Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)

The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Emmanuelle Just Jaeckin / 1974

Emmanuelle s’envole de Paris pour Bangkok afin d’y rejoindre Jean, son mari qui occupe un poste de diplomate ; lorsqu’il lui demande si elle a eu des amants pendant qu’elle était seule à Paris, elle lui affirme que non…

Légers spoilers.
 

Il faut se faire violence pour regarder Emmanuelle, concentré de tout ce qu’un film peut avoir de daté, de perméabilité aux modes et aux réflexes rances de son temps, et dont absolument rien ici ne l’arrache : le modèle érotique masculin ne peut y prendre la forme que du vieux beau friqué, les jeunes filles sont à prendre en charge comme des enfants, l’exotisme colonial s’étale en toute inconscience (là où les James Bond, par exemple, y apposaient un cynisme et une ironie qui faisaient au moins un peu distance)…

Le film est plus globalement très plat, très téléfilmesque, même si la “tenue” (le calme, la sobriété, la pudeur relative) d’un film érotique de cette période étonne toujours un peu le spectateur aujourd’hui. On se prend surtout à comparer tout cela aux autres productions érotiques d’alors – la libido généreuse et joyeuse d’un Russ Meyer, les pulsions à ciel ouvert du roman porno japonais… Emmanuelle, cinématographiquement, peine à soutenir la comparaison, mais définit bien les contours et caractéristiques de ce que serait un cinéma érotique français : un cinéma verbeux (tout le final consiste à regarder Alain Cuny s’écouter parler), et un cinéma bourgeois. Les femmes en effet s’emmerdent et ne font rien dans Emmanuelle, le sexe est d’abord là pour tromper l’ennui, et le seul cri d’effroi que poussera l’héroïne au cours de son initiation sera en comprenant, horreur, qu’on va la donner à un homme asiatique ET prolétaire (l’ironie, qui en dit long sur le film et ses aveuglements, étant qu’il est aussi sans doute le seul corps et visage masculin du film qui seraient capables de donner le change à ceux de l’actrice sur le plan du désir).

Bref, de ce fatras très platounet (on est un peu embarrassés, pour tout dire, que le pays du libertinage ait donné des habits de film culte et générationnel a un produit aussi mou), on ne retiendra pas grand-chose – la chanson pas trop moche de Pierre Bachelet à la limite, cette petit pique envers le mari tolérant mis devant ses réflexes jaloux d’époux propriétaire, ou encore l’éclair de lucidité de l’héroïne qui, au milieu de son océan d’ennui, ressent soudain une attirance pour une femme en particulier, si différente des autres : c’est la seule qui travaille.

 

Notules # 21

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Piscine Jacques Deray France 1969
Camille Claudel Bruno Nuytten France 1988
La Légion saute sur Kolwezi Raoul Coutard France 1980
Calcutta Louis Malle France 1969
L’Animal Claude Zidi France 1977
Stavisky Alain Resnais France 1974
Les Bonnes femmes Claude Chabrol France 1960
L’Œil du malin Claude Chabrol France 1962
La Ligne de démarcation Claude Chabrol France 1966
Un jeune poète Damien Manivel France 2014
Le Cochon de Gaza Sylvain Estibal France 2011
Au pays noir Ferdinand Zecca France 1905
Le Chemineau Albert Capellani France 1905

Guide Vijay Anand / 1965

Raju sort de prison. Se remémorant sa vie, il décide de ne pas rejoindre la ville et ses proches, et part errer seul à travers le pays…

Quelques spoilers.
 

Superbe découverte que celle de Vijay Anand, d’autant plus à l’orée d’une période (les années 70, dont on sent déjà ici les prémisses formelles) où Bollywood sembla se replier sur un cinéma viriliste et torché, sous influence étrangère mal digérée. La grande rigueur de ce film-ci, et sa vitalité (l’incroyable transe de la scène au serpent, la béatitude de la première chanson romantique…) font au contraire de Guide une expression brillante, quoique tardive, de tout ce qui fit l’âge d’or hindi des années 50 – modèle ici simplement renouvelé par l’emploi acidulé des couleurs, et par de rares stigmates de l’époque (une tendance à la simplification visuelle, le parfum soap de certains dialogues, ou le kitsch embarrassant des décors à quelques occasions).

Dès le brillant générique d’ouverture, qui rejoue la figure du hobo en terres indiennes, c’est un chassé-croisé effréné qui marque la narration de Vijay Anand : le plan suivant et sa situation chassent déjà le précédent, le montage vif et décidé résume une vie en un instant. Le récit du film ne fonctionne pas autrement, ouvrant les histoires comme de multiples tiroirs, semblant en avoir toujours trop à raconter… Et l’on se demande parfois ce qu’il faut exactement comprendre du fond de ces multiples péripéties, qui font cohabiter des éléments progressistes (dénonciation des carcans du mariage, refus de stigmatiser les danseuses, peinture quasi-néoréaliste de l’Inde en famine…), et d’autres particulièrement rances (climax fanatique, réflexes machistes, femme forcément un peu fautive des errements de son homme).

Ces paradoxes sont plus généralement révélateurs d’un film qui, bien au-delà de l’habituel patchwork de situations et de tons caractérisant le cinéma indien, semble ici sauter d’un sujet à l’autre sans grands liens ni rapports (la passion archéologue des grottes, le délitement amoureux des couples, la religion, la corruption par la célébrité, le poids moral de la communauté sur la vie privée…), tout en leur assurant une cohérence mystérieuse par de constants effets de rimes (la grotte du mari à laquelle répond le sanctuaire final, la foule de spectateurs préfigurant celle des dévots, le guide touristique et le guide spirituel, la scène où l’héroïne donne ses spectacles et celle servant de décor aux hallucinations du jeûneur).

Où retrouver Vijay Anand dans tout ça, où se loge sa personnalité ? À première vue, on ne retient de son geste qu’une extrême efficacité – par exemple celle des chansons non dansées, qui furent parfois platounettes dans le cinéma indien (voire simplement clipesques, dans les films plus récents), et qui nous surprennent ici à être fermement découpées, obéissant toujours à une ligne directrice, ayant à chaque fois quelque chose à déplier… Mais au-delà de ces questions de performance, ce qui marque peut-être le plus est la manière dont tout ici est filmé avec cœur. Ces grottes par exemple, qui sont le hobby du principal antagoniste, sont tout à fait magnifiées : le film bizarrement, contre ses propres intérêts narratifs, nous communique la passion de cet homme délaissant sa femme, et parvient par là-même à nous faire comprendre ses raisons… Cet enthousiasme vitaliste qui déborde sans cesse du film, presque à son insu et malgré ses occasionnels défauts, emporte totalement le morceau.
 

Notules # 17

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Elle et lui Leo McCarey USA 1939
Madame et ses partenaires Leo McCarey USA 1930
Les Carnets de route de Chuji Daisuke Ito Japon 1927
Le Jeune homme capricieux Mansaku Itami Japon 1935
Les Producteurs Mel Brooks USA 1971
Love and Friendship Whit Stillman (co-production) 2016
Certain Women Kelly Reichardt USA 2016
La Trahison Philippe Faucon France 2005
Burning Lee Chang Dong Corée du Sud 2018
High Life Claire Denis France 2018
En liberté ! Pierre Salvadori France 2018
Mon Ket François Damiens Belgique 2018

Notules # 16

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Fête et les invités Jan Němec Tchécoslovaquie 1966
Voyage au bout de l’enfer Michael Cimino USA 1978
Brainstorm Douglas Trumbull USA 1989
Les Charlots en délire Alain Basnier France 1979
Heaven is still far away Ryūsuke Hamaguchi Japon 2016
Dogman Matteo Garrone Italie 2018
Under the Silver Lake David Robert Mitchell USA 2018
L’Empire de la perfection Julien Faraut France 2018
Deadpool 2 David Leitch USA 2018
Patser / Gangsta Adil El Arbi et Bilall Fallah Belgique 2018
Demi-soeurs Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne France 2018
Le Cercle littéraire de Guernesey Mike Newell Royaume-Uni 2018

Deewaar Yash Chopra / 1975

Abandonnée par un mari déshonoré, Sumitra Verma doit élever seule ses deux garçons dans les rues de Bombay. Devenus adultes, l’un entre dans la police, tandis que l’autre veut devenir riche, pour mettre sa mère à l’abri du besoin. La pègre ne tarde pas à le repérer…

 

Pour qui comme moi connaît mal l’Histoire du cinéma indien, la période des années 70, vue de loin, est bien peu ragoûtante. Les images qui nous en viennent sporadiquement ont la mollesse de produits bâclés et télévisuels, loin de la virtuosité de l’âge d’or des années 50. Les films semblent s’y construire autour d’un machisme lourdingue, abandonnant les romances et grands personnages féminins au profit de formes plus dures (polar, combats), en remakant fadement les modes du cinéma étranger. Le seul film que j’avais vu de cette période, le célèbre Sholay (Ramesh Sippy, 1975), tout en étant plutôt convaincant, ne contredisait en rien ces préjugés (duo viriliste, forme parfois brouillonne, pillage du cinéma étranger – celui de Leone, en l’occurrence).

Sorti la même année que Sholay, ce film (Deewaar) est un autre grand succès de la période. C’est surtout, semble-t-il, un film-clé, un carrefour des grandes tendances de la décennie. Amitabh Bachchan, star centrale des années qui suivront, y impose la figure du "angry young man". Le film consacre le duo de scénaristes Salim-Javed (également auteurs de Sholay), qui par leurs succès répétés obtinrent un statut (et un salaire) équivalent à celui des stars, façonnant les contours du blockbuster indien : film socio-criminel plutôt que romance, petites mains (ouvriers, taxis, coolies) en nouveaux personnages principaux. Enfin, le temps d’une scène de combat, Deewaar adopte le kung-fu hong-kongais (mêlé à des techniques de lutte locales), popularisant l’import des arts martiaux pour les 20 ans de cinéma à venir.

Au milieu de ce grand bilan wikipedien, que vaut le film ? On peut déjà dire de lui qu’il est un remake à peine voilé de Mother India (Mehboob Khan, 1957) : flash-back initial, père humilié fuyant sa famille, mère élevant dans la douleur ses deux enfants, dont l’un va refuser l’ordre inégalitaire du monde et devenir hors-la-loi… Cette proximité entre les deux films souligne d’autant plus les évolutions formelles et narratives qui ont eut lieu en deux décennies – et effectivement, à première vue, Deewar atteste d’une certaine platitude formelle.

Mais le style de Yash Chopra épouse assez idéalement ce vide et cette simplicité à l’image, cette légère abstraction : les personnages, éléments, actions, s’y présentent comme les pièces de puzzle dénudées d’un récit rigoureux et sans gras, solidement charpenté de rimes et de jeux symboliques (voir la façon, par exemple, dont le personnage se crashe littéralement dans le temple qui attend patiemment sa venue depuis les débuts du script). Les évènements s’enchaînent avec une logique et une rapidité saisissante (aucune scène “ne sert à rien”, les transitions sont vives) dont il résulte un sens aigu de la fatalité, que vient parfois souligner une expressivité outrée (la signature orageuse du contrat). Tout cela non sans effets plus ou moins irritants (pas un plan sans zoom ou panoramique), qui témoignent au mieux d’une forme vive et impatiente, au pire d’une recherche grossière d’effets tape-à-l’œil.

Le meilleur du Deewaar est cependant ailleurs : dans la crudité extrême des leviers scénaristiques (« C’était lui mon fils préféré »…), et dans l’amour avec lequel Chopra filme son héros malfrat. Il est frappant de voir combien le film préfère ce fils bandit à celui qui file droit – quand bien même le scénario donne poliment raison au second. Ce n’est par exemple pas un hasard si le couple du gentil flic écope de deux des trois chansons du film, reliques gentillettes et dévitalisées du cinéma d’antan, et signe que les deux amants modèles n’ont pas grand chose à se raconter… Si le truand, lui, est sympathique, c’est d’abord parce qu’il est une figure de résistance. Lors d’un passage étrange, celui-ci avoue qu’il ne veut pas qu’on dise de son enfant « que son père était un voleur » (faisant alors référence à la phrase "mon père est un voleur" que des adultes lui avaient tatoué de force sur le bras quand il était gamin). Or son père, celui que désigne ce tatouage forcé, était syndicaliste : ce n’était pas un bandit, mais un pauvre ! Cette confusion entre la stigmatisation et la réalité, entre la posture du héros (bandit) et de celle de son père (opposant), le film la fait sienne, dans une rage à se révolter contre une société inique, quelqu’en soit le moyen.

C’est peut-être le plus beau du film, finalement : montrer la démesure sans fin des gestes que le mauvais fils fait pour racheter l’injustice qu’a subie sa mère (acheter un immeuble entier…), trahissant une blessure sociale qu’aucune extravagance ne sera capable de compenser, ou de guérir. Sans doute se trouve là une explication audible à la production peu aimable des années 70 – à ses rebelles machos, sa violence, ses combats fiers, son absence de romantisme : il n’y avait au fond peut-être jamais assez de films rageurs, en salles, pour venger la montagne de blessures nationales.