L’Échiquier du vent Mohammad Reza Aslani / 1976

La propriétaire d’une grande et belle demeure est morte. Sa fille et son second époux s’en disputent la propriété…

Légers spoilers.
 

Chassé-croisé venimeux autour d’un héritage que tout le monde convoite, L’Échiquier du vent prend place dans le huis-clos d’un grand manoir mortifère (cadre élégant qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Cris et chuchotements – le film est globalement innervé du cinéma moderne de son temps). Un édifice d’autant plus clos sur lui-même que la lumière du jour n’y perce que par intermittences (scènes de nuit, souterrains, volets fermés…), que le personnage principal est cloué à un fauteuil roulant, et que la caméra aligne les plans méthodiquement installés. Un “échiquier” en effet, à l’image de cette table qu’on dresse, ou de ce lustre qu’on prépare : le film semble constamment vouloir dresser le décor, méticuleusement, à son assemblée de scorpions prêts à s’entre-dévorer, comme on préparerait une maison de poupées empoisonnée, fournissant armes et accessoires. Le cadre sans âge (le plan final, sur la ville, semble soudain sauter d’un siècle) achève de donner à ce petit drame des allures de théâtre symbolique, où chaque décor (à commencer par ce grand double-escalier où tous les personnages se postent) résonne comme une scène antique, complétée par son chœur de lessiveuses qui commentent et cancanent l’intrigue. Tout cela confère au film une superbe identité, qu’il ne semble cela dit pas réellement pressé d’exploiter au-delà du simple dépliement de son pitch (qui résonne de diverses influences, des Diaboliques de Clouzot au Cœur révélateur de Poe), et dont le propos féministe m’est resté assez cryptique (il y a peut-être là un parallèle que je suis incapable de faire avec l’indépendance entrevue des femmes en Iran, que ce soit dans les années 70 du tournage, ou dans les années 20 du récit). Il faut attendre le long final, qui se colore de démesure et d’une imagerie plus infernale, pour que le film semble enfin se réveiller un peu du programme parfait, mais aussi passablement ennuyeux, qu’il a mis en place.

 

Shatranj-e bad en VO.

Sambizanga Sarah Maldoror / 1972

Angola, 1961. Domingos Xavier, un militant révolutionnaire, est arrêté par la police secrète portugaise. Il est emmené à la prison de Sambizanga, à Luanda…

Quelques spoilers.
 

Voici un classique dont je repoussais la vision depuis près de dix ans, réticent à l’idée de le découvrir via les rares copies dégueues qui traînaient sur le web ; grand bien m’en a fait, la World Cinema Fundation s’étant enfin attelée à sa restauration.

Le film que je découvre ici est d’abord pour moi une relative surprise, en ce qu’il diffère totalement des normes narratives et esthétiques qui me semblaient jusqu’ici unir beaucoup des films d’Afrique subsaharienne (du moins ceux de cette époque). Une série de traits formels et narratifs dont j’ai déjà beaucoup parlé ici (littéralité, discontinuité, montage successif à la manière de récits oraux…), et qui n’est peut-être finalement qu’une forme propre aux cinémas d’auteurs d’Afrique francophone1. Ce film d’Afrique lusophone, racontant les prémisses de la lutte contre le colon portugais, et réalisé par une cinéaste ayant auparavant travaillé avec Pontercorvo, parle lui une langue bien plus familière à nos regards : jeu d’acteurs réaliste, montage à la volée ou alterné, phases de vie ou d’improvisation captées… Il révèle cela dit d’autant plus visiblement, par cela, ce qui fait ses singularités propres.

La première d’entre elles est d’être un film de lutte imprégné de calme, de couleurs chaudes et de musiques (toutes superbes) – jusque dans la prison, qui répond un chant collectif au moment le plus violent du récit. Lors de la scène d’arrestation, la meilleure du film, les corps des deux époux séparés se répondent presque musicalement : les gémissements de douleur du prisonnier entouré de policiers brutaux dans le véhicule qui l’embarque, et les murmures réconfortants des veilles du village autour de sa femme éplorée restée dans leur case, forment un curieux concert commun, qui semble d’emblée ancrer le drame politique dans le concret des expériences personnelles.

C’est la deuxième originalité de Sambizanga : celle de prendre ce fait divers par la périphérie (fait divers qui est déjà en soi un contournement, puisque c’est la “petite histoire oubliée” qui mènera à l’évènement historique officiel que le final annonce). Une bonne partie du film se déroule ainsi soit avec des compagnons de lutte cherchant à connaître l’identité de l’homme fait prisonnier, soit avec sa femme cherchant dans quelle prison il est enfermé – les investigations de celles-ci ne sont d’ailleurs dans un premier temps pas directement rattachées au fait politique (tout semble indiquer qu’elle ignorait les engagements de son mari), faisant de sa marche une sorte d’état des lieux visuel des décors Angolais ruraux, puis urbains, et de ses personnages (de tous sexes, de tous âges) qui semblent faire comme un réseau plus ou moins conscient, déjà appelé à faire résistance lente au pouvoir vertical du colon.

Pour le reste, le film est convaincant et visuellement inspiré, mais parfois difficile à appréhender, voire à certains endroits un peu brouillon – quand il n’est pas plus trivialement obscur pour l’étranger que je suis (j’ai du mal à comprendre, par exemple, l’opposition aux airs accusatoires d’un montage alternant un temps ces rebelles qui font la fête et cette famille en deuil – lecture qui semble improbable, Sarah Maldoror ayant été l’épouse d’un des chefs du MPLA).

 
 

Monangambeee

1968

Légers spoilers. Profitons-en pour dire un petit mot de Monangambeee, premier court-métrage de Maldoror, qui ébauche beaucoup de choses du futur Sambizanga : c’est là aussi l’histoire d’un rebelle emprisonné et torturé par le pouvoir blanc, auquel sa femme vient rendre visite, et qui dans la douleur d’après tabassage se retrouve ici encore entouré par les autres prisonniers… La différence de ce court-métrage tient à son style bien plus conceptuel (qui se cristallise notamment dans ce jazz atonal omniprésent, qu’on a parfois un peu de mal à ne pas vivre comme une coquetterie jouant le remplissage, ou comme une insécurité). Cette approche plus abstraite libère une certaine force formelle, en même temps qu’elle réduit partiellement le film aux modes de l’époque (acteurs jouant théorique, phrases déclamées comme des concepts, situations politico-poétiques…), autant de canons auxquels Sambizanga saura s’arracher. On retrouve en tout cas ici une sorte de chant du martyre ou de la souffrance qui, marié à un militantisme politique dont le film ne fait pas mystère (le générique de fin et ses photos de lutte), offre à rebours une grille de lecture éclaircissant encore davantage ce qui meut le projet esthétique de Sambizanga.

 
 

Notes

1 • De ce que je lis sur le film et sa réalisatrice, il semble plus généralement que Maldoror soit la première grande figure d’un cinéma “panafricain” : ayant grandi en France (elle est d’origine guadeloupéenne), elle vient poser un regard global et extérieur sur le continent, ce qui se reflète dans la diversité des pays où elle a tourné (Algérie, Cap Vert, France, Guyane, Guinée-Bissau, Martinique, ou Congo). Sambizanga d’ailleurs, pourtant chevillé à l’histoire de l’Angola, est tourné au Congo avec une actrice principale venant du Cap-Vert.
 

Notules # 27

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
The Card Counter Paul Schrader USA / Royaume-Uni 2021
Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé France 2020
Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof Iran 2020
Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier France 2021
Détective Pikachu Rob Letterman USA / Japon 2019
Le Calendrier Patrick Ridremont France / Belgique 2021
Les Perles de la couronne Sacha Guitry France 1937
À l’approche de l’automne Mikio Naruse Japon 1960
Dellamorte Dellamore Michele Soavi Italie 1994
Cinema Paradiso Giuseppe Tornatore Italie 1988
Mondocane Alessandro Celli Italie 2021
Death Valley Matthew Ninaber Canada 2020
Minor Premises F.A. Eric Schultz USA 2020
Macabro Marcos Prado Brésil 2019

Notules # 26

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Loi de Téhéran Saeed Roustayi Iran 2019
Old Joy Kelly Reichardt USA 2006
Ouvre les yeux Alejandro Amenábar Espagne 1997
Le Prince Sebastián Muñoz Chili 2019
Serre-moi fort Mathieu Amalric France 2021
La Pièce rapportée Antonin Peretjatko France 2020
Les Amours d’Anaïs Charline Bourgeois-Tacquet France 2020
Présidents Anne Fontaine France 2021
Le Tour du monde en 80 jours Samuel Tourneux France 2020
The Breakfast Club John Hughes USA 1985
Le Jour du dauphin Mike Nichols USA 1973
The Black Marble (Flics-Frac !) Harold Becker USA 1980
Frances Graeme Clifford USA 1982
La Proie (Midnight In The Switchgrass) Randall Emmett USA 2021
Host Rob Savage Royaume-Uni 2021
Marionnette Elbert Van Strien Pays-Bas / Luxembourg / Royaume-Uni 2020
Masquerade Shane Dax Taylor USA 2021
Diamante Daniele Falleri Italie 2021

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notules # 24

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
En attendant les hirondelles Karim Moussaoui Algérie 2017
Harmonium Kōji Fukada Japon 2016
L’Accordeur de tremblement de terre Frères Quay USA 2005
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
Le Paysan éloquent Shadi Abdel Salam Égypte 1970
La Découverte d’un secret (Schloss Vogelöd) F.W. Murnau Allemagne 1921
Le Vent Marcell Ivanyi Hongrie 1996
Le Conseiller Alberto De Martino Italie 1973
Napoli Spara (Assaut sur la ville) Mario Caiano Italie 1977
Mayerling Terence Young Royame-Uni / France 1968
Moonrise (Le Fils de pendu) Frank Borzage USA 1948
Charade Stanley Donen USA 1963
L’Homme invisible James Whale USA 1933
Le Poids de l’eau Kathryn Bigelow USA 2000
L’Anglais Steven Soderbergh USA 1999
Deux moi Cédric Klapisch France 2018
Calamity Rémi Chayé France / Danemark 2020
Une chance sur deux Patrice Leconte France 1998
L’Assassin habite au 21 Henri-Georges Clouzot France 1942

Notes sur les films vus #21

Le Lac aux oies sauvages • Diao Yinan (2019)
Contagion • Steven Soderbergh (2011)

À propos d’Elly • Asghar Farhadi (2009)
Donnybrook • Tim Sutton (2020)
Point Break • Kathryn Bigelow (1991)
Glass • M. Night Shyamalan (2019)
La Coquille et le Clergyman • Germaine Dulac (1928)
La Reine des neiges II • Jennifer Lee & Chris Buck (Studios Disney) (2019)