Savage Salvation Adam Taylor Barker / 2022

Un drogué aux opiacés en voie de guérison cherche à se venger des dealers responsables de la vente des drogues qui ont entraîné la mort de sa fiancée…

Légers spoilers.
 

Dans la famille des vieilles stars venant tout honteuses cachetonner dans un direct-to-video anonyme, je demande Robert De Niro et John Malkovich, tous deux à l’affiche de ce Savage Salvation. De Niro s’y révèle assez pathétique en vieux flic rouillé ; Malkovich brode lui sur une partition connue de faux gentil perfide. Le tout s’empare d’un sujet d’actualité (la crise des opioïdes et ses overdoses aux USA) pour le passer à la moulinette d’un revenge movie musclé tout ce qu’il y a de plus lambda. Le film n’a rien à proposer – sinon, comme souvent dans les DTV récents, un petit twist.

 

Lavé par le sang en VF.

Wire Room Matt Eskandari / 2022

Eddie Flynn est un trafiquant d’armes irlandais qui a passé en contrebande des armes de fabrication russe pour les rebelles sud-américains. Maintenant aux États-Unis, il est un intermédiaire pour le cartel de Baja…

 

Après Hot Seat, Kevin Dillon (le frère de Matt) semble décidément se spécialiser dans les rôles le maintenant assis tout le film sur un siège, coincé au téléphone avec un maniaque face à des écrans… Avec toujours, bien sûr, une bimbo blonde à côté. Le film, totalement improbable (il l’est plus que le DTV moyen : chacune des réactions ou rebondissements n’a aucun sens), est l’un des exemples les plus flagrants de la manière dont les cinéastes des derniers films de Bruce Willis ont essayé de recréer un jeu d’acteur chez le comédien malade, le montage ne composant qu’avec des poses égarées, et de vagues regards essayant de tenir un rictus sévère.

 

Welfare Frederick Wiseman / 1973

1973. Dans un bureau d’aide sociale new-yorkais échouent les Américains les plus pauvres, aux prises avec des problèmes de logement, de santé, de chômage, ou de maltraitance…

 

Si l’on excepte Titicut Follies (son tout premier film en hôpital psychiatrique), Welfare est le premier “gros morceau” que je vois de la filmographie de Wiseman – le hasard fait en effet que je ne connaissais jusqu’ici de sa filmo que les films mineurs ou secondaires. Sans conteste, Welfare a quelque chose de grand : aucune des scènes, aucune des situations n’est faible ou dispensable, la structure d’ensemble a quelque chose d’à la fois implacable et majestueux. Wiseman parvient, par-delà la fascination du cinéma direct et de ses morceaux de vie bruts arrachés au réel, à dessiner un enfer cacophonique, croulant sous une tornade kafkaïenne de papiers en tous genres (on a ici une capsule historique saisissante de ce qu’était le monde administratif pré-informatique). Les visiteurs – dont on reconnaît régulièrement certains au détour d’un plan – semblent enfermés dans ce labyrinthe de salles d’attente peuplées à ras bord, comme coincés là jusqu’à la fin des temps.

Mais malgré ces qualités, je reste dubitatif devant la durée du film – que ce soit celle des scènes seules, étirées jusqu’à leur dernière goutte, ou celle du film entier. Il se lit peut-être là, dès ce film relativement jeune dans la carrière de Wiseman, l’ambition de créer le documentaire-monument de référence sur le sujet ; mais il en résulte surtout l’impression d’un film qui s’endure et se subit, ne laissant aucune seconde de répit au spectateur, le noyant sous un flot de paroles tendues (en se montrant par ailleurs assez complaisant avec n’importe quel orateur décidant de débiter des conneries pour épater la caméra), jusqu’à nous mener à un point épidermique où l’on a envie de baffer tout le monde, demandeurs comme employés – et c’est sans doute le but (nous faire prendre la mesure de la cocotte-minute), mais l’ensemble fonctionne alors davantage comme une simulation (“vis l’enfer d’un demandeur d’aide sociale”), que comme un film qui aurait fait des choix, qui aurait élu des moments, qui se ménagerait des hors-champ.

En cela oui, c’est du pur cinéma direct, en ce qu’il n’épargne rien de situations vécues, subies en entier, endurées dans toute l’expérience du présent. Mais c’est aussi ce qui rendra pour moi, il me semble, les films de Wiseman toujours potentiellement pénibles, y pénétrant comme on se préparerait à un marathon.

 

Le Convoi Sam Peckinpah / 1978

En Arizona, quelques camionneurs forment un convoi pour aider Le Duck, l’un des leurs fuyant les persécutions du shérif Lyle Wallace. Alors qu’ils atteignent le Nouveau-Mexique, de plus en plus de routiers se joignent à eux…

Spoilers.
 

L’ouverture du film, vulgaire et satisfaite, n’a rien à envier aux nanars français des années 70. Passée cette entrée en matière peu rassurante, le film trouvera son rythme de croisière, mais cette veine embarrassante refera plusieurs fois surface par la suite, curieusement là où Peckinpah est censé être le plus fort (bagarre de saloon pourrie aux ralentis kitsch et à la musique Benny Hill), ou plus globalement dans toutes les tentatives du Convoi d’être aussi un film comique (les milles farces et attrapes à faire subir au méchant flic, la musique au banjo, le ballet par surimpression des camions : on est parfois pas loin des Gendarmes au Nouveau Mexique, le sens du cinémascope en plus).

Sous cette pellicule de surface peu ragoûtante se cache néanmoins un film extrêmement solide : la traversée du désert en une course lente (toutes les scène d’action doivent se faire au rythme pachyderme des géants de fer), ou encore les situations permises par ces radios communiquant entre véhicules, font qu’il n’y a presque aucune scène, ici, qui ne repose sur une configuration stimulante (et ce même si les enjeux sont parfois surlignés sans grâce : « je représente la loi », « ils incarnent le cow-boy américain traditionnel »…). Kris Kristoffersen a beau reconduire ici un avatar viril-et-charismatique sans surprise, on est par ailleurs agréablement surpris de croiser quelques personnages féminins forts, dignes, ou touchants (la prostituée délaissée)1.

Il reste que le film gardera tout du long ce cachet bizarrement familial, à la limite du nanar, avec son méchant de cartoon (qui se retrouve toujours sur la route du héros, passant en un clin d’œil de son bureau de shérif détruit, à la frontière mexicaine le bras en écharpe, comme le coyote de Bip Bip placé à toutes les étapes de la route). C’est sensible jusque dans la manière dont le récit se conclut, en un final best-of compilant les meilleures images du film, pendant que le méchant rit de bon cœur, que les politiciens sont bien embêtés, qu’en fait personne n’est mort, et que le montage se clôt sur un baiser de vieux kro rigolos… Il est intriguant de sentir Le Convoi ainsi revendiquer cette identité populaire, jusque dans son abnégation à être le plus film le plus américano-américain possible : tout y est, à la limite de la parodie, des valeurs qu’on y chante à l’imagerie qu’on traverse, des codes de western au road-movie qui les reformule (quels genres plus américains que ces deux-là ?). La manière-même dont la progression est “chantée” par morceaux successifs donne au récit des airs de chanson folk, de ballade du peuple qu’on se raconterait au coin du feu…

Sous ces auspices traditionnels, le film s’invente pourtant une utopie désespérée typique des seventies (association des prolétaires et des marginaux contre une loi dévoyée), avec une camaraderie certes surlignée, mais communicative. Dans ce convoi se définissant contre l’ordre (avec ces hélicos très Nouvel Hollywood qui surveillent tout d’en haut, et à qui l’on fait des doigts d’honneur), dans cette procession qui associe dans son élan tous les exploités (jusqu’au balayeur de prison, bien heureux de voir le poste de police démoli), c’est un autre monde possible qui s’invente, lorgnant tout autant vers les racines du pays (repousser la frontière), que vers les rêves new age de l’époque (cette douche unisexe façon proto-partouze hippie), dans un mariage hybride et étrangement harmonieux. C’est que ces deux veines se rejoignent dans la forme quai-évangélique que prend ce convoi, qui évoque assez vite une sorte de croisade, conférant à l’aventure une aura de mythe. La dimension religieuse du film est à peine cachée : un Kris Kristofferson à tête de Jésus (suivi par des inconnus venant de partout) qui se sacrifiera pour tous avant de ressusciter ; une terre promise (le Mexique, nouvelle frontière) pour laquelle on enclenche un exode ; ou encore ces longues scènes où le cadre, serré sur les torses nus du couple d’acteurs, donne l’impression de voir Adam et Eve nus en leur camion.

Mais tout cela pour aller où ? Que faire de cette utopie ? Cette question traverse le film de part en part, un goût amer à la bouche… Le road-movie ne peut et ne sait pas s’arrêter, le genre est par définition une fuite éperdue en avant. Quand on demande aux personnages quelles sont leurs causes, ils ne savent que répondre : seule l’avancée importe. L’arrêt nécessaire pour dormir sur un terrain isolé, où l’on établit un camp, se vit d’ailleurs comme un dangereux marécage : l’entourage du futur sénateur qui arrive, ses supporters, les familles, deviennent autant de sables mouvants qui enlisent la fuite initiale, qui ingèrent la rébellion, qui ralentissent l’élan de contre-culture première (« on se croirait à Disneyland », remarque un personnage dubitatif). L’image de Jésus soudain suivi par des apôtres zélés par centaines (« Duck, tu reviendras ? ») semble déjà annoncer la déviance d’une sorte de religion, d’un ordre qu’il n’a pas voulu.

À la question de quoi faire de cette rébellion et de cette énergie, le film ne donne pas vraiment de réponse, ni de solution. Quand le récit conclut son western (duel en face à face sur le pont), il entérine aussi définitivement son nihilisme (un camion qui avance quoiqu’il arrive, même si c’est pour aller s’abîmer dans le fleuve). Et si le récit sort in extremis de son impasse, et de cette phobie du surplace dont il ne sait que faire, c’est seulement parce qu’il se replie sur le modeste noyau d’amis ayant initié la procession, désormais petite bande recherchée, comme un groupe de justiciers de western repartis seuls (fonctionnant d’ailleurs déjà comme une sorte de légende abstraite et quelque peu lointaine). Comme si l’utopie, l’aventure, cette sensation d’être vivant, ne pouvaient exister qu’à l’état de mythe, ou ne s’atteindre que par un statut hors-la-loi – en étant irrécupérable, indigérable, par cette société à laquelle on ne croit plus.

Convoy en VO.

 
 

Notes

1 • Bien que les femmes soient ici des personnages secondaires, fragmentées en différents lieux et véhicules, ce film se présente comme la matrice assez évidente du Boulevard de la mort de Tarantino, qui en reprendra les discussions entre filles au bar, le road-movie avec casse et cascades, et plus littéralement la mascotte de canard, identique, posée à l’avant de la voiture du Duck (dont le tueur de Tarantino héritera son surnom).
 

Avatar 2 : La Voie de l’eau James Cameron / 2022

Une décennie après les évènements du premier opus, Jake et Neytiri ont fondé une famille. Après une contre-offensive des colons, ils doivent fuir la forêt avec leurs enfants, et se réfugier chez les peuplades de la mer…

Spoilers.
 

Dans ses premières scènes, Avatar 2 nous replonge dans ce qui fait le meilleur du cinéma de James Cameron, à savoir sa mise en scène gorgée d’enjeux : confrontation de corps humains et de corps aliens, d’images réelles et de CGI, du petit et du géant, de la chair et de la machine… Un goût des chocs, des rencontres et des contraires qui vient se loger jusque dans les arcs des personnages (le jeune humain s’identifiant au groupe alien, l’ancien militaire traquant des corps indigènes à présent semblables au sien, l’actrice Sirgouney Weaver réincarnée dans le personnage de sa propre fille…). S’y ajoute un certain sens de l’immensité et du gigantisme, à la 3D très convaincante (si ce n’était ce yoyo bien mal inspiré avec le HFR, qui donne parfois à l’ensemble des airs de cinématique de jeu vidéo).

Avatar 2 s’essouffle néanmoins assez vite, dans une longue phase centrale de pure exploration qui redonne la part belle à sa philosophie new age inepte (peinture kitsch et éculée des peuplades-en-contact-avec-la-nature), les déclarations tartignolles sur l’esprit-mère du premier opus laissant ici place à des aphorismes vaseux sur la famille et le rôle de patriarche protecteur. Les quelques échos que touille le film (ceux de la guerre du Vietnam notamment) ne suffisent pas à contrebalancer cette niaiserie, et si le travail des visages et de leurs expressions a atteint un degré fascinant (le spectacle d’un visage ému, même entièrement factice, peut à présent sans mal justifier un plan), le film se montre peu ragoûtant quant à ces personnages censés accueillir notre identification, confrontant des femmes hystériques à raisonner (toutes étonnamment fades au regard des figures féminines de la filmo de Cameron) avec un homme qui fera toutes les erreurs du récit, le film le mettant en défaut de A à Z (puisque l’enseignement militaire viriliste qu’il promeut finira par lui coûter un enfant). Et c’est de fait le but de ces portraits adultes ingrats, que de valoriser par contraste la jeune génération, mais celle-ci n’a pas vraiment les épaules pour intéresser assez et donner le change… Au final, le fond amorphe de cette suite y atrophie peu à peu ce que la forme avait gagné d’ampleur.

 

Avatar : The Way of Water en VO.

Tár Todd Field / 2023

Lydia Tár, cheffe d’un grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carrière. Mais, en l’espace de quelques semaines, face à la remontée de ses actes passés, sa vie va se désagréger…

Légers spoilers.
 

Tár propose un projet singulier : celui de suivre une affaire #MeToo (ou assimilée) depuis le point de vue de la personne coupable, angoisses comprises. La toxicité du personnage met d’ailleurs un certain temps à émerger : le film est “à l’écoute” (comme en témoigne le chant complet puis le long entretien ouvrant le film, ou la grande attention aux sons en général), se dépliant avec une lenteur qui, en elle-même, suffit à rendre difficile l’identification des mécaniques toxiques à l’œuvre, diluées qu’elles sont dans un quotidien de maîtrise. Et ouvrant son récit avec une scène de cours où le personnage est confronté à la pire caricature de la jeunesse de son époque, ou en ne la montrant pas spécialement tyrannique avec ses musiciens, le film ne s’empresse pas non plus de lui donner tort. S’installe alors une belle idée : celle que l’angoisse qui assaille Lydia Tár, ses hallucinations progressives, son macabre voisinage, ce fantastique inquiet, seraient comme l’intuition inconsciente qu’a la tortionnaire du caractère malsain et mortifère de son propre système, auquel elle reste aveugle.

Le film, néanmoins, reste un produit américain de son temps : il doit assurer ses arrières, et ne peut courir le risque d’être taxé d’ambigüité. Le délitement final du film, soudain plus si patient à peindre la chute de son héroïne, épouse certes efficacement la vitesse avec laquelle peut se disloquer une carrière et une réputation à l’heure des réseaux sociaux (chute que le haut monde exprime en mouvements invisibles et presque murmurés, polis et feutrés). Mais la glissade du film vers le pétage de plomb opératique et invraisemblable de son héroïne d’abord, puis vers une volonté plus simplement de la punir ensuite, rendent l’ensemble de moins en moins intéressant au fur et à mesure qu’il se dirige vers sa fin. Todd Field n’a alors plus à faire valoir qu’une pure note ironique, c’est-à-dire détachée de son personnage et du moindre risque, pour conclure sur une moralité comme un conte pour enfants.

 

Le Baiser Jacques Feyder / 1929

Après un troublant baiser, une femme mariée se retrouve prise dans un scandale meurtrier…

Quelques spoilers.
 

Opus réputé mineur dans la carrière de Greta Garbo, Le Baiser s’avère au final être le film de Jacques Feyder qui m’a le plus diverti. Si l’on y sent le cinéaste français, tout juste arrivé à Hollywood, soucieux de faire les preuves de sa virtuosité (travellings en surnombre, jeux d’ombres et de surimpressions…), ces prouesses restent toujours assez discrètes pour ne pas prendre le pas sur cette histoire de tromperie suspectée, qui a pour qualité de fluctuer, comme sur la corde raide, entre marivaudage léger et drame tragique (jouant aussi, en cela, des deux facettes phares du jeu de Garbo). Le film se fait plus petit quand il se rabat sur l’énigme de son meurtre (il n’y a rien de profond ou de trouble à imaginer derrière cette porte fermée, rien de plus que le fin mot d’une énigme policière), mais l’ensemble reste un petit condensé de maestria hollywoodienne muette, très plaisant même si vite oublié.

 

The Kiss en VO.

L’Impitoyable lune de miel Bill Plympton / 1997

Le mariage de deux jeunes époux, Grant et Kerry Boyer, est mis à mal par la chute, sur le toit de leur maison, d’un couple d’oiseaux en train de s’accoupler…

 

L’Impitoyable lune de miel est mon premier Bill Plympton. L’irrévérence et la subversion de son cinéma, principales choses mises en avant à la sortie du film, me semblent avoir pas mal vieilli : il y a une certaine vacuité (quand ce n’est pas un côté un peu gras et satisfait) dans cet alignement de coïts et de tripes. D’autres choses, par contre, convainquent davantage : les changements du coq à l’âne et les détours imprévisibles de la narration (avec un script comme joué aux dés, ou conçu via une logique de cadavre exquis), l’inventivité du dessin aussi, et enfin quelques traits d’humour tendre.

 

I Married a Strange Person ! en VO.