impasse d’un siècle romantique ; de retoucher par l’hypnose à cette bulle d’ancien monde, à jamais prisonnière de sa mélancolie rouge.

Shàng hāi huā en VO.