Légers spoilers.
Saint-Omer hérite des documentaires d’Alice Diop un sentiment de grande rigueur et de solidité, qui se transforme, dans ce cadre fictionnel nouveau, en intense exercice de concentration décharné : la parole comme les actrices sont patiemment observées, laissant se déplier une pleine articulation des enjeux (au risque d’un jeu d’actrice un peu désarçonnant et abstrait, que compense heureusement la forte présence du trio de comédiennes, tout comme la photographie de la décidemment géniale Claire Mathon). En faisant que l’héroïne rencontre dans l’accusée son parfait miroir (femme lettrée issue d’une famille d’origine africaine, ayant une relation distante avec sa mère, et cachant sa grossesse), le film transforme le tribunal en une sorte de laboratoire pour explorer l’idée du déterminisme socio-ethnologique comme “sorcellerie”, comme une malédiction mythologique impossible à fuir, aussi intégrée soit-on aux normes du tissu social. Bien que ce jeu de miroirs soit un peu théorique (on a à peine le temps de découvrir la vie de l’héroïne, qui ne semble servir qu’à nourrir cette équation), le film en découle ses meilleurs moments, notamment cette acmé centrale autour d’un sourire qui, sans le moindre mot, parvient à exprimer une idée assez complexe de déterminisme maudit. Pour le reste, si cet exercice d’observation et de rigueur n’est pas déplaisant, il en reste un peu là (comme dans les docs que j’ai vus d’Alice Diop, marqués par ce plafond de verre d’un ensemble “impeccable”, plus qu’il ne crée de grandes choses : impression d’œuvres à la lisière du scolaire, de quelque chose d’un peu sage, d’un peu cadré ou attendu, qui ne surprend pas suffisamment). Le tout se voit par ailleurs parsemé de quelques grossièretés (l’avocat général évidemment mauvais est le seul homme du tribunal, la référence un peu chichiteuse à Pasolini). Et sur la fin, malheureusement, c’est cette grossièreté qui l’emporte : dans la plaidoirie finale qui entend boucler la boucle mythologique, au prix d’un laïus qui mêle sophisme scientifique et lyrisme forcé d’un montage lourdement démonstratif (sur un mode #noustoutes), le film perd pour moi tout mystère. Le bel épilogue sonore (une très belle idée de fin) aurait pu fonctionner sans ce passage en force.

Moi j’aime bien de temps en temps ce froid cérébral, et peut-être est-ce que j’en rajoute sur le cérébral. Il me semble que Saint-Omer reste intéressant pour la place qu’il accorde à ses personnages, plein cadre, et le portrait qu’il fait d’elles. Il y a quelque chose sur la légitimité il me semble à gratter.
En revanche, tu peux m’éclairer sur Pasolini ? Parce que je suis passé à côté…
C’est l’extrait de film que l’héroïne regarde sur son ordinateur (une scène du “Médée” de Pasolini).
Ah mais oui, cela me revient. Je l’avais bien vu.