Notules # 25

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Les Chiens Alain Jessua France 1979
La Vache et le prisonnier Henri Verneuil France 1959
Diaboliquement vôtre Julien Duvivier France 1967
Le Marginal Jacques Deray France 1983
Le Solitaire Jacques Deray France 1987
Le Professionnel Georges Lautner France 1981
L’Alpagueur Philippe Labro France 1976
Monsieur Klein Joseph Losey France 1976
Vacances portugaises Pierre Kast France 1963
Une femme qui s’affiche George Cukor USA 1954
Incident de frontière Anthony Mann USA 1949
Assunta Spina Gustavo Serena Italie 1915
Fièvre Louis Delluc France 1921
Mandibules Quentin Dupieux France 2021
Cinquième Set Quentin Reynaud France 2021
Chacun chez soi Michèle Laroque France 2021
The War Below J.P. Watts Royaume-Uni 2021
Redemption Day Hicham Hajji USA 2021
The Mortuary Collection Ryan Spindell USA 2019
Monsters of Man Neal McDonough Australie 2020

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notules # 24

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
En attendant les hirondelles Karim Moussaoui Algérie 2017
Harmonium Kōji Fukada Japon 2016
L’Accordeur de tremblement de terre Frères Quay USA 2005
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
Le Paysan éloquent Shadi Abdel Salam Égypte 1970
La Découverte d’un secret (Schloss Vogelöd) F.W. Murnau Allemagne 1921
Le Vent Marcell Ivanyi Hongrie 1996
Le Conseiller Alberto De Martino Italie 1973
Napoli Spara (Assaut sur la ville) Mario Caiano Italie 1977
Mayerling Terence Young Royame-Uni / France 1968
Moonrise (Le Fils de pendu) Frank Borzage USA 1948
Charade Stanley Donen USA 1963
L’Homme invisible James Whale USA 1933
Le Poids de l’eau Kathryn Bigelow USA 2000
L’Anglais Steven Soderbergh USA 1999
Deux moi Cédric Klapisch France 2018
Calamity Rémi Chayé France / Danemark 2020
Une chance sur deux Patrice Leconte France 1998
L’Assassin habite au 21 Henri-Georges Clouzot France 1942

Notules # 23

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Deux mains, la nuit (The Spiral Staircase) Robert Siodmak USA 1946
Place aux jeunes Leo McCarey USA 1937
La Fièvre du samedi soir John Badham USA 1977
Multiples Orgasms Barbara Hammer USA 1976
Le Chant de la fidèle Chunyang Im Kwon-taek Corée du Sud 2000
Mandala Im Kwon-taek Corée du Sud 1981
Le Rideau cramoisi Alexandre Astruc France 1953
Une vie Alexandre Astruc France 1958
La Proie pour l’ombre Alexandre Astruc France 1961
Ennemis invisibles (Peace) Robert David Port USA 2019
2067 Seth Larney Australie 2020

Tire encore si tu peux Giulio Questi / 1967

Un cow-boy métis est fusillé par ses complices, qui ont refusé de partager avec lui l’or qu’ils avaient volé. Soigné par deux indiens, il court après sa vengeance…

Quelques spoilers.
 

Ce western italien, qui malgré son titre anglais n’a rien à voir avec la série Django, doit beaucoup aux perspectives tracées par son ouverture. En débutant son film sur un héros sortant littéralement de terre, là où on l’avait un peu trop vite laissé pour mort et inhumé, Giulio Questi permet une relecture entière du genre et de ses codes habituels : la figure du cow-boy solitaire et mutique, cette icône qui traverse tant de westerns, apparaît soudain comme le résultat silencieux d’un homme revenu d’entre les morts. Son invincibilité tranquille, dans les fusillades, devient celle d’un spectre. Son choix de rester dans la ville mortifère se lit comme une sorte de damnation de l’au-delà qu’il doit expier jusqu’au bout…

L’autre idée phare du film est de pousser à bout l’un des traits du western italien : celui d’une conquête de l’ouest où rien ni personne n’est à sauver. Une idée ici formulée sous les traits d’un village reculé, qu’on pourrait associer aux bourgades isolées des films d’horreur de la même époque, dans lesquels des héros égarés rencontrent une communauté de cannibales ou de dégénérés. Ici c’est toute une ville qui, sous le patronage d’un homme d’église pervers, a soif de lynchage et qui court après l’or, telle une armée de zombies. Sur ce plan, le film, qui a choqué le monde à sa sortie par sa violence, fait aujourd’hui un peu petits bras : le tableau d’horreur des lieux se résume pour l’essentiel à une population cynique et grimaçante, et il faut vraiment quelques images fortes et traumatiques (le blessé tué parce qu’on y met les doigts pour récupérer l’or, le scalp, la profanation du cimetière, le métal fondu…) pour rappeler le projet profond que le film s’était initialement donné (à savoir celui de peindre un monde condamné, par l’accouplement du western et du film d’horreur).

Au-delà de ces quelques petits passages inspirés, Tire encore si tu peux bénéficie surtout de ses nombreuses étrangetés, qui le colorent de tonalité nouvelles. L’homosexualité ambiante, par exemple : beaucoup de critiques, à ce sujet, se focalisent sur la congrégation d’hommes en noirs suivant le méchant du film, et sur le jeune adolescent qu’ils vont violer (c’est plus que suggéré) lors d’une scène orgiaque. Mais l’homo-érotisme du film va bien au-delà de cela : il existe aussi dans la manière de présenter cet adolescent justement, que le cinéaste filme comme il filmerait une fille, visage éthéré et cils délicats, rêvant de partir avec le beau cow-boy ; ou par ces nombreux torses nus masculins qui parcourent le film, jusqu’à cette scène de torture en culotte qu’on pourrait croire sortie d’un pinky violence japonais, si le genre s’était d’aventure intéressé aux garçons. Cela se sent encore plus simplement par le désintérêt flagrant du film pour les deux femmes qu’il compte, autour d’un héros d’abord choisi pour sa belle gueule…

On pourrait encore parler, au rayon des bizarreries, de cette femme enfermée, qui du haut de sa tour cloîtrée semble tout droit sortir d’un conte ou d’un film fantastique. Ou encore, autre touche étrange, celle de ces deux indiens, figures bizarres posées au beau milieu des décors du drame, et qui sembleront pourtant longtemps totalement extérieurs aux évènements et aux risques, n’intervenant que comme un chœur narratif qui interroge çà et là le héros sur ses motivations morales. Ils forment une sorte de duo à la douceur fatiguée, qui perdurera jusque dans la mise à mort de l’un d’eux, qui résiste à peine.

Ces multiples manières qu’a le film de faire résonner autrement les sempiternels duels et tueries du genre, font que malgré ses manques flagrants (un scénario à trous régulièrement invraisemblable, des effets de montage poussifs, des personnages peu attachants…), Tire encore si tu peux apparaît bien moins sec que le western spaghetti lambda – ou du moins que l’image que j’en ai, car je dois avouer que c’est un genre que je connais bien mal.

Se sei vivo, spara en VO.
Django Kill… If You Live, Shoot ! en anglais.

La Tanière de la bête Shun’ya Itō / 1973

À la suite de son évasion, Matsu est activement recherchée par la police. Elle leur échappe dans le métro, après avoir coupé le bras d’un inspecteur, et trouve refuge chez une prostituée dans un quartier sordide…

Quelques spoilers.
 

C’est tardivement que je rattrape ce troisième volet de la série Scorpion (qui est aussi le dernier réalisé par Shun’ya Itō)1 – et devant le plaisir pris, je me demande bien pourquoi j’ai tant attendu. Comme le second opus, ce troisième épisode se présente d’abord comme une variation sur la “recette” qu’avait proposée le film originel : ce mélange d’exploitation, de violence et d’érotisme, mais aussi d’impassibilité (celle de l’actrice Meiko Kaji), et d’un travail esthétique poussé. Elle s’appelait Scorpion, le second volet, explorait plus profondément cette dimension formaliste et bariolée (au point de parfois se faire objet d’esthète un peu froid), tout en propulsant ses prisonnières évadées dans une imagerie de western, faite de mouvement et de liberté.

Énergie inverse pour La Tanière de la bête qui, comme son titre l’indique, se replie sous terre. Plus d’érotisme ou presque, dans ce film terré et traqué, qui reprend au premier épisode son sens des pulsions glauques (inceste, viol, avortement forcé – le fait que le film en finisse par patauger dans la merde des égouts n’est que la finalité logique de ces divers fétichismes). Violence ou torture, quoique rares, ont pris le dessus sur la fantasmatique de la série, dans un monde dont la palette s’est réduite aux gris, bruns, et noirs d’un univers urbain plus réaliste : c’est sous sa dimension sociale (prostitution, grossesses non désirées, boulots précaires, état autoritaire, Japon capitaliste d’après-guerre forçant chacun à survivre…) que le sort des femmes est désormais abordé. Au point que le film d’exploitation semble ici parfois côtoyer les drames sociaux et familiaux de la modernité, par l’intermédiaire notamment de cette jeune femme cloîtrée avec son frère. L’univers urbain lui-même rechigne au cinéma de genre, se tenant assez loin des yakuzas (univers pourtant tout offert au cinéma d’exploitation), ceux-ci semblant peu intéresser Itō, qui ne les utilise que comme chair à couteau.

Il en résulte un film en forme de cauchemar calme, qui voit son héroïne se transformer en animal carnassier de vengeance (voir cette image du bras policier dans la bouche, mordu comme un chien qui revendiquerait son os, ou cette traque incendiaire qui évoque l’enfumage d’un terrier). Cette réclusion de la figure vengeresse, repliée sur elle-même et sa solitude, apporte aussi à la saga un côté légèrement fou et mystique : par exemple cette attaque au corbeau “possédée par l’esprit de la morte”, ou encore la torture psychologique de la prisonnière fautive à la façon d’un sortilège vaudou (poupée de chiffon comprise)…

Autant de raisons qui font de La Tanière de la bête l’épisode le plus passionant de la trilogie, même si la façon dont le mutisme de l’héroïne a contaminé le film (succession de scènes silencieuses, stoïques, statiques – on se croirait chez Melville) rend parfois l’ensemble un brin poseur. On ne peut en tout cas que déplorer qu’Itō n’ait pas eu tout le reste de la série pour lui, tant il semble enthousiaste à explorer de nouvelles variations du pinky violence (et autant de déclinaisons d’un féminisme ambigu2) : aspect politique ou psychédélique, résistance isolée ou collective, défiance définitive envers les hommes ou possible reprise de contact… Le canon posé par l’excellent premier film avait encore de multiples aventures à vivre.

Joshū sasori Kemono-beya en VO.
Female Prisoner Scorpion : Beast Stable à l’international.

 
 

Notes

• Attention, ne regardez pas ce film (ni aucun de la trilogie) en copie HD, ou sur toute autre copie dérivant des blu-ray : ceux-ci, édités par Arrow, rejoignent la triste cohorte des films de patrimoine massacrés par un étalonnage numérique réinventant l’image de A à Z (disparition des riches jeux de couleurs au profit d’un bleu électrique, contraste outré faisant disparaître les détails ; quelques exemples comparatifs ici). Malgré leur interpolation et leur ratio un brin déformé, les DVD restent la seule façon de découvrir ces films correctement.

1 • La série Scorpion débute par trois films réalisés par Shun’ya Itō : La Femme Scorpion (1972), Elle s’appelait Scorpion (1972), et La Tanière de la bête (1973). La Toei se sépare ensuite du réalisateur, ce qui se traduit semble-t-il par une baisse flagrante de qualité et d’inspiration. L’actrice du rôle-titre, Meiko Kaji, rempile tout de même pour un quatrième film, Mélodie de la rancune (1973), puis quitte à son tour la saga, que le studio tente de relancer avec de nouvelles comédiennes (1976 et 1977). La série rentre ensuite en sommeil, même si un reboot est tenté en 1991, puis en 1998.

2 • C’est toute l’étrangeté de ces films, qui organisent l’exploitation des corps féminins (présentés au spectateur façon cheptel dès le premier générique) tout en glorifiant les femmes fortes, vénérées face à des hommes tous médiocres. La particularité de ce troisième film, au final, est de ne plus offrir grand-chose au spectateur venu jouir, pour ne plus laisser visible que les façons dont la société exploite les figures féminines.

 

Alice Jan Švankmajer / 1988

Alice s’ennuie dans sa chambre, lorsqu’un lapin empaillé revient à la vie et s’enfuit. La jeune fille décide de le suivre…

 

J’ai beau aimer les courts-métrages de Švankmajer, je n’attendais pas grand-chose de plus d’Alice qu’une adaptation dark du conte de Lewis Caroll, où chaque scène serait simplement l’occasion d’un petit spectacle d’animation autonome.

Je ne pouvais pas être plus détrompé – le film, loin de se limiter à ces prouesses animées, se présente comme une œuvre typique de la modernité européenne, toute de rigueur et de sécheresse, majestueuse et sévère, aux parti-pris impressionnants d’intelligence. Dès l’ouverture en extérieurs, qui découpe et filme sa petite actrice comme on filmerait une marionnette, pour aussitôt jouer la confusion avec les véritables poupées servant aux divertissement de la jeune fille, Švankmajer investit le trouble entre le vivant et l’objet, entre le sujet et la chose – lançant, par là même, une dialectique sado-masochiste qui ne quittera plus le film (tabassant son monde quand elle est géante et toute de chair, ou fuyant les assauts lorsqu’elle n’est plus que petite poupée salie, l’héroïne n’échappera pas à ces pulsions qui sont aussi celles de la petite enfance). L’avènement du rêve, dans Alice, ne sera pas une lente et tendre glissade : quand le lapin apparaît, c’est en s’extirpant de sa condition d’objet mort, s’animant dans la souffrance (les mains cloutées) et laissant entrevoir un corps de douleur et de répulsion (blessures à vif, dents décharnées), une taxidermie macabre se mouvant sous le bel habit.

Le voyage qui découle de ces choix d’aiguillage sera certes placé sous le signe de l’absurde, mais aussi et surtout sous celui de la phobie – et ce dès la première plongée hautement claustro du corps de la fillette au fond d’un petit tiroir. Ces phobies, ce sont aussi celles des peurs enfantines, Alice se retrouvant continuellement face à des pièces vides, sobres, ternes, des endroits qu’elle ne comprend pas – des décors d’adultes, en somme. Des pièces où l’héroïne va cultiver des angoisses liées au moindre objet (ce qu’on imagine sourdre sous le plancher, derrière la porte, tout un monde qui semble conspirer contre soi), dans un déchaînement tenant souvent de l’imagerie de la punition (la petite endure son calvaire avec une certaine tristesse docile, comme une enfant battue se terrant ou fuyant sans pourtant remettre en cause la violence dont elle est l’objet).

Il vient malheureusement un moment (autour de la séance de thé, disons) où ce film continuellement inspiré nous lâche, où il abandonne l’expérience intime de l’enfant et son point de vue pour simplement enchaîner les saynètes bizarres ou ingénieuses – son absurdité, soudain, fatigue franchement, et l’ensemble peine à faire correctement final (dans la chambre où elle retourne enfin, Alice ne semble avoir atterri que dans une pièce de plus). C’est dommage, mais on a pour le reste un film à l’ampleur inespérée, qui fait vite oublier l’animateur pour laisser admirer le cinéaste.

Něco z Alenky en VO.