Sous les ponts Helmut Käutner / 1944-1946

Amis, Willy et Hendrik sont deux mariniers dont la péniche sillonne les canaux autour de Berlin. Une nuit, ils aperçoivent une jeune fille jeter de l’argent d’un pont…

Quelques spoilers.
 

Sous les ponts est un film inattendu à tous points de vue. Sans rien connaître de sa genèse, on pourrait croire qu’il a été réalisé en France, dans le sillage d’un réalisme poétique qu’il reformulerait de manière joyeuse (sans compter ses nombreux liens avec L’Atalante). Le récit apparaît presque utopiste, avec ce trio amoureux aux multiples facettes (les deux amis qui se disputent comme deux vieux mariés si bien ensemble sur leur bateau, les trois qui s’accommodent d’une sorte de trouple informulé) : autant de choses qui évoquent la liberté du Lubitsch précode, comme les futures nouvelles vagues des années 60 (Jules et Jim n’est pas loin).

Savoir que ce film fut l’un des derniers tournés sous le régime nazi (même si son cinéaste n’y adhérait pas), qu’il a été conçu au point le plus désespéré de la guerre dans un pays bombardé et à l’orée de la défaite, laisse d’autant plus abasourdi : on n’en ressent pas la moindre secousse sismique à l’image. Seul peut-être le désespoir solitaire du logement d’Anna, héritier lointain de l’urbanité sordide du muet allemand, trace un trait vers l’ambiance qui devait alors être celle du pays défait.

Cet hermétisme à l’époque explique peut-être la pulsion première du film, à savoir l’isolement : se réfugier sur cette péniche qui ne fait que passer en ville, qui se laisse porter, qui est son petit monde autonome loin des ennuis, utopique y compris dans la liberté de ses configurations amicales et amoureuses (quand bien même le film a encore un pied dans les tabous moraux d’alors, avec cette hantise de la pose nue – que le récit finit par reformuler joliment, et intelligemment, en une envie de tendresse physique assumée de la jeune fille).

Plutôt que de peindre le tableau misogyne d’une femme mettant le bazar dans un monde d’hommes, Käutner aime à explorer les circonvolutions de leurs relations, leurs contradictions et leurs ambiguïtés. Sans s’en rendre compte peut-être, il raconte combien un homme forceur et presque stalker, oppressant en ce qu’il impose sans cesse son désir, finit par davantage intéresser la jeune fille que son comparse gentil et respectueux. Mais cela s’opère moins dans une démarche visant à remettre la femme à sa place, qu’à lui reconnaître la complexité de ses désirs : le dialogue final par exemple, où l’amant déroule une tirade traditionnelle d’homme protecteur qui le rassure, montre surtout la demoiselle lui mentir pour avaliser son récit (elle ne lui racontera pas la vérité sur cette séance de pose), jubilant par ses “oui” et ses “non” assumés, comme on acquiescerait un jeu de rôle.

Bref, tout cela est souvent passionnant, traversé d’une véritable fraîcheur, et soulevé d’acmés formelles aussi inattendues que réussies (la vertigineuse montée finale). Ce film suffit à lui seul, passées les fragilités et certains de ses réflexes datés, à imposer Helmut Käutner comme l’un des grands noms du classicisme européen.

Unter den Brücken en VO.

La Otra Roberto Gavaldón / 1946

Magdalena vient de perdre son mari et hérite d’une immense fortune. Sa sœur jumelle María, au contraire, est une modeste manucure qui n’arrive guère à joindre les deux bouts…

Légers spoilers.
 

Film le plus réputé de Gavaldón, La Otra surpasse nettement les autres films noirs de son cinéaste (La Déesse agenouillée, Mains criminelles) dont il semble être le cousin direct, notamment par son flirt avec le fantastique (ou du moins avec l’omniprésence d’une certaine obsession, d’une folie, d’un sens appuyé de la fatalité). Ce film-ci va même chercher du côté des tonalités de l’horreur ou de la SF (dès son générique au curieux arrière-plan de planètes, avec cette musique à la thérémine, instrument qui allait bientôt accompagner tant de films d’ovnis), colorant ce récit de substitution criminelle de teintes étranges, comme s’il racontait l’avènement d’un doppelgänger.

Bref, le ludisme est roi, et c’est surtout par le divertissement de son pitch (dédoublement de l’actrice, fatalité se resserrant de façon carnassière) que le film nous entraîne. Car pour le reste, comme toujours chez Gavaldón, le propos (ou du moins ce qu’on en devine par les dialogues) est toujours aussi didactique, surligné, et de fait pas très intéressant. Le cinéaste se contente souvent d’effets aussi grandiloquents que vides (en témoigne la première nuit après le meurtre, qui ne consiste en rien d’autres que des effets musicaux et visuels brodant sur du rien). L’orgie de rebondissements ironiques du film compense son manque de profondeur, et ses acmés expressionnistes noires (le meurtre, la prison), à l’horizon singulièrement mélodramatique (teinté comme souvent dans le cinéma mexicain d’alors de moralisme, de péché et de punition), singularisent suffisamment le film pour lui permettre de convaincre, si tant est qu’on n’y cherche pas autre chose que ce qu’on attendrait d’une réjouissante série B.

Double destinée en VF.

La Fille du puisatier Marcel Pagnol / 1940

Au moment de la déclaration de guerre, Patricia, jeune fille modeste, voit partir Jacques Mazel, pilote dans l’armée, qui ignore qu’elle est enceinte…

 

Sur un schéma voisin de fresque familiale (une femme au centre, le scandale par son biais, le parcours mental du patriarche Raimu, son statut de travailleur prolétaire), La Fille du puisatier se montre un peu moins fascinant que La Femme du boulanger : ce film-ci n’en a pas la force, ni l’abstraction d’un monde clos, et s’empèse du personnage tiers de Fernandel (tour à tour sidekick comique et levier pathétique) dont Pagnol finit par ne plus trop savoir quoi faire. L’actrice au jeu un peu parisien dénote aussi (sans démériter) au milieu du casting provençal. Reste que le film, quand bien même son final apaisé, sait être dur quand il le faut (le rejet paternel, la guerre et le discours de Pétain), abordant de multiples sujets (les premières rencontres, les querelles d’amour autour du petit-fils…) sans jamais ennuyer.

 

Le Portrait de Dorian Gray Albert Lewin / 1945

À Londres, en 1866, Basil Hallward peint le portrait d’un séduisant jeune homme, Dorian Gray…

 

Mon tout premier Albert Lewin… Le Portrait de Dorian Gray est une œuvre qui, de par sa forme raffinée et surchargée, comme par son énonciation bavarde, trahit des envies de sophistication. Le film s’aligne très nettement sur son héros, en ce qu’il en émane quelque chose d’à la fois splendide et d’un peu froid, comme difficilement habité. Parfois, les idées de Lewin ont une beauté crépusculaire, qui emporte magnifiquement le morceau (le jeu d’espaces autour de l’arrivée du frère, notamment) ; parfois aussi, l’ensemble vire au kitsch (la toile peinte corrompue, dont le film a cela dit l’intelligence de retarder l’apparition au maximum). Une erreur du cinéaste, me semble-t-il, est de nous refuser le moindre trouble en faisant de Gray une beauté sèche et glaciale, plutôt qu’un visage ouvert où l’on pourrait lire l’innocence dont chacun nous parle, ce qui viendrait un peu perturber notre dégoût du personnage. En canalisant par ailleurs les enjeux narratifs dans des notions très pépères de salut et péché, le résultat, tout ravissant qu’il soit, bouscule assez peu.

 

The Picture of Dorian Gray en VO.

Kalpana Uday Shankar / 1948

Udayan, jeune metteur en scène de talent, rêve de créer un centre académique où les arts dansés de l’Inde pourraient reprendre vie…

Quelques spoilers + un petit avertissement : ma connaissance du cinéma indien des années 50 reste très limitée, et devient inexistante pour ce qui est des années 40. Les hypothèses que je fais ici sur la période et ses jeux d’influence sont donc à prendre avec d’énormes pincettes !
 

Kalpana (littéralement « imagination », ou « fantasme »), film pas loin d’être continuellement chanté et dansé, est longtemps resté invisible pour des questions de droits, et fut seulement récemment restauré par la précieuse World Cinema Foundation1 de Martin Scorsese. C’est une sorte de “film-monstre” foisonnant et débordant, qu’on ne sait pas très bien par quel flanc aborder.

On peut peut-être commencer par ce qui y rebute : l’incroyable ego du projet. Cela semble être une constante d’ailleurs, puisqu’on retrouvera la même chose dans le cinéma populaire d’auteur des années 50 (décennie dont Kalpana semble être une sorte de point zéro), comme avec Raj Kapoor qui se lamente de la malédiction de son trop beau visage dans Aag, ou avec Guru Dutt traînant dans L’Assoiffé son statut de poète maudit, seul être lucide face à une société toute entière à jeter. Du coup, en voyant ici Shankar se mettre lui-même en scène comme un génie visionnaire, qu’il joue à l’écran sous son vrai nom, en faisant l’apologie glorieuse du centre culturel qu’il a lui-même créé dans la réalité, tout en se peignant comme l’objet de convoitise de deux femmes qui se le disputent tel un Dieu2, on se dit qu’il y a tout de même ici une récurrence qui ne doit pas relever du hasard… Peut-être est-ce à lier à une autre récurrence visible : au fait que cette mégalomanie est indissociable du tableau désolé d’une Inde pauvre et analphabète sous le vernis de ses élites, dans une lamentation face à ce que l’Inde n’est pas. Tourné alors que le pays gagnait son indépendance, Kalpana se présente en effet très explicitement comme un manifeste politique, une démonstration même, de ce que l’Inde pourrait être si le pays repartait de ses racines culturelles3 pour mieux bâtir le futur.

Ce côté démonstratif se retrouve dans la narration-même, dès cette ouverture satirique aux ressorts grossiers, face à la figure d’un producteur cupide (satire outrée qui, cela dit, voit strictement juste : quelques années plus tard, les producteurs et leurs recettes éculées vont en effet laisser place à des cinéastes-artistes créant leurs propres studios). Il résulte de ce didactisme pataud que Kalpana est un film plutôt bizarre et précipité sur le plan du récit, souvent joué avec les pieds (à commencer par le réalisateur-acteur lui-même, tout sourire vaseux et regard exorbité comme sous cocaïne4), sautant d’une scène à l’autre avec impatience sans qu’on en ait toujours bien compris les enjeux, et sans laisser une seconde de répit au spectateur.

C’est d’autant plus surprenant que face à cette maladresse narrative, les scènes de chant et de danse font preuve d’une parfaite maîtrise formelle. Si la danse se présente ici un peu différemment que dans les films Bollywood qui suivront5 (elle est encore ici souvent déconnectée des élans des personnages, trouvant toujours l’excuse de la représentation ou de la scène – comme dans les comédies musicales hollywoodiennes des années 30 –, ou bien encore le prétexte d’un rêve que fait le héros…), elle reste néanmoins on ne peut plus éloignée d’une plate captation théâtrale. L’ampleur cinématographique de ces chorégraphies est en effet frappante (et ce bien au-delà du folklore costumé qu’on y déploie), que ce soit par le jeu des cadrages, par les transformations multiples du montage (passant d’un décor à l’autre sans qu’on ne le remarque par la simple grâce d’un raccord de geste), ou encore par des expérimentations qui témoignent d’un héritage conscient des avant-gardes : expressionnisme présent même hors des scènes dansées (dès la séquence du professeur violent), surimpressions et fracturations multiples de l’image, etc.

Face à cette science visible qui se déploie à l’écran, on a surtout l’impression de contempler la boîte à outils originelle, encore un peu vaine et trop saillante, dans laquelle les cinéastes des années 50 n’auront plus qu’à piocher pour proposer de ces danses une version plus habitée, plus fondue dans la continuité du récit et ses enjeux émotionnels, via un geste artistique moins explicitement expérimental ou exhibé. Mais quand bien même Kalpana peine à impliquer humainement (sa nature de projet éducatif édifiant l’en empêche, tout comme la pauvreté de l’écriture de ses personnages), le film d’Uday Shankar ne se vit pas comme le simple brouillon du Bollywood futur : il ressemble plutôt à sa forme trop-pleine et instable. Dans cet inventaire infini, impossible, que le film entend faire de toutes les danses du sous-continent indien, jusqu’à aboutir à cette heure finale continuellement chorégraphiée, c’est une véritable montée de fièvre, une sorte de transe, qu’organise le film qui y mêle l’ivresse vulgaire de l’argent accumulé et la montée du désir (via le gag à la fois beauf et satirique de “l’excitomètre”). Kalpana, pour le dire autrement, devient vite proprement épuisant, un épuisement qu’il met d’ailleurs lui-même en scène (la montée finale des marches jusqu’à en crever, le héros s’écroulant de fatigue, ou le public se mélangeant aux danseurs dans la confusion générale).

On traverse ce show brillant et harassant avec le besoin régulier de faire pause, à la fois irrité et déçu des multiples failles du projet, et en même temps émerveillé par ce qui semble être un réservoir sans fin à images fortes et à grandes scènes dansées… L’âge d’or de Bollywood, ici, se présente au stade précoce d’un bouillon à ébullition, tout prêt à exploser et à répandre son art sur le cinéma national.

 
 

Notes

1 • Je dois dire, malgré l’immense respect que j’ai pour cette institution qui ressort un à un des films que j’essaie de voir depuis 15 ans, que les choix de Scorsese (ou du moins de son équipe) laissent apparaître une ligne éditoriale qui a ses limites : un goût pour les films à grande virtuosité formelle et au geste artistique voyant, souvent marqués par un “concept” ou par une originalité vis-à-vis des normes et genres de leur époque. D’où le côté régulièrement déceptif de films qui se présentent souvent comme des objets singuliers, généreux, offrant nombre d’extraits splendides à la pelle, mais pas toujours capables d’être un “tout” convaincant. Pour l’instant, La Momie (grand chef-d’œuvre des années 60) est l’un des seuls films que j’ai vus de leur sélection à tromper ce modèle.

2 • Il y a cela dit un probable rôle symbolique à ce binôme féminin, qui vient exprimer une sorte de dualité de l’artiste, tiraillé entre pragmatisme et idéalisme : une femme “mauvaise” qui l’introduit aux riches mécènes et qui permet à son art d’exister, et une autre (venue de l’enfance, de l’origine) qui lui rappelle la foi et l’intransigeance qu’il doit avoir en son art. Un tableau rendu d’autant plus étrange par le fait que c’est précisément la “mauvaise femme”, la conspuée, qui suggère pour promouvoir le centre culturel d’en faire un film – celui-là même que le spectateur est en train de regarder en salle (alors même que le cinéaste à l’écran refuse l’idée, prétextant que « dans [son] pays, les films font plus de mal que de bien »).

3 • Cela se fait d’ailleurs au prix d’un nationalisme outré, même si c’est évidemment plus que compréhensible au vu du contexte (un pays qui est en train de se débarrasser du colon anglais) : voir par exemple le passage des vêtements indiens pour rentrer dans le centre…

4 • Je me suis demandé si, dans la continuité de l’héritage culturel indien célébré par le cinéaste, il n’y avait pas là un reste du jeu facial du théâtre sanskrit (avec ses expressions de regard soulignées et très codées – le netra abhinaya), dont Shankar aurait pu garder l’habitude après des années de scène. Cela dit, comme il est le seul de la troupe d’acteurs à jouer ainsi, cela dysfonctionne quoiqu’il arrive…

5 • L’héritage du film sur le cinéma hindi populaire et musical (qui dans les années 40, si j’en crois les quelques textes dédiés au film, ne ressemblait pas à cela) semble en effet imposant. Kalpana, mal accueilli par la critique conservatrice, restera à l’affiche six mois dans les cinémas de Calcutta, mais ne sera pas un succès au box-office. Par contre, il sera vu par de nombreux cinéastes, et les équipes ayant bossé dessus travailleront pour d’autres réalisateurs dans les années qui suivent. Les textes tracent ainsi des filiations avec plusieurs grands noms des années 50. Quelques-uns sont surprenants, comme Satyajit Ray (dont le cinéma semble on ne peut plus éloigné de tout cela, et qui aurait pourtant vu Kalpana 16 fois). Mais d’autres liens avancés sont plus évidents : les danses à grand spectacle du blockbuster fondateur Chandralekha (tourné dans la foulée), le cinéma de V. Shantaram, ou encore le Awaara de Raj Kapoor (dont la scène rêvée semble en effet directement influencée par certains passages dansés de ce film). L’influence la plus lisible à mes yeux novices reste celle que semble avoir le film sur le cinéma de Guru Dutt, réalisateur qui a d’ailleurs été formé à l’école de danse d’Uday Shankar en 1941, et qui était assistant sur le tournage de Kalpana.