Notules # 18

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’Appel du courlis Henry Barakat Égypte 1959
La Citadelle Mohammed Chouikh Algérie 1989
En attendant le bonheur Abderrahmane Sissako Mauritanie 2002
Buud Yam Gaston Kaboré Burkina Faso 1997
Les Parents terribles Jean Cocteau France 1948
Le Testament d’Orphée Jean Cocteau France 1960
Le Sang d’un poète Jean Cocteau France 1930
John Wick Parabellum Chad Stahelski USA 2019
Les Indestructibles 2 Brad Bird (Pixar) USA 2018
Alex, le destin d’un roi Joe Cornish Royaume-Uni 2019
After Jenny Gage USA 2019
Tout en haut du monde Rémi Chayé France 2015
La Jeune fille sans mains Sébastien Laudenbach France 2016
Dilili à Paris Michel Ocelot France 2018
Asterix – Le secret de la potion magique Louis Clichy & Alexandre Astier France 2018

Le Maître de poste Gustav Ucicky / 1940

La belle Dunja s’ennuie au bureau de poste de son père, situé dans la Russie profonde. Le capitaine Minski, de passage, la fascine avec ses histoires sur la vie à Saint-Petersbourg ; la jeune femme est tentée de partir avec lui…

Quelques spoilers.
 

Je ne savais pas, en démarrant le film, qu’il était l’adaptation d’une nouvelle littéraire (Pouchkine, en l’occurrence), mais il est difficile, devant ces savantes rimes narratives et circonvolutions tragiques, de ne pas le deviner. Et on regarde donc ce bon mélodrame en se demandant si tout ce qui y plaît n’y vient pas simplement du roman…

Qu’apporte Le Maître de poste en lui-même, sinon une excellente exécution (quoiqu’assez longue à démarrer, et parfois empesée d’être au service de la performance d’acteur d’Heinrich George) ? Déjà une approche particulièrement crue du genre. À l’image de la danse énergique qu’une prostituée vient faire seins nus à l’écran, perçant brusquement l’esthétique classique dont on oublie trop souvent qu’elle fut plus frivole en Europe, le film est régulièrement brutal. Et ce dès le prologue, où un papa poule convoque le beau minois de sa fille pour calmer ses affaires – prédisant sans le savoir, en l’utilisant ainsi, son futur emploi de prostituée à la ville.

Ce dialogue entre le romantisme de la forme et le caractère saillant de certaines situations (la colère de l’amant éconduit par exemple, infiniment moins élégante que dans n’importe quel mélodrame américain), fait tout le goût étrange du Maître de poste. Pris dans l’imagerie traditionnelle que le film caresse, je dois par exemple avouer n’avoir pas vu venir l’entourloupe du capitaine de passage, imaginant à sa demande en mariage un futur de couple morne, et ses histoires de tromperies dans les couloirs de la haute société, mais certainement pas le commerce des corps… L’innocence du visage féminin, conspué d’un bout à l’autre du film (dont on pourrait discuter les relans patriarcaux), résume bien le caractère de l’entreprise : intéressée toute autant que naïve, l’héroïne est d’emblée ambigüe.

Le deuxième apport du film, c’est ce qu’il fantasme de la Russie ; mais c’est moins Saint-Pétersbourg qui est ici fétichisée que l’âme slave, et notamment celle de sa littérature : poids de la fatalité, cruauté des rapports sociaux, mélancolie insondable, religiosité lugubre. Les chants qui accompagnent le film dès ses débuts appuient, avec une certaine lourdeur folklorique, ce patronage recherché – et si l’on peut juger qu’on en secoue ici un peu bêtement l’imagerie, les plus belles scènes du film découlent indéniablement de la célébration de ce modèle (voir la scène de couture chantée par exemple, qui vient jouer, de l’intérieur-même du récit, le chœur douloureux d’un de ses rebondissements tragiques).

Reste une curiosité : que dit ce film autrichien de l’Allemagne nazie, dont il fut, par la force des choses (c’est l’un des premiers films du Reich à arriver en France), l’une des œuvres de propagande ? Il y aurait de quoi investiguer… Car dans ce regard tourné vers un ailleurs, certes traditionnel et célébrant l’innocence rurale, mais non moins emprunt de lucidité (Pouchkine veille), on cherche en vain les stigmates du film d’État – sinon l’évidence d’une peinture séduisante du pays Russe allié, ce qui vaudra d’ailleurs au film d’être interdit lors des changements d’alliance en 1941. Cette absence de tout élan propagandiste, au sein d’un film qui l’est pourtant en partie, reste à tout prendre sa plus grande originalité.

Der Postmeister en VO.

Les Enfants de la ruche Hiroshi Shimizu / 1948

Un soldat rapatrié du front rencontre un groupe de dix orphelins, qui vivent de menus larcins. Il décide de les emmener au foyer où il fut lui-même élevé…

 

C’est un film enchanteur, pour des raisons cependant difficiles à cerner. Le canevas de base des Enfants de la ruche est bien peu ragoûtant, et très lisible tout au long du récit : il tient à une sorte de moralisme édifiant (“ton repas n’est bon que si tu le mérites en travaillant”, “fumer c’est très mal”…), associé à une promotion des orphelinats nationaux (la fin, sur ce point, est légèrement terrifiante).

Ce qui touche, dans l’approche de Shimizu, c’est tout autre chose. La manière, d’abord, dont ce film catastrophe (pauvreté néoréaliste, pays en ruines, malnutrition et mort) est d’abord un film estival, d’extérieur, de lumière et de grand air (le seul passage en ville, sordide, montre bien que le film ne veut pas s’y attarder). Le mélodrame se joue en plein soleil, face à des ciels immenses et des territoires offerts à la liberté des personnages. Leurs émotions étant intimement liées à ces paysages qui s’étalent autour d’eux (mère noyée dont on appelle le souvenir face à l’océan, jeune femme qu’on regarde tous ensemble voguer vers une autre île, course à travers les rizières, montagne à escalader seuls…), le drame et ses affects restent organiquement liés au monde sensible.

L’autre beauté du film, c’est la relation singulière tissée entre le soldat et les enfants. Les orphelins s’agglutinent autour des rares adultes qu’ils ont élu, comme des cannetons qui suivraient partout la mère qu’ils ont choisi ; si une autre adulte passe, le groupe peut soudain se disloquer en deux, la moitié des enfants se mettant à suivre la nouvelle venue ; un évènement attire leur attention, et les voilà tous partis ailleurs, comme des animaux distraits – ou, plus exactement comme ces nuées d’étourneaux, dont la logique d’essaim reste emprunte d’un certain mystère. Au-delà de la psychologie de chaque enfant, c’est ainsi plutôt avec le groupe, c’est-à-dire avec l’enfance elle-même (et avec ce qu’elle a d’abscons, d’incompréhensible) que l’adulte tente de communiquer. Cette imprévisibilité des échanges et réactions rend le film vogueur et baladeur, au diapason de son ton pastoral, alignant les moments étranges et différents, comme un film à sketchs qui ne dirait pas son nom.

Il est difficile de parler des Enfants de la ruche sans avoir l’impression de le réduire, ou de le caricaturer. Sa douceur générale évoque La Harpe de Birmanie (autre film débordant d’attentions en contexte guerrier), mais le style Shimizu est plus polymorphe encore, mélangeant les émotions et ressentis hybrides, comme un impressionniste les couleurs. Sa caméra est d’une instinctivité rare, ses constants nouveaux angles et points de vue trahissent un regard totalement intuitif, une mise en scène en aucun cas déduite, qui ne fait jamais programme ou système : son film, au contraire, nous parle et nous interpelle de partout, du rythme lunaire d’une séquence à la beauté ouverte des visages, n’ayant pour seul fil rouge que le fil régulier de sa marche à pieds. Malgré les défauts épars (un usage assez gauche des accélérés, une fin modique), on tient sans le moindre doute, dans cette œuvre profondément belle, un film majeur de la période.

Hachi no su no kodomotachi en VO.

Remorques Jean Grémillon / 1941

Le capitaine du remorqueur Le Cyclone, André Laurent, se voit contraint de quitter précipitamment la noce d’un de ses marins pour aller au secours d’un navire, laissant sa femme et la jeune mariée derrière lui…

Quelques spoilers.

Ce film, par certains points, rappelle très fort Lumière d’été du même Grémillon, qui m’avait laissé le souvenir d’un objet froid et plein de science, sans imprimer grand chose en moi sur le long terme, sinon quelques images. Ce sont justement ces images, et leur ambiance, qui font le pont entre ces deux films que le cinéaste réalisa à la suite : on trouve dans Remorques la même plongée aux enfers, les mêmes décors cauchemardesques que dans Lumière d’été – les nuées d’écume et la mer en furie ont simplement pris le relais des brumes noires de l’univers minier.

Cette fois, cependant, cet enfer visuel parvient à faire écho à ce qui remue le film, à répondre à la violence qui y sourde. Dès le début, alors que les hommes lancés dans la tempête se tassent en cabine, c’est à terre et du côté des femmes restées à l’appartement que la véritable catastrophe semble se jouer – ce sauvetage déjà impossible du couple, son naufrage sous les apparences complices et les sourires heureux. Héritier du réalisme poétique et de son pessimisme, mais également voisin des débuts du film noir (Michèle Morgan, femme fatale géniale, ressemble toute entière à une malédiction lucide, à un boulet de douleur), Remorques baigne dans un fatalisme terminal, macabre, qui déroule inlassablement la pelote logique de ce simple petit doute émis en début de film par une épouse heureuse – une épouse frappée de crises, comme si son corps somatisait ou alertait ce qui se trame sous le quotidien apaisé, comme autant de symptômes du mensonge (cette tristesse, cette douleur) qui meut le mariage parfait.

Englué dans un monde noir et nocturne que n’aurait pas renié DeMille, Remorques déplie méthodiquement toutes les dimensions de l’enfer du couple (l’envie de fuite et de solitude, les non-dits empoisonnés, l’asymétrie amoureuse) sans un instant flirter avec le drame mondain, mais toujours au contraire habillé du grand manteau de la tragédie, lesté de sa douleur de Cassandre, regardant tranquillement son monde s’écrouler en quelques nuits. Cela ne va pas sans froideur (Grémillon reste un cinéaste un peu trop savant, aux récits un peu trop logiques), ni sans misogynie latente (portrait de l’homme en sa glorieuse solitude, ébahissement des femmes et de la mise en scène devant l’assurance du mâle Gabin). On pourra également, de façon plus triviale, regretter les maquettes trop visibles, dont la maldresse gâche la puissance des scènes de mer. Mais ces quelques réserves mises de côté, et jusqu’au saisissant final sépulcral, Remorques est un film en tout point remarquable.

 

Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)
Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)

Notules # 12

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Split M. Night Shyamalan USA 2017
Silence Martin Scorsese USA 2017
Jackie Pablo Larraín USA 2016
La La Land Damien Chazelle USA 2016
Moonlight Barry Jenkins USA 2016
Logan James Mangold USA 2017
Asssassin’s Creed Justin Kurzel USA 2016
Baby Boss Tom McGrath USA 2017
Mal de pierres Nicole Garcia France 2016
Seuls David Moreau France 2016
Le Gang des tractions arrière Jean Loubignac France 1950
Fausse alerte Jacques de Baroncelli France 1945
De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites Paul Newman USA 1972
Missile to the Moon Richard E. Cunha USA 1958
Wallace & Gromit : Sacré Pétrin Nick Park et Steve Pegram Royaume-Uni 2008
Butterfly Kiss Michael Winterbottom Royaume-Uni 1995

Une Question de vie ou de mort Michael Powell & Emeric Pressburger / 1946

Un pilote britannique survit miraculeusement à un crash en mer. Il retrouve alors l’opératrice radio américaine avec laquelle il était en contact, avant de sauter d’avion. Mais un messager de l’au-delà vient le prévenir que sa survie n’était qu’une erreur…

Légers spoilers.

Devant le large tribunal céleste qui clôt le film, où l’humanité réunie se résume toute entière en soldats, capitaines ou infirmières, en anglais et en américains, et où les réquisitoires nationalistes bégaient la propagande qui a sévi durant cinq ans, il apparaît soudain très crûment combien la seconde guerre mondiale est la matrice du cinéma de Powell et Pressburger.

Pas seulement parce qu’elle fut le cadre forcé de leurs premiers films (certains furent des commandes d’État, comme c’est encore le cas ici – il faut voir le kidnapping scénaristique que subit le dernier acte). Cela va plus loin : le conflit mondial et son folklore constituent un univers à part entière, littéralement figé aux cieux pour toute éternité, débattant éternellement des mêmes questions dans le confort ouaté d’un noir et blanc préservé (que la couleur, sur Terre, commençait alors doucement à chasser des écrans). De la rencontre amoureuse par radio militaire, au périscope du docteur qui évoque tant celui d’un sous-marin, en passant par ce registre des pertes qu’on tient aux portes du paradis : tout est à jamais bloqué dans la guerre.

Ce statisme se retrouve dans la forme-même du film : ce drame teinté de merveilleux n’est pas sans évoquer les films de Noël, dorés de technicolor comme une boule sur le sapin, déjà calibrés pour les diffusions télévisées annuelles. Et de fait, rarement un film de Powell et Pressburger n’aura semblé si facile dans ses enjeux, s’abandonnant à la maîtrise savante du duo avec si peu de résistance, simplement occupé au ludisme du pitch. On prend évidemment plaisir à explorer cette double diégèse et ses règles, mais c’est un plaisir sans ampleur, limité – les cieux de carton-pâte sont bien peu évocateurs (et leur bureaucratie paradisiaque, déjà éculée), s’accompagnant d’effets paresseux, comme cette horripilante caricature de noble français. Plus encore, jamais un film de Powell et Pressburger n’a paru si chaussonnier et réactionnaire, inconsciemment réactionnaire, d’emblée daté dans sa vision d’un monde désespérément centré sur l’entresol masculin et l’Angleterre.

Et pourtant, si l’on veut dérouler jusqu’au bout la pelote des sensations que procure ce film, il faut bien reconnaître que c’est là, dans cette calcification du film de noël, que celui-ci sait retrouver une part de mystère : en se présentant à l’adulte qui le découvre comme une instantanée madeleine de Proust, comme un film qu’il aurait vu petit, d’emblée chargé de nostalgie. Il se loge dans ces façons figées du film familial, comme on le dirait des manières étranges d’un enfant trop sage, une sorte de surréalisme doux : par exemple, sous l’allure mécanique d’un récit inoffensif et confortable, les péripéties évoluent à la manière d’une logique d’enfant, sans contexte très précis (l’armée et le commandement souvent cités, jamais montrés ; le monde réduit à un village et à une table d’opération ; les personnages qui se font immédiatement confiance, qui semblent se connaître depuis toujours, notamment via cette romance qui débute tout de go). Le monde réel, baigné dans l’intimité inquiète d’un technicolor doux-amer, et peuplé de visions doucement ésotériques (l’enfant nu sur la plage, le héros endormi au milieu des livres), se présente au final comme une expérience plus mystérieuse à vivre que la montée promise au ciel… À son corps défendant, il se noue des sensations bien étranges dans les recoins du petit film de Noël.

A Matter of Life and Death ou Stairway to Heaven en VO. [extrait]