Everything Everywhere All at Once Dan Kwan & Daniel Scheinert / 2022

Evelyn Wang est à bout : elle ne comprend plus sa famille, son travail et croule sous les impôts. Soudain, elle se retrouve plongée dans le multivers, des mondes parallèles où elle explore toutes les vies qu’elle aurait pu mener…

Quelques spoilers.
 

Difficile d’être sévère avec ce qui se présente à nous comme un ride d’exception, et un plaisir de spectateur comblé : Everything Everywhere All at Once est un exercice de continuelle virtuosité, qui trouve dans son concept SF (celui de mondes parallèles soudain plus si hermétiques que ça) un potentiel comique purement cinématographique – transitions infinies et collages, combats à transformations, absurde à invoquer pour faire avancer l’action. On pardonne volontiers au film, de fait, les béquilles qu’il croit devoir utiliser pour nous convaincre, que ce soit sa nervosité appuyée (le premier combat kitsch tout en accélérés, le jeu d’acteurs ©HK aux expressions faciales cartoon, les variations de ratio gadgets…), tout comme sa filiation docile aux normes de l’époque (comme chez Nolan, la moitié des dialogues servent au film à s’expliquer lui-même).

Cette perfusion à l’époque, c’est cela dit aussi ce qui donne au film sa profondeur, alors qu’il trône au sommet d’une décennie Hollywoodienne maladivement méta : ce zapping effréné d’un univers à l’autre, cette saturation audiovisuelle qui dégueule en tous sens, ce n’est rien d’autre que le régime contemporain des images – Michelle Yeoh navigue d’un monde à l’autre comme on swiperait sans fin les vidéos TikTok ou les profils Tinder. Le dégorgement de stimulis de notre monde moderne (pubs, clips, marché de l’attention) est ici porté à ébullition, à “surcharge mentale” comme le dit le film, au risque de flirter avec l’épilepsie (et de fait dans le récit, les personnages qui ont trop expérimenté ce régime d’images se brisent, tombent morts ou deviennent fous). Cette prise de conscience du chaos du monde visuel, du fait qu’on peut faire “tout et n’importe quoi” (toute vidéo imaginable existe quelque part sur la toile), mène à ce constat amer que finalement rien n’importe : au travers du jeune personnage nihiliste de Joy Wang, et via la génération qu’elle représente, se dessine la prise de conscience que si toutes les images existent quelque part dans le monde, que si cohabitent tout et son contraire, alors rien n’a de sens (et que par là-même aucune image n’en a).

Une mélancolie sourde parcourt ainsi cette comédie chaotique, quelque chose comme l’intuition d’un cinéma déjà condamné, qui a cassé la machine, réduit au champ de ruines d’un perpétuel attentat visuel (au point que les plans diffractés et multipliés apparaissent pour certains littéralement cassés, brisés à l’écran).

Il est plus décevant alors de voir le film incapable d’y apporter une réponse. Refusant d’épouser jusqu’au bout le chaos nihiliste et sa jouissance amorale, le film prétend retrouver du sens par l’injection tardive de maximes platounettes (importance de l’amour, d’être gentil), auxquelles il ne sait pas inventer une forme propre, se contentant de refermer la boucle par des effets de structures attendus (la rêverie SF n’était, au fond, que l’habit symbolique d’une banale histoire mère-fille). Le retour du sens ne s’impose alors pas par une épiphanie formelle qui résoudrait la question que pose la forme si particulière du film, mais simplement parce que le scénario décide de le proférer dans ses dialogues, en multipliant les parallèles appliqués entre ses différents mondes (qui ne viennent alors plus dire l’explosion des possibles, mais simplement illustrer et métaphoriser, en quelques segments reconnaissables et sagement parallèles, le conflit intime d’une mère et d’une ado). Le tout au point de retomber dans les travers de l’époque, les segments comiques (celui des doigts, notamment) venant se mêler au maelstrom pour s’excuser, d’un rire gêné, des passages recherchant l’émotion…

Bref, si le diagnostic posé par Everything Everywhere All at Once est précis, la solution qu’il y répond est artificielle : il y a bien à craindre que le cinéma face au monde explosé des images en soit toujours là, perdu et hagard à contempler l’abysse noire, en se raccrochant désespérément à quelques conventions.

 

Licorice Pizza Paul Thomas Anderson / 2021

1973. Dans la vallée de San Fernando à Los Angeles, Alana Kane, 25 ans, fait la connaissance de Gary Valentine, 15 ans, lors de la photo de classe de ce dernier…

Quelques spoilers.
 

Six mois après l’avoir vu, il m’est toujours aussi difficile de cerner ce qui fait la réussite de Licorice Pizza – et cette incapacité à le saisir, à en identifier la force, n’est pas la moindre de ses qualités (même si cela explique, désolé d’avance, pourquoi je vais en parler de manière si décousue…)

Le film, réalisé comme entre copains (le fils de Phillip Seymour Hoffman, la chanteuse de Haim pour qui Paul Thomas Anderson a réalisé plusieurs clips…), se déshabille du côté majestueux et massif auxquels semblaient prétendre les derniers projets du cinéaste, se faisant paradoxalement impressionnant par sa modestie de surface (jusque dans les visages de ses acteurs, bien loin d’être des top-models). Et du filmage pellicule à l’imagerie des golden seventies ressuscitées, il serait tentant de d’abord expliquer le plaisir pris à Licorice Pizza en le résumant à un grand gâteau nostalgique.

Mais si le film l’est, nostalgique, c’est à plusieurs titres moins évidents que prévus… Déjà parce que le tableau de cette histoire “d’amour”, curieusement contaminée (plutôt qu’empêchée) par la différence d’âge et le monde vulgaire de l’entreprenariat, aboutit à des émotions moins évidentes que prévues, loin de l’imagerie dorée des premiers flirts. Mais aussi parce que la nostalgie ici à l’œuvre concerne le cinéma lui-même : un cinéma qui ne croule pas sous le souci scolaire des trajectoires de personnages, des arcs scénaristiques appliqués, des moments qui font sagement rime ou qui doivent se répondre. L’histoire d’Alana et Gary est l’exact contraire, suite de bifurcations et d’images énigmatiques (jusqu’à son très bizarre plan final), de moments ressassés et répétés en boucle (jalousie d’un côté, puis de l’autre), de trajets éparpillés qui semblent soudain reprendre un peu d’ordre, pour tout aussi soudainement se défaire et passer à autre chose… Le film, sur ce plan, est totalement imprévisible, que ce soit dans ses péripéties, dans sa structure, ou dans les émotions bigarrées qu’il convoque.

Cette insouciance cohabite curieusement avec le tableau lucide d’une décennie de consumérisme naissant, bordée d’un arrière-plan de troubles et de chaos (le Vietnam, la manière de traiter les femmes…). Sous le prisme de l’adolescence du jeune homme, ce magma historique et politique se recycle systématiquement en aventures absurdes (le choc pétrolier est ainsi l’occasion de la scène la plus comique du film) : un peu comme l’héroïne trouve de la ressource dans le jeune âge de son ami et y revient malgré elle (c’est-à-dire malgré ce que la raison dicterait), le film d’Anderson ne cesse d’en passer par la vitalité de l’adolescence pour raconter le chaos de ces années. La folie commerciale et entrepreneuriale par exemple, est ainsi moins “condamnée” qu’elle ne permet le tableau d’un moment du monde où tout le monde faisait n’importe quoi – d’un pays enthousiaste dans le futur, qui n’était que girouette et chaos, comme fonçant à toute allure sur la route sans trop prendre conscience de ce qui l’attendait plus loin (à l’image de la structure imprévisible du film lui-même).

En résulte un grand tableau général d’immaturité du monde (les adultes semblent tous tarés). Il y a quelque chose de très symptomatique du regard de Paul Thomas Anderson (et de la façon dont il observe toute cette époque) dans la manière dont l’héroïne, 25 ans, regarde un peu de haut cette bande d’ados, aspirant parfois à la maturité d’un monde d’adultes décevants qu’elle idéalise, en même temps qu’elle se met à agir comme une gamine elle-même (dans ses jalousies, par exemple, ou en squattant encore chez ses parents)… Cette absence de scission nette entre le monde de l’ado et celui de la jeune femme, cette façon même de ne pas vraiment en faire un sujet, ce grand relativisme qui remet tout à égalité et à plat, tient le film en un étrange équilibre. Comme une façon de raconter les évènements depuis le chaos lumineux de leur époque, et non dans un surplomb anachronique (y compris moral : la cinéphilie US en est encore à essayer de se démêler d’aimer un film où une majeure sort avec un mineur…), donnant à Licorice Pizza ce goût d’aventure authentique.

 

Divergente Neil Burger / 2014

Tris vit dans un monde post-apocalyptique où la société est divisée en cinq clans. À 16 ans, elle doit choisir son appartenance pour le reste de sa vie. Mais son test d’aptitude n’est pas concluant : elle se découvre “divergente”, ces individus rares qui ne se conforment à aucun clan, et qui sont traqués par le gouvernement…

Quelques spoilers.
 

De la saga Divergente (l’un des avatars de la mouvance young adult qui traversait Hollywood dans les années 2010), je n’avais vu par hasard que le troisième épisode, assez nul, ennuyeux, et symptomatique de diverses impuissances du Hollywood contemporain (avis partagé semble-t-il par le casting comme par le public, au point que la suite de la franchise a tout simplement été annulée).

Ce premier épisode de la série, de la main d’un autre réalisateur (Neil Burger) et s’offrant une situation gorgée d’enjeux, se révèle un film déjà plus convaincant, plus rythmé, et surtout bien plus ludique dans les situations qu’il peut explorer (système coloré des factions, passages de relais visuels entre les différentes scènes de visions, tests et épreuves en tous genres). Cela ne change rien au fait que le film repose tout entier sur des ressorts d’une grossièreté outrée, que ce soit du côté des leviers émotionnels sur lesquels on appuie pataudement (manichéisme et injustices), ou des enjeux comme toujours trop maousses (supprimons d’un coup un cinquième de la population).

Mais c’est surtout la grossièreté de l’univers fasciste à combattre qui pose problème : le fait, plus précisément, que cette grossièreté soit volontaire, un moyen facile de faire de la résistance des personnages une affaire qui va de soi. Il y a quelque chose d’assez hypocrite en effet, dans tout ce cinéma young adult, à constamment renvoyer en miroir au public-cible adolescent le reflet flatteur du rebelle ou du révolutionnaire se levant contre un monde d’adultes castrateurs, alors que la révolte en question est d’un degré politique sub-zéro (« sois toi-même », aka le slogan de n’importe quelle pub pour jeans), et que l’ensemble baigne dans toutes les conventions calibrées et marketées de l’ancien monde (bellâtre tout muscles et protecteur compris). Le côté totalement générique de la direction artistique, investissant une énième fois les hangars désaffectés et leur imagerie urbaine anonyme, trahit à sa manière le manque de sens réel de cette dystopie qui peine à résonner avec notre monde réel et ses enjeux (sinon en surface par l’écho des décors reconnaissables de Chicago – petit jeu qui témoigne, certes, d’une louable intention de filmer des décors en dur).

Tout cela étant dit, ce schématisme généralisé fait que l’efficacité et le ludisme du film sont réels, rendant son succès compréhensible (à condition de fermer les yeux sur pas mal de kitscheries, notamment ces “Audacieux” qui ne se déplacent qu’en faisant du parkour en ridicules petits segments dansés).

À noter que la chose ne prend plus dès le deuxième épisode (Divergente 2 : l’insurrection), que j’ai aussi découvert à l’occasion. Réalisé par Robert Schwentkel (qui sera aussi le cinéaste de l’épisode 3), c’est un film à la mise en scène moins solide et moins consciente, se perdant dans les innombrables incohérences et allers-retours de son récit, empilant les segments disparates et les décors sans réelle unité ni ligne droite, sinon celle de la culpabilité de son héroïne. La niaiserie politique de l’ensemble, comme la transparence du personnage masculin, y apparaissent alors plus crûment… Après Le Labyrinthe (Wes Ball, 2014), on constate surtout une marotte du young adult dans cette idée que le monde des jeunes n’est qu’un sujet d’expérience des adultes, et qu’un ailleurs est à aller conquérir par-delà ses frontières. Et il est frappant alors de voir combien ces sagas se démantibulent dès que leurs personnages sortent de leur univers fasciste bien pratique à stimuler l’indignation : par-delà les murs à abattre, les films se font alors errance, comme soudain mis devant leur propre vide – le vide d’un cinéma qui sous ses leviers complaisants (jeunes contre vieux) n’a aucun projet ni utopie politique concrète, et n’a de fait pas grand-chose à dire.

Divergent en VO.

Top Gun : Maverick Joseph Kosinski / 2022

Pilote de chasse de la Marine américaine depuis trente ans, Pete « Maverick » Mitchell est rappelé pour former de nouvelles recrues…

Quelques spoilers.
 

Énième manifestation du maelstrom méta qu’est devenu Hollywood ces dernières années, Top Gun Maverick semble viser un peu plus loin que ses collègues : il n’est plus seulement question ici de commenter le film originel (par référents scénaristiques, par acteurs vieillis ou personnages mourants, par musiques reprises…), mais aussi de prétendre remettre de l’ordre dans le cinéma hollywoodien actuel, en allant rechercher un “savoir-faire perdu” des années 80 – ce que mime explicitement le scénario en confrontant ses jeunes pilotes prétentieux au tutorat salvateur d’un Tom Cruise vieilli (acteur que le jeune public, aujourd’hui, ne connaît sans doute plus que de nom).

Ce retour en arrière (au sens d’une “marche arrière” qu’on opérerait pour sortir de l’impasse où l’on s’est fourrés), ce changement d’aiguillage que le succès fracassant du film au box-office semble avoir validé, prend en fait deux visages.

L’un, assez dramatique, est la résurrection fière de tout un univers Reaganien et patriote, aveugle à tous les doutes, à tous les évènements (11 septembre, Irak…) qui ont déconstruit sa splendeur ces dernières décennies. « Non, rien de tout cela n’a existé », semble nous dire le film1… Ce nationalisme tonygencil, ces héros masculins sans ombre et ce culte de la performance, ce personnage féminin semi-potiche ou trophée (quand bien même Connelly essaie de lui donner un maximum de caractère), tout cela est pour le film encore valide et tout à fait mobilisable, pertinent comme au premier jour. Au risque de créer le produit le plus générique et intemporel possible (le film, tranquillement, n’a ainsi même plus besoin de nommer le pays ennemi contre lequel il se bat).

Cette idée d’un cinéma et d’un monde qui refusent de voir qu’ils ont vieilli, et qui ne veulent pas « let it go » comme on le leur implore, se cristallise évidemment autour de la figure de Tom Cruise, masque de jeunesse éternelle plus souriant que jamais (sourire parcouru de micro-inquiétudes, de micro-aléas, qui en font tout le prix). L’acteur s’installe comme toujours au centre d’une entreprise d’auto-célébration terrifiante (ce dernier plan le montrant torse nu, sur la plage, toujours supposé être un parfait objet de désir à 60 ans). Le meta semble ne plus pouvoir se contenter des films, et phagocyte à présent les comédiens eux-mêmes : le cancer de Val Kilmer mis en scène tel quel, Cruise qui avoue ne rien savoir faire d’autre que ce sourire qu’il affiche, le déni et l’incapacité à lâcher prise devant le vieillissement et la chute annoncées…

Le second retour en arrière, plus fertile, est celui qui ramène à Hollywood un savoir-faire néo-classique (paradoxalement plus probant ici que dans le Top Gun originel, si j’en crois les critiques – le début clipesque et confus, qui pastiche au plan près le film de 1986, fait en effet très peur). C’est-à-dire produire un film d’action, certes, mais un film d’action d’abord centré sur les enjeux émotionnels des personnages (certes basiques, mais auxquels on donne du temps), dont les combats aériens cherchent d’abord la lisibilité (celle des plans comme celle du déroulé des missions), avec des prises de vues en dur dont l’impact ridiculise l’habituelle orgie de SFX du Hollywood contemporain, le tout rythmé de scènes reposant sur des idées de cinéma (le face-à-face lors de la fuite de la maison, le dialogue par écran interposé…). Bref, Top Gun Maverick rappelle à une jeune génération perfusée à Marvel qu’un film populaire peut aussi être une entreprise de savoir-faire et d’implication du spectateur (quand bien même c’est en jouant la partition la plus banale possible), plutôt que de chercher l’adhésion du public à coups d’hypertrophie – il ne s’agit pas, ici, de sauver l’univers et l’humanité entière, juste de ne tuer personne de la petite équipe en chemin.

On espère que c’est d’abord cela (et non l’overdose meta-patriotique) qui a permis le succès du film au box-office, et qui poussera l’industrie à en tirer quelques leçons.

 
 

Notes

1 • On peut noter que l’affaire se joue au carré, puisque le cinéma hollywoodien 80’s consistait déjà, à l’époque, en un oubli volontaire des deux décennies de doutes lui ayant précédé (Vietnam, Watergate, démythifications du Nouvel Hollywood…) pour revenir au cinéma de genre et à des schémas plus manichéens, en prenant pour référent ces années 50 où tout était en ordre.
 

The Northman Robert Eggers / 2022

Le jeune prince Amleth vient tout juste de devenir un homme quand son père est brutalement assassiné par son oncle, qui s’empare alors de la mère du garçon. Amleth fuit son royaume insulaire en barque, en jurant de se venger…

Léger spoilers.
 

En se confrontant aux productions mainstream et à la logique des studios, le cinéma de Roger Eggers se retrouve pris à un curieux carrefour. D’une part, les nécessités du spectacle, comme celles d’un rythme soutenu, débarrassent enfin le style d’Eggers d’une partie de sa pose ; mais d’un même geste, cette absence de patience et d’attention empêche à la recherche d’authenticité documentée qui a toujours caractérisé ses films (ici le fonctionnement des différents espaces du village, les usages et coutumes…) de tout à fait se déplier comme il le faudrait, se retrouvant comme enchaînés et neutralisés dans les nécessités du récit. Noyée dans les palabres conventionnelles des histoires de vengeance et du décorum médiéval, la substance intime des personnages a elle aussi peu de place pour s’épanouir (voir Ana Joy Taylor tenir un rôle si transparent fait vraiment de la peine), et peu des enjeux profonds du film se retrouvent au final réellement incarnés (voir le soupçon de l’inceste, réduit à petit frisson d’horreur passager).

Bon an mal an, le film sait cependant faire sa route, et proposer de belles visions, Eggers ayant assez de virtuosité et de talent visuel (si l’on ferme les yeux sur quelques dérapages bien kitschs) pour ne pas nous endormir. Les nuits notamment, monochromes et quelque peu mentales, sont très réussies ; et quand le film s’installe dans le village islandais, décor bien plus simple et épuré donnant soudain à l’ensemble des atours d’humble série B, le cinéaste retrouve un peu de ses moyens et parvient à mieux nous impliquer.

Reste toujours la question béante du cinéma d’Eggers, criante ici : qu’est-ce qu’il a à dire ? Le style d’Eggers est une proposition fixe, qui consiste à approcher le film de genre de manière historiquement sur-documentée (première bizarrerie), mais aussi à le faire de manière littérale, en prenant les croyances des personnages au pied de la lettre, dans un geste vériste paradoxal (puisque le fantastique est décrit, lui aussi, comme une série de faits établis ; cela ressemble, en fait, au travail minitieux qu’aurait produit un historien d’alors sur sa propre époque, aveugle aux limites de ce qu’il croit savoir du monde). Cette approche hybride1 rafraichit grandement les genres cinématographiques très marqués (film d’horreur, historique…) et la peinture des périodes que cette filmographie aborde. Il reste que cette démarche, aussi séduisante soit-elle, ne fonctionne que comme un filtre posé sur la mise en scène, comme un constat sans enjeu, au mieux une expérience : un “simulateur d’époque” plus qu’une question à résoudre.

La seule chose alors que peut exprimer le film, lui qui ne veut avoir d’autre rapport au passé que celui d’une irréprochable fidélité, c’est le fond des mythologies qu’il épouse (ici les légendes nordiques, autrefois l’Amérique puritaine), et auxquelles il colle comme une seconde peau un peu bête. Eggers accompagne joyeusement de sa fascination et de son lyrisme les enjeux arriérés (virilisme grognant, gloire à s’entretuer pour rien, souci de la lignée et de l’enfantement) que ces récits valorisent, en semblant sans cesse les avaliser. Au mieux laisse-t-il rugir ses basses pour signifier combien le présent trouve ces coutumes passées inquiétantes et barbares… On peut toujours apprécier cette absence de surplomb sur l’époque décrite, mais il y a tout de même comme un hiatus entre la sophistication racée de la forme qui prétend à un regard savant, et la bêtise ou la platitude de ce qu’elle exprime.

D’où l’impression tenace de “belle ouvrage”, singulière mais toujours un peu creuse, qui ne peut avoir l’air vivante qu’en fronçant indéfiniment les sourcils (défilés d’horreurs qui glissent d’inintérêt sur nos yeux, exaltation d’une animalité “sauvage” censée redonner vie au tableau soigné, musique qui gronde sans cesse pour simuler qu’il se passe quelque chose). Le résultat est autant limité qu’il est beau, et évidemment plus qu’honorable dans le paysage Hollywoodien actuel dévasté. On est juste en droit d’être un peu inquiets de voir la cinéphilie américaine, visiblement totalement paumée, voir à ce point en Eggers et ses manières son nouveau messie, et son seul salut possible.

 
 

Notes

1 • Notons que cela ne va d’ailleurs pas sans créer un certain paradoxe : les films sont à la fois trop documentés et trop dark pour être honnêtes – on ne peut prétendre à ces deux choses à la fois, il y a forcément une contradiction à profiter de l’exotisme attendu (imagerie angoissée des dangereux barbares des temps passés) tout en mimant la déconstruction de ces clichés par une approche documentée…
 

Notes sur les films vus #28 # 28

Il Buco • Michelangelo Frammartino (2022)
Coupez ! • Michel Hazanavicius (2022)
Police Python 357 • Alain Corneau (1976)
Contes du hasard et autres fantaisies • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Soleil rouge • Terence Young (1971)
Barbaque • Fabrice Éboué (2021)
Objectif 500 millions • Pierre Schoendoerffer (1966)

Encanto • B. Howard, J. Bush, C. Castro Smith (Studios Disney) (2021)

Notules # 28

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Decision to leave Park Chan-wook Corée du Sud 2022
As Bestas Rodrigo Sorogoyen Espagne 2022
Et j’aime à la fureur André Bonzel France 2022
Patrick Dewaere, mon héros Alexandre Moix France 2022
Free Guy Shawn Levy USA 2021
355 Simon Kinberg USA 2022
Tendre Bonheur Bruce Beresford USA 1983
A Man called Adam Leo Penn USA 1966
Ténor Claude Zidi Jr. France 2022
Champagne ! Nicolas Vanier France 2022
Les Folies fermières Jean-Pierre Améris France 2021
On sourit pour la photo François Uzan France 2020

Les Travaux et les Jours Anders Edström & C.W. Winter / 2022

Le quotidien d’une agricultrice, Tayoko Shiojiri, dans un village des montagnes de la région de Kyoto…

Quelques spoilers.
 

La meilleure façon de parler des Travaux et les Jours, c’est encore de définir ce qu’il n’est pas. Et le film en a conscience, semble-t-il, puisqu’il débute ses 8h de métrage de la manière la plus ingrate possible, comme refusant d’emblée ce que le public pourrait attendre de lui : plans de paysages trop courts pour être réellement contemplatifs ; numérique mou et fade1, loin de toute séduction visuelle ; personnages jamais présentés, dont le quotidien est longtemps suivi sans le moindre fil narratif ; mouvements raides et raccords de montage trahissant une mise-en-scène fictionnelle ; et surtout ces dialogues profondément inintéressants, peu compréhensibles, souvent dans le brouhaha ou pris en cours de route, sans qu’on arrive à bien en cerner le sujet ou les interlocuteurs (aux visages peu lisibles, voire de dos, ou même dans un coin du cadre, le son de leurs voix noyé dans les bruits – on se demande bien ce qu’un spectateur japonais peut en comprendre sans les sous-titres)…

Bref, la tentation de quitter la salle est grande, durant la première heure, tant ce film semble mettre un point d’honneur à n’offrir aucune accroche, aucun moyen pour le spectateur de le faire sien, d’y déceler un langage autre que l’arbitraire. Et il faut sans doute cela, en effet, pour que le spectateur désapprenne ce qu’il est venu chercher devant un film sur le quotidien de la ruralité. Le premier but d’Anders Edström et de C.W. Winter semble être de déromantiser le film agricole, en ne jouant ni sur les vastes étendues à contempler, ni sur le geste au travail (spectaculairement peu présent pour un docu-fiction de 8h sur de petits fermiers), s’attardant au contraire sur des bouts de paysages croupis, sur des intérieurs banals et modestes, sur les objets en plastique qui traînent, ou sur la petite ville alentours qui n’a rien de pittoresque.

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À la place de ces conventions attendues se construit donc un ordre nouveau, inédit et singulier. Le fonctionnement profond du film, sous les atours de la chronique, c’est celui du patchwork : un fonctionnement tissulaire, qui cogne et croise les moments, parsemé d’essais aléatoires (ici une scène de dialogue sous-titrée sans son, là une musique démarrant sans prévenir, là encore un trucage de cinéma fantastique), le tout dans un désordre satisfait. On pense à L’Année dernière à Marienbad de Resnais, qui disait rêver que son film puisse être projeté dans le désordre, sans que le projectionniste soit capable d’en reconnaître la première bobine… Et bien c’est un peu la même impression qui ressort ici (passé le chapitrage global correspondant au passage des saisons) : l’impression que les scènes, les plans, les moments, sont jetés comme des dés au hasard sur la table, qu’ils auraient pu nous arriver dans un autre ordre sans que cela y change grand chose.

C’est donc une collection d’humeurs et d’images qui préside, comme mille petites notes dispersées venant parfaire un accord qui émerge sur le long terme – un chant au long cours d’autant plus efficace que ces images profitent du décrochage régulier de l’attention du spectateur, qui ne peut s’agripper à rien (situations vagues, fuyantes, parcellaires, mélangées – le tout en une continuité de “midis-crépuscules-nuits-aubes-midis…” formant une succession de journées difficiles à décompter, qui empêche de fixer ou de mesurer par étapes le passage du temps). Au point qu’on se demande si le but de cette absence d’architecture n’est pas justement d’encourager à ce que l’esprit du spectateur divague, à regarder le film comme le fond d’écran visuel et sonore de ses pensées, pour que ces images et sons s’inscrivent et s’accumulent en lui inconsciemment, comme une sorte de limon, dessinant une idée abstraite et insaisissable de l’âme de chaque saison, ou de ce qu’est la vie en ces lieux.

Cette absence de structure explique la forme inhabituelle que prennent ces vues de paysages en surnombre, proposées comme autant de pièces de puzzle : des plans trop courts pour jouer la contemplation, trop éclatés pour construire un espace où se repérer, mais souvent plutôt focalisés sur un détail du terrain, ou d’un intérieur a priori anodin. L’image vient pêcher ici un son de gouttes, là un mouvement du vent, ailleurs une lumière trop éblouissante, ici encore la manière bizarre dont l’eau s’est infiltrée dans la terre… Si ces plans successifs et alignés peuvent évoquer les pillow shots d’Ozu (dans le chapitre estival, un dialogue face à un jardin japonais évoque d’ailleurs une scène de Printemps tardif), ces images ont surtout pour originalité de tenir de la photographie, de la pensée d’un travail photographique (qui est d’ailleurs le premier métier d’Anders Edström) : c’est-à-dire un instantané, un cadrage mystérieux qui ne met pas forcément l’action au premier plan, qui propose une image statique, dans un format presque carré, dont le déchiffrage visuel demande un certain temps. Même si c’est discrètement, chaque plan fonctionne ainsi comme une photo en ce qu’il semble d’abord poser une question, être porteur d’un intérêt qui lui est propre (ne serait-ce que la mise en valeur d’une lumière, d’une texture, d’une température à suggérer), au lieu de se penser comme le jalon d’une description générale de l’environnement.

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De cet entrelacs d’images, les personnages et leurs lignes narratives ne semblent pas très pressés d’émerger. Il faut attendre la fin de la deuxième partie (le segment printanier) pour que la maladie de celui qu’on vient alors seulement d’identifier comme un mari (et non un frère, ou un fils) offre au film une ligne directrice basique : celle de la dégradation de sa santé, qui épouse la symbolique du passage des saisons. Le mari alité nourrit alors une sorte de rythme affaissé qui conforte le film dans son tempo, au gré d’une convalescence floue (à quel moment a-t-il été opéré ? Va-t-il l’être ? A-t-il un anévrisme comme entendu d’abord, ou un problème de reins comme évoqué plus tard ?). Au rythme de la maladie, le film ne se transforme qu’à pas lents, évoluant seulement par le caractère changeant qu’il confère à chaque saison : maison emplie par les jeunes invitées étrangères en été, puis qui se vide progressivement de ses visiteurs, du mari parti à l’hôpital, puis enfin des sons de la nature qui se raréfient et s’appauvrissent une fois l’automne venu – jusqu’à cet intermède noir qui n’est plus que silence, après tant d’autres entractes joyeusement sonores.

Ce mari malade, néanmoins, est aussi associé à ce que le film a de plus désarçonnant, à savoir ses percées de fictions claires (rendues saillantes par de multiples raccords mouvement trop parfaits pour relever d’une captation documentaire). Si le film est rempli de signes renvoyant au cinéma du réel (cadres lointains ou en retrait, sans coupes, plans de lieux sans personnages, décor et gestes quotidiens qu’on imagine mal simulés pour l’occasion, dialogues hasardeux ou aléatoires comme captés en cours de route…), les cinéastes s’amusent aussi parfois à insister, dans le montage ou par la mise en scène, sur le contrepied fictionnel – jusqu’à ce moment absurde d’un coup de téléphone entre Japon et Suède, où la caméra est alternativement du côté d’un pays puis de l’autre, tout au long de la même conversation, exhibant crânement la facticité du moment pour qui voudrait encore y croire. C’est comme si, régulièrement, le film nous mettait une claque pour nous rappeler que l’on n’est pas en train de regarder un doc (démarche notamment attestée par l’emploi du reconnaissable Ryo Kase parmi les acteurs), mais que le spectateur, conditionné par cette grammaire visuelle si rattachée au documentaire, le ré-oubliait à chaque fois rapidement.

Je suis assez circonspect sur l’intérêt de cette démarche hybride entre docu et fiction, qui produit plus de gêne et d’hésitations que d’ambiguïté, et qui fournit au film son moment le plus pénible : son final, qui paraît franchement de trop. S’y accumulent alors ce que le film a eu de plus gênant : le doute fictionnel porté à un certain degré de malaise (re-création du processus intime de funérailles, dont on imagine pourtant qu’il a déjà été vécu par les personnes à l’écran), mais aussi par l’arrivée soudaine dans le film d’une stricte linéarité (le suivi pas à pas de la cérémonie et de ses suites), alors que jusqu’ici la fiction avait eu la qualité de traverser le patchwork aléatoire comme un fil rouge discret.

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Les Travaux et les Jours restera donc plutôt en mémoire pour son dépliement de vues documentaires et de moment curieux, dont il parvient à extraire autant d’humeurs sensibles. C’est d’autant plus visible lors du segment d’été, surtout abordé par ses nuits et crépuscules, ou par ses intérieurs, mais rarement par ses brillants jours écrasés de lumière : tout au long du film, l’esthétique investit plus volontiers ces moments entre chien et loup, jouant à déployer une splendeur visuelle inattendue dans le cadre limité d’un numérique low-fi, se tenant souvent à la limite du visible – on en vient à admirer la manière dont le film trouve sa splendeur formelle dans la simple vibration numérique d’une vague lueur de lune.

Cette capacité à extraire du beau d’une matière foncièrement sobre, et de confronter la fresque documentaire à une certaine humilité (sensible jusque dans le choix des tous derniers plans, aussi anodins qu’interchangeables), c’est sans doute le sésame qui confère à ce long film une vraie singularité. En cherchant des correspondances dans le cinéma japonais, on se dit qu’une comparaison parlante pourrait être celle de Naruse, du moins si on le met en regard des trois autres grands géants du cinéma classique national. Quand j’étais jeune en effet, j’avais été très étonné (après avoir découvert l’épure magistrale d’Ozu, la dramaturgie flamboyante de Kurosawa, ou encore la sophistication froide de Mizoguchi) par mon premier contact avec le cinéma de Mikio Naruse, dont j’attendais une proposition aussi ample que celle de ses confrères. Quelle surprise avais-je eu alors de découvrir un cinéaste sobre et peu friand d’absolu, avec une manière presque ingrate, toute en creux, créant son effet via une forme pragmatique et décontractée (montage régulier et discret, pas de cadres insistants ou de recherche de grands moments), trouvant seulement de l’or en décantant calmement un sentiment sur la longueur.

Ainsi en est-il des Travaux et les Jours, malgré son autoritaire durée : banal, modeste ou pénible à première vue, il finit par se vivre comme une proposition bizarrement riche, foisonnante par l’expérience qu’il offre d’une imprégnation en un lieu et dans le temps, parvenant (certes régulièrement au prix de l’ennui) à peindre un portrait de la campagne détaché de son habituelle épure zen et éthérée, ou de son folklore passéiste, ou encore de sa dimension politique (les conditions de travail), pour n’offrir qu’un tableau diffracté, quoique cohérent, des milles humeurs, couleurs, intimités, et sensations de cet endroit.

 
Les Travaux et les Jours (de Tayoko Shiojiri dans le bassin de Shiotani) pour le titre complet, The Works And Days (Of Tayoko Shiojiri In The Shiotani Basin) en VO.

 
 

Notes

1 • Difficile de savoir d’où vient l’impression de médiocrité technique de l’image (malgré les beautés et nuances que parvient à en tirer le travail de chef-opérateur), l’ensemble étant surtout marqué par un manque de piqué et par des noirs fades. Le matériel est sans doute partiellement en cause : la caméra (Blackmagic Cinema Camera 2.5) est récente mais plutôt amatrice, et les lentilles (16mm & 25mm Zeiss Super Speed for Super 16) sont professionnelles mais anciennes (merci à Mathieu pour ces indications !).