Les Enfants de la mer Ayumu Watanabe / 2019

Ruka, jeune lycéenne passionnée de handball, se fait exclure de son équipe le premier jour des vacances. Furieuse, elle décide de rendre visite à son père à l’aquarium où il travaille…

Légers spoilers.
 

Les Enfants de la mer fait d’abord un peu peur, et ce dès l’ouverture : mise en scène nerveuse, montage agité et fragmenté tout en à-côtés fureteurs, orgie d’informations visuelles (plans saturés d’objets dessinés à petit traits, profondeur de champ rendant tout net)… Cette profusion étouffante nous empêche un premier temps de bien rentrer dans le récit, qui restera pour le reste un peu trop ésotérique pour nous atteindre. On reconnaît en fait ici la liberté narrative et visuelle des studios 4°C, dont les autres propositions furent parfois fatigantes. Déjà parce que leur inventivité graphique a une dimension performative (celle d’une fête visuelle, qu’on retrouve encore ici dans le long segment abstrait façon Tree of Life qui sert de climax), plus que réellement efficiente sur le plan dramatique. Et ensuite parce que sous ces originalités, les normes de l’animation japonaise ne sont que mollement remises en cause : on retrouvera ainsi dans ce film le sempiternel été adolescent et ses grands cieux aux nuages immenses ; ou encore ces hauts garçons inquiétants et fielleux aux traits de poissons, qui ne sont que les descendants des méchants fous et efféminés qui ont peuplé tant de séries animées japonaises…

L’arrivée de l’eau, cependant (et c’est peut-être le but), remet une partie de cet ensemble sur rails : dès lors, les envies de baroque du film s’incarneront dans le mouvement, dans l’élan slalomé, dans la fluidité des métamorphoses et des transformations – et non dans une étouffante accumulation. Mieux encore, cette fuite en avant aquatique est d’abord sensorielle, essayant de retoucher en nous une logique “d’avant la narration”, qui cadre plutôt bien avec l’idée de ces gamins amphibies dont l’instinctivité, les sens en éveil, dépassent la rationalité de l’intellect humain – tout autant qu’elles en sont le secret archaïsme, une façon ancienne et plus riche d’appréhender le monde. On a ainsi par exemple souvent l’impression dans l’animation, ou dans le montage, que les mouvements des personnages précèdent leurs décisions et leur pensée (voir par exemple ce moment où la jeune fille se rend compte seulement après-coup qu’elle a plongé à la mer). Le film réussit plutôt bien ce projet de nous parler “autrement”, malgré des béquilles inutiles qui en parasitent l’effet (kitsch des monologues philosophiques, quelques visions new-age).

Une autre chose encore aide le film : c’est la vraie tendresse qu’il a pour le personnage enfantin d’Umi, totalement réussi (bien que là encore, cette figure d’innocence juvénile et solaire soit un cliché de l’animation japonaise). Il injecte au récit une humanité radieuse qui fait qu’on partage constamment le souci et les inquiétudes de l’héroïne à son égard, transcendant un peu l’impression d’être devant un pur objet d’expérimentations visuelles. On reste toutefois loin, sur ce point, de l’émotion et de la réussite éclatante d’Amer Béton – les studios 4°C n’ont toujours pas fait mieux.

Kaijū no Kodomo en VO.

 

• Attention, si vous voyez le film, sachez qu’une partie non négligeable du final a lieu post-générique.
 

Notules # 24

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
En attendant les hirondelles Karim Moussaoui Algérie 2017
Harmonium Kōji Fukada Japon 2016
L’Accordeur de tremblement de terre Frères Quay USA 2005
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
Le Paysan éloquent Shadi Abdel Salam Égypte 1970
La Découverte d’un secret (Schloss Vogelöd) F.W. Murnau Allemagne 1921
Le Vent Marcell Ivanyi Hongrie 1996
Le Conseiller Alberto De Martino Italie 1973
Napoli Spara (Assaut sur la ville) Mario Caiano Italie 1977
Mayerling Terence Young Royame-Uni / France 1968
Moonrise (Le Fils de pendu) Frank Borzage USA 1948
Charade Stanley Donen USA 1963
L’Homme invisible James Whale USA 1933
Le Poids de l’eau Kathryn Bigelow USA 2000
L’Anglais Steven Soderbergh USA 1999
Deux moi Cédric Klapisch France 2018
Calamity Rémi Chayé France / Danemark 2020
Une chance sur deux Patrice Leconte France 1998
L’Assassin habite au 21 Henri-Georges Clouzot France 1942

Goshu le violoncelliste Isao Takahata / 1981

Goshu est un violoncelliste maladroit et timide, souvent réprimandé par le chef d’orchestre. Alors qu’il décide de s’entraîner sérieusement en vue d’un grand concert, il reçoit la visite nocturne de plusieurs animaux…

 

Un immense merci à Castorp pour avoir porté mon attention sur ce film, que je prenais pour un opus mineur de la filmographie de Takahata, seulement destiné aux tous petits (à la manière de Kiki la petite sorcière dans l’œuvre de Miyazaki), et d’autant moins attirant que l’ensemble reste visiblement marqué par les stigmates d’une production pré-Ghibli (le graphisme des visages, notamment, est tout droit sorti des séries de l’époque).

Le film est en fait moins “mineur” que “minimal”, condensant grosso-modo son récit à un décor et un personnage principal, et à quatre scènes de rencontres. Et c’est justement là tout ce qui fait sa bizarrerie : entre le jeune Goshu et la nature alentours, entre sa vie intime et la musique, point d’intermédiaire – ni relations humaines, ni quotidien parasite (le film se passe dans les années 20, mais l’isolement du personnage est tel qu’on pourrait ne pas s’en apercevoir). Goshu est un corps adolescent encore marqué par la timidité, les colères, ou les inquiétudes de son âge, ainsi que par les rêveries de l’enfance (ces dialogues imaginaires avec les animaux). Or ces traits juvéniles se cognent étrangement à l’autonomie qui est la sienne (qui ne peut être que celle d’un adulte), comme à cette solitude totale et rituelle, qu’on prêterait plutôt à une vie de vieille personne isolée cultivant son jardin (c’est son cas), et dont les jours seraient seulement réglés sur le rythme de la ruralité alentours – une ruralité somnambule, légèrement mentale, qui se confond aux coups de pinceaux qui la figurent, achevant de dessiner les contours d’une vie et d’un esprit introvertis.

Ce film, qui n’a jamais amené Takahata si près de Frédéric Back et de son Homme qui plantait des arbres (voisinage plus sensible encore ici par la courte durée, et par la forme suggestive toute en aquarelles), s’offre comme un récit très libre sous la surface programmatique du conte, plongeant son spectateur dans un flot de vagues sensorielles régulières, callées sur la pulsation des levers et couchers de soleil, et sur l’abstraction d’un récit uniquement raconté via les aléas de la sixième symphonie de Beethoven. Car c’est là aussi l’une des singularités du film : être à la fois un objet cérébral et intellectuel (offrant à la musique classique une oreille patiente et instruite), et ce dessin animé simplissime avec animaux pouvant convenir aux enfants de cinq ans. De même pour l’abstraction de cette cabane au milieu de nulle part, qui est tout autant un décor candide d’animation jeunesse qu’une scène beckettienne à la nudité terminale.

Bref, une superbe surprise, qui va se loger directement aux sommets de la filmographie de Takahata.

Serohiki no Goshu en VO.

Soul Pete Docter & Kemp Powers / 2020

Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le “Grand Avant” – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre..

Quelques spoilers.
 

En préambule, et comme à chaque fois qu’on doit parler d’un Pixar, il faut d’abord en passer par ces formalités d’usage : souligner combien la matière du film, son incarnation, son perfectionnisme, sont un délice de tous les instants. Rien que l’animation 2D mono-ligne des Terry est un plaisir des yeux, qu’on pourrait observer des heures durant ; de même pour l’humour pince-sans-rire qui leur est associé, mélange un peu flippant de voix souriante et de cynisme corporate. On pourrait tout autant célébrer le jeu de Tina Fey, le ludisme ingénieux des transpositions trouvées à des concepts pas toujours simples, ou encore l’excellence de la captation sonore du piano (un délice pour l’oreille, qui donne à lui seul envie d’avoir un instrument entre les mains).

Passées ces habituelles politesses, et écartées ces qualités qui sont autant de diversions, on peut alors se confronter au film. Et constater, avec dépit, que Soul continue de se cogner aux limites à présent connues du studio, et que les dernières années ont rendues de plus en plus lisibles. Suite spirituelle de Vice Versa, Soul en reprend dès son premier acte les mêmes automatismes gênants, consistant à réduire les ambiguïtés de la vie à des schématismes (des personnalités sous forme de parcs d’attraction avant, sous forme de diagramme façon The Sims ici). Il y a quelque chose d’assez roublard à donner mollement le change de ces visions mignonnes par une surcouche d’ironie (tout ce qui fait appel aux années 80 et à leur culture d’entreprise), quand la peinture même que fait Pixar de l’âme humaine prend les formes les plus standardisées du management US (on n’est pas loin des sigles MBTI). À l’autre bout du récit, alors que son final approche, c’est un même écueil qui nous attend : celui du développement personnel et de ses mantras à vivre au jour le jour.

Entre ces deux redoutables programmes, le film a bien peu de place pour « jazzer » comme il le dit lui-même, c’est-à-dire pour nous surprendre et se surprendre un peu. À la limite, plutôt que l’afro-américanisme dont le studio fait sa publicité pour se façonner un bouclier woke, c’est via l’identité de genre que Soul s’ouvre quelques portes inattendues, par le naturel avec lequel un esprit et ses manières viennent tout naturellement habiter un corps autre, créant d’inattendus mariages et croisements qui surprennent à fonctionner avec tant de naturel – une dimension à laquelle Pixar a peut-être été aveugle (l’échange de corps semble surtout pour les réals être un levier comique un peu ronflant), et que le studio a en tout cas le bon goût de ne jamais surligner ou désigner. Car c’est pour le reste le dernier problème de ce film : son terrassant didactisme, qui décompose et explicite un propos bien propret, comme on ferait un TEDx au spectateur sur le sens de la vie. On est loin, bien loin du jazz…

En rejetant un œil à Vice Versa (film qui, pourtant, ne m’avait pas vraiment convaincu), on s’aperçoit que l’univers candide n’y avait de prix que parce qu’il dialoguait avec une violence extrême (une dépression enfantine représentée sans détours), et que sa résolution avait la force d’être un climax d’une totale abstraction : il y avait encore là une part de risque et de mystère. Et c’est surtout cela que Pixar perd à une vitesse hallucinante, au fur et à mesure qu’il optimise ses récits pour en faire des armes atomiques du divertissement. Pete Docter, le joker tranquille ayant traversé toutes les tempêtes de l’histoire du studio, est à présent devenu son pilier et sa norme. Et c’est bien là le souci : quand on a plus de joker en main pour slalomer entre les problèmes, il n’y a plus d’autre choix que de se confronter à la qualité de son jeu de cartes… À croire naïvement qu’ils n’ont besoin de se révolutionner que sur le plan des représentations et des minorités, les studios Pixar semblent condamnés à décevoir sur tout le reste.

 
 

• Soul, depuis sa sortie, a été attaqué pour son supposé racisme dissimulé. J’en discute un peu dans cette note.
 

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)

Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Alice Jan Švankmajer / 1988

Alice s’ennuie dans sa chambre, lorsqu’un lapin empaillé revient à la vie et s’enfuit. La jeune fille décide de le suivre…

 

J’ai beau aimer les courts-métrages de Švankmajer, je n’attendais pas grand-chose de plus d’Alice qu’une adaptation dark du conte de Lewis Caroll, où chaque scène serait simplement l’occasion d’un petit spectacle d’animation autonome.

Je ne pouvais pas être plus détrompé – le film, loin de se limiter à ces prouesses animées, se présente comme une œuvre typique de la modernité européenne, toute de rigueur et de sécheresse, majestueuse et sévère, aux parti-pris impressionnants d’intelligence. Dès l’ouverture en extérieurs, qui découpe et filme sa petite actrice comme on filmerait une marionnette, pour aussitôt jouer la confusion avec les véritables poupées servant aux divertissement de la jeune fille, Švankmajer investit le trouble entre le vivant et l’objet, entre le sujet et la chose – lançant, par là même, une dialectique sado-masochiste qui ne quittera plus le film (tabassant son monde quand elle est géante et toute de chair, ou fuyant les assauts lorsqu’elle n’est plus que petite poupée salie, l’héroïne n’échappera pas à ces pulsions qui sont aussi celles de la petite enfance). L’avènement du rêve, dans Alice, ne sera pas une lente et tendre glissade : quand le lapin apparaît, c’est en s’extirpant de sa condition d’objet mort, s’animant dans la souffrance (les mains cloutées) et laissant entrevoir un corps de douleur et de répulsion (blessures à vif, dents décharnées), une taxidermie macabre se mouvant sous le bel habit.

Le voyage qui découle de ces choix d’aiguillage sera certes placé sous le signe de l’absurde, mais aussi et surtout sous celui de la phobie – et ce dès la première plongée hautement claustro du corps de la fillette au fond d’un petit tiroir. Ces phobies, ce sont aussi celles des peurs enfantines, Alice se retrouvant continuellement face à des pièces vides, sobres, ternes, des endroits qu’elle ne comprend pas – des décors d’adultes, en somme. Des pièces où l’héroïne va cultiver des angoisses liées au moindre objet (ce qu’on imagine sourdre sous le plancher, derrière la porte, tout un monde qui semble conspirer contre soi), dans un déchaînement tenant souvent de l’imagerie de la punition (la petite endure son calvaire avec une certaine tristesse docile, comme une enfant battue se terrant ou fuyant sans pourtant remettre en cause la violence dont elle est l’objet).

Il vient malheureusement un moment (autour de la séance de thé, disons) où ce film continuellement inspiré nous lâche, où il abandonne l’expérience intime de l’enfant et son point de vue pour simplement enchaîner les saynètes bizarres ou ingénieuses – son absurdité, soudain, fatigue franchement, et l’ensemble peine à faire correctement final (dans la chambre où elle retourne enfin, Alice ne semble avoir atterri que dans une pièce de plus). C’est dommage, mais on a pour le reste un film à l’ampleur inespérée, qui fait vite oublier l’animateur pour laisser admirer le cinéaste.

Něco z Alenky en VO.

Notules # 22

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Central Do Brasil Walter Salles Brésil 1998
The Lunchbox Ritesh Batra Inde 2013
Pluie noire Shōhei Imamura Japon 1989
Sister Stella L. Mike de Leon Philippines 1984
Phoenix Chirstian Petzold Allemagne 2014
Vida en sombras Llorenç Llobet-Gràcia Espagne 1949
Keane Lodge Kerrigan USA 2004
The Blackout Egor Baranov Russie 2019
Cinq est le numéro parfait Igort Italie 2019
Les Incognitos Nick Bruno & Troy Quane (Blue Sky) USA 2019
Snoopy et les Peanuts Steve Martino (Blue Sky) USA 2015
Les Blagues de Toto Pascal Bourdiaux France 2020
30 jours max Tarek Boudali France 2020
Divorce Club Michaël Youn France 2019
Les Gentlemen Guy Ritchie Royaume-Uni 2020
Cœurs ennemis (The Aftermath) James Kent Royaume-Uni / Allemagne / USA 2019
Antonia, la chef d’orchestre Maria Peters Pays-Bas 2018
The Wretched Brett et Drew T. Pierce USA 2019
Virtual Games Sean Olson USA 2020
Suspense Lois Weber USA 1913
The Golden Lotus Li Han-hsiang Hong-kong 1974