À l’approche de l’automne Mikio Naruse / 1960

Shigeko, veuve depuis peu, quitte Nagano pour Tôkyô où elle confie son fils Hideo à un oncle. Le jeune et timide garçon se sent perdu dans cette grande ville…

Quelques spoilers.
 

J’ai peu à dire, comme souvent, sur ce film de Mikio Naruse, qui procède toujours du même type de sortilège : celui d’une chronique modeste, presque anecdotique, de ce qu’est la vie quotidienne dans un contexte historique et social chamboulé, et qui se gonfle progressivement d’une profonde amertume. C’est d’autant plus le cas ici en se focalisant sur les enfants : les enjeux plus graves auxquels ils restent longtemps aveugles parcourent le film comme en sourdine, telle une lame de fond remontant progressivement à la surface. Le film sait assez brillamment garder l’équilibre entre le bonheur (disparu) et le pathos (rarement atteint), contrebalançant chaque espoir d’un rappel à l’ordre des réalités grises (l’image romantique d’une mer à aller voir qui tombe sur les récifs industriels et les chantiers ; le cousin complice en possible frère de substitution, mais qui veut vivre sa vie de jeune homme…), et en colorant chaque moment de désespoir de petites surprises du quotidien (le scarabée trouvé dans les pommes). Modeste mais convaincant.

 

Aki tachinu en VO.

Les Perles de la couronne Sacha Guitry et Christian-Jaque / 1937

Écrivain et historien, Jean Martin raconte à son épouse l’histoire des fameuses perles offertes par le Pape Clément VII à la reine Marie Stuart…

Légers spoilers.
 

Un film délicieux comme un dessert. Plus encore qu’un réservoir aux bons mots de Guitry, cette comédie savante est un ogre d’histoires, course effrénée et d’un appétit débordant pour les récits qui se déduisent en cascade, qui se croisent au rythme d’un montage virevoltant au grand éclat cinématographique (l’influence Christian Jaque ?), et au son d’un trilinguisme qui réécrit une joyeuse histoire de l’Europe. Le film, ultime générosité, repart pour un tour dans une seconde partie inattendue quand on pensait le récit arrivé au bout de ses réserves, comme si les acteurs ne pouvaient se rassasier des multiples personnages qu’ils incarnent. Le film est pourtant fondamentalement assez vain (comme en témoigne sa fin anecdotique), il ne semble pas à avoir grand-chose à dire, mais jamais il n’ennuie ni ne lasse – la narration métamorphe (petits segments, récits plus développés) témoigne elle-même de cette liberté, passant en rimes soudain quand ça lui chante, chantant un certain art de vivre. Le Roman d’un tricheur m’avait beaucoup diverti, et j’en avais tout oublié : espérons que la très belle surprise qu’est cet autre film ne soit pas la même sorte de soufflé, mais il résiste pour l’instant très bien au temps.

 

Le Calendrier Patrick Ridremont / 2020

Eva est paraplégique depuis trois ans. Pour son anniversaire, elle reçoit en cadeau un étrange calendrier de l’Avent…

Quelques spoilers.
 

En voyant l’histoire du Calendrier, soit l’histoire d’un calendrier de l’avent qui tue, on se dit que le cinéma d’horreur en est vraiment à faire les fonds de poubelles pour trouver les dernières possibilités de pitch disponibles en stock. Mais pourquoi pas, le principe reste ludique : allant chercher un archaïsme (la sévère Allemagne chrétienne) moyennement exotique, le film se propose comme un voyage plus fantastique qu’horrifique (jouant le miracle et le bâton tour à tour, déviant finalement pas mal du principe à la Saw qu’il avait initialement esquissé). Néanmoins, l’ensemble gêne un peu en ce que le dilemme de son héroïne assez antipathique ne semble pas tenir au risque de sa propre mort (angoisse qu’on pourrait alors partager), mais à la simple envie de pouvoir à nouveau marcher. On a alors bien du mal à la suivre, notamment devant la décontraction ou même la jouissance qu’elle prend face aux nécessaires mises à mort, attitude que le film semble regarder comme allant de soi plutôt que d’en faire le sujet profond et préoccupant de son récit. Le résultat n’est pas honteux mais assez plat, et pas très convaincant dans ses moments horrifiques, tout comme dans son tableau du quotidien (notamment via tous ses personnages secondaires caricaturaux : le patron, la belle-mère…).

Détective Pikachu Rob Letterman / 2019

Dans un monde où humains et Pokémon coexistent, un détective fait équipe avec le fils de son partenaire introuvable pour élucider le mystère de sa disparition…

Légers spoilers.
 

Détective Pikachu, fidèle à son étonnante réputation, s’avère être un film incroyablement soigné pour l’horizon pourtant très limité qui est le sien (celui du film pour enfants, avec méchants aux motivations de cartoon et péripéties simplifiées). La qualité du jeu d’acteur premier degré, le soin proprement amoureux mis dans la création animée de ce pikachu parlant, la qualité d’une mise en scène (pour une fois) lisible dans le maelstrom du Hollywood contemporain, l’enrobage pellicule inattendu et quelques beaux jeux de lumière… On en vient à se demander pourquoi les blockbusters plus généralistes, et a priori plus ambitieux, ne pourraient bénéficier d’un tel cœur à l’ouvrage. On peut pour le reste regretter le twist final, qui se doit de justifier et de rétrocéder sur le choix (plutôt bon) d’avoir compensé la niaiserie du personnage kro-mignon par une personnalité adulte et caféinée.

 

Pokémon : Détective Pikachu pour le titre VF complet.

Le Grand Silence Sergio Corbucci / 1968

Hiver 1898, dans les montagnes de l’Utah, des paysans et bûcherons sont devenus hors-la-loi pour survivre. Des chasseurs de primes, dirigés par le cruel Tigrero, sont payés pour les abattre…

Légers spoilers.
 

Il y a décidemment quelque chose de singulier dans la façon dont le cinéma de Corbucci use d’une forme torchée, presque désinvolte (qui dans ses meilleurs moments a l’énergie du trait crayonné, mais qui se montre aussi à l’occasion molle, ou brouillonne – voir le flash-back d’enfance, passablement fainéant) ; et malgré cela c’est un cinéma à la littéralité brutale et sans tremblements, avec une totale absence de chichis dans ce qu’il montre, une crudité précise du regard et du propos. Les pulsions exposées au grand air, le commerce littéral des cadavres trimballés en plein jour, la portée politique immédiate de ce grand tableau d’une Amérique capitaliste marquée par la faim, où l’on bouffe les chevaux… Tout cela donne au film une profondeur réelle, qui confère aux images les plus outrées, grossières ou naïves (cette faux qui annonce les bandits) une puissance authentique, de par le caractère frontal et l’absence d’hypocrisie qui les porte. Plus il avance cependant, plus le film perd de cette force originelle, diluant le ciselé de son regard et de sa violence politique dans des motivations plus directement liées aux personnages (c’est notamment visible chez Kinski, qui de pure force amorale du capital devient une sorte de machiavel plus convenu). Le film s’affaiblit également par la façon dont il se contente docilement d’une montagne d’archétypes (le couple si artificiel que c’en est risible, le héros muet moins comme principe à explorer que comme excuse pour pousser à fond la lapalissade du cowboy viril et mutique…). Il faut attendre le final, au ton crépusculaire et à l’issue surprenante, pour que le film retrouve toute sa singularité – notamment parce que cette fusillade, sous l’œil d’un officier blond et racé, rattache plus explicitement que jamais la violence du cinéma bis à ce besoin de digérer l’horreur de la seconde guerre mondiale.

 

Il grande silenzio en VO.

Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof / 2020

Quatre histoires en Iran, pays appliquant la peine de mort…

Spoilers.
 

Ce film-recueil d’histoire cruelles secrètement liées entre elles est un nouvel exemple solide nous venant de la nouvelle génération de cinéastes iraniens, dont il a tous les traits : impeccablement mené, narrativement malin, se construisant autour d’une tension sourde – quitte à s’appuyer, pour cela, sur des personnages pas toujours dignes d’admiration (le jeune soldat qui veut laisser un autre se salir les mains à sa place, la promise reniant son amant pour quelque chose qu’il n’a pas choisi, le vieil homme mettant mal à l’aise sa jeune invitée…). La façon qu’a le film de s’ouvrir est sa meilleure idée : c’est une fausse piste, autour de ce qu’on croit être un corps caché, qui fait planer une ombre violente et mortifère sur les évènements (qui sinon, en soi, ennuieraient vite), avant de comprendre que cette violence est d’une toute autre nature. C’est autour d’elle, justement, que le cinéaste déploie une série de récits efficaces (quoique lents), tenant tout entiers au suspense de leur révélation (de quoi nous parle ce segment, quel lien avec le sujet commun… Le thème central, à savoir la peine de mort, donne au film une grande cohérence autant qu’un côté “dissertant” assez scolaire). Pas sûr, de fait, que le film ait beaucoup d’intérêt à être revu une deuxième fois.

 

Sheytân vodjoud nadârad en VO.

Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé / 2022

Paris, 1941. Sous l’occupation allemande, un joaillier juif conclut avec son assistant un accord dangereux qui va bouleverser leur existence…

Quelques spoilers.
 

Film bien troussé et plutôt bien joué, mais témoignant d’un manque flagrant d’ambition, Adieu Monsieur Haffmann, histoire d’une cohabitation sournoise en temps d’occupation nazie, souffre surtout d’être un trajet tout tracé (dont on peut deviner les évolutions et développements dès le pitch), pataugeant dans un marais humain détestable (Lellouche, comme d’habitude, joue un homme médiocre autour duquel tout le film se construit). Le tout résulte en une expérience plutôt grise et pénible pour le spectateur. L’intérêt du pitch, c’est de faire dialoguer ensemble une violence antisémite (la rafle des juifs) et une violence sociale (les rapports de force du patron et de l’employé). Le film, cependant, ne trouve de solution à son double-récit qu’en laissant finalement le second conflit irrésolu, comme échouant à regarder son sujet en face et jusqu’au bout. L’ensemble ne parvient à se faire saillant, au final, que par quelques montées de dégoût bien gérées qui parviennent çà et là à saisir quelque chose de la violence de la collaboration.

 

The Card Counter Paul Schrader / 2021

Mutique et solitaire, William Tell, ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante…

 

Ce film de poker sur fond de traumatisme Irakien fut une très belle surprise de fin d’année (du moins pour moi qui n’avait pas vu First Reformed, dont il est semble-t-il le jumeau). Ce film très convaincant marque surtout par sa manière : celle d’un cinéaste des années 70, qui en ramène sur nos écrans le goût particulier (frontalité politique qui ne se contente pas de petites allusions, geste sobre et patient, ambiance défaite et sépulcrale, confiance en la concentration du spectateur), tout en bénéficiant de l’apaisement qui est à présent le sien, celui d’un cinéaste âgé à la maîtrise souveraine. Cette approche, en se confrontant aux spécificités du cinéma des années 2010 (ses jeunes nouveaux acteurs, son numérique clinique, ses musiques électro, son monde clinquant), crée un mélange assez revigorant, qui évoque les percées récentes de Friedkin au cinéma. Le film dialogue également étonnamment bien avec l’époque par la manière dont il semble, sans le vouloir, inventer une origin story à tous ces personnes de spécialistes et de génies autistes, humainement éteints, qui ont peuplé le cinéma et les séries des deux dernières décennies.