L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar

L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar Shōhei Imamura / 1970

Shohei Imamura filme et interroge une Japonaise, patronne d’un bar, sur sa vie, son histoire, en la mettant en parallèle avec les événements qui ont secoué le Japon depuis la seconde guerre mondiale.

Légers spoilers.

Le cinéma documentaire des années 60 a rêvé d’un captage immédiat du réel, sans détour ni filtre moral, pour enfin aller tâter la chair crue du monde. Par la magie d’une liasse de billets obligeant le sujet à répondre à n’importe quelle question, Histoire du Japon ressemble à la concrétisation brutale de ce fantasme, comme un enfant monstrueux des aspirations du cinéma direct : l’honnêteté de l’échange est désormais affaire d’un contrat littéralement signé (d’autant plus violent qu’on l’introduit par le biais des parents et du salaire, réactivant discrètement l’imagerie d’une famille « vendant » sa fille au cinéaste). Si la parenté du procédé avec certains aspects de la télé-réalité laisse songeur, le film sait désigner la violence de son propre dispositif (faisant du contrat le prélude au portrait cauchemardesque qu’il entend dresser du capitalisme d’après-guerre), et promet le spectacle d’un entretien singulier. Ce ne sera malheureusement pas le cas : l’hôtesse interrogée, symbole acide du miracle économique japonais (c’est pour cela, jusqu’à son exil américain, qu’elle a manifestement été choisie), manie un franc-parler lié à son milieu, à son histoire, à son métier, qui entre bien peu en friction avec la crudité des questions qu’on lui pose.

Ne reste alors que le rapport de cette parole populaire à l’Histoire, vaste programme opéré par un montage forcené, qui s’organise selon plusieurs modalités : confronter la voix officielle des actualités au « parler vrai » d’un témoin pragmatique, ne vivre la grande Histoire qu’à travers ses répercussions sur la petite, ou simplement appuyer le décalage béant qui existe entre les deux (depuis le récit des préoccupations intimes de l’héroïne, les grands évènements du siècle résonnent parfois comme un chaos bien lointain). Imamura se complait bien trop dans cette dernière voie : il flirte rapidement avec un voyeurisme déplacé, s’écartant régulièrement de la pureté de son dispositif premier (une Histoire / une parole) pour aller confronter la famille, les enfants, les anciens maris, toutes les personnes impliquées, non sans une déplaisante recherche d’efficacité (aller par exemple chercher des images de la mère, au moment-même où on apprend qu’elle coucha avec le mari de sa fille). Ces moments sont d’autant plus décevants qu’ils sont rarement payants : l’exposé glaçant du projet de divorce, pendant que le mari évolue insoucieux à l’arrière-plan du cadre, est le seul moment brillant qu’on retiendra de ces tentatives douteuses.

Les poubelles de l’histoire familiale dominent ainsi le film, et le rapport entre cette intimité et les images d’archive se fait souvent superficiel, l’un courant en parallèle de l’autre sans toujours créer de rapport bien riche ni rien construire, se contentant de ressasser le cynisme terminal de l’époque. Les quelques raccords signifiants qu’Imamura invente pour recoudre tout cela paraissent bien laborieux… Seule l’hôtesse, par le spectacle de sa force vitale (caractère affirmé, beauté fière), donne corps à cette confrontation, contrechamp aux horreurs du siècle dont elle est le produit ; le dispositif, prometteur, aura lui accouché d’une souris.

Nippon Sengoshi – Madamu onboro no Seikatsu en VO.

Les Mille et Une Nuits

Les Mille et Une Nuits Miguel Gomes / 2015

Dans un pays d’Europe en crise, un réalisateur se propose d’écrire des fictions inspirées de la misérable réalité dans laquelle il est pris. Mais incapable de trouver un sens à son travail, il s’échappe lâchement et donne sa place à Schéhérazade…

 

En essayant d’écrire sur Les Milles et une nuits, ce triple-film devant lequel on s’est tout de même pas mal ennuyé, on vient fatalement à en faire l’éloge. Curieux tour de magie.

Cette contradiction n’est pas étrangère à une particularité du cinéma d’auteur contemporain, indissociable de sa réception critique. Guillaume Orignac, dans ce qui est par ailleurs un beau texte sur le troisième volet, a l’honnêteté de verbaliser clairement ce que beaucoup de ses confrères éludent : « L’Enchanté a cette paradoxale qualité de donner raison dans les détails à ses détracteurs tout en leur donnant radicalement tort dans l’ensemble. Et, à moins de vouloir se retrouver aux côtés du diable qui se cache où l’on sait, on préfèrera suivre une pente amoureuse plutôt que celle, procédurière, consistant à épingler des défauts inhérents à un projet aussi généreusement fantasque ». Mais là est la déviance : sous l’invitation (recevable) à apprécier d’abord un film pour son mouvement d’ensemble, se cache aussi une pente plus dangereuse, qui déplace l’appréciation du film à l’amour de son projet.

Or le projet des Milles et une nuits est inattaquable : il est absolument magnifique. Tant pour l’adaptation oblique du matériau d’origine, que pour les multiples pièges qu’on y évite avec une virtuosité de ballerine : en refusant de faire de la fiction un début (un récit qui abuserait de notre amour des histoires pour discourir politique en douce, méprisant celles-ci d’un même geste), refusant tout autant d’en faire une fin (esquiver le politique par une fuite dans l’imaginaire), Gomes redonne à la fiction sa dimension organique, simple étape transitoire entre deux états du réel : un pétrissage du présent, restituant au pays la narration de ses propres mésaventures – puisque, de fait, son Histoire lui a été confisquée par d’autres. C’est peu de dire qu’on offre ici une vision du peuple plus saine et forte que celle du cinéma social d’usage : excepté le premier segment troïka, où la satire (sans férocité, trop théorique) engage le film sur un registre symbolique bien plat, la trilogie de Gomes ne donne jamais l’impression d’une voix qui viendrait discourir sur le peuple (qui fournirait son analyse sociologique d’en haut, fut-ce sous forme fantaisiste, après être allé jouer au journaliste en bas) : tout est fait au contraire pour que la fiction reste une trouée inquiète, un work in progress glouton, qui avale tout ce qui passe à proximité avant de le restituer au réel, par une circulation (documentaire / fiction, récit / faits réels, personnages / acteurs) renvoyant sans cesse la tentative artistique se confronter à ce dont elle est partie.

En cela, la concrétisation du projet bute sur une part de son identité, qu’on peut aussi comprendre comme un réflexe éthique : inclure dans le récit l’impuissance à le raconter (c’est justement l’objet du prologue amusé). Comme si l’apocalypse était aussi celle des histoires, et que le sort jeté au peuple portugais avait d’abord frappé, comme à Babel, la parole de ses conteurs. C’est à la fois la faiblesse des films (fragiles, inégaux), et le charme fou du geste que de se présenter ainsi mutilé (moments superbes, ainsi, où le récit semble refleurir dans le chaos, comme une mauvaise herbe vivace) : aussi impressionnant soit le segment médian de toute la trilogie (la séquence au tribunal, colonne centrale soutenant l’œuvre par sa fermeté formelle et narrative), on sent bien que le projet ne pourrait se contenter d’être ça, de simplement raconter le désastre et l’éclatement du haut de sa maîtrise, et qu’il faut aussi souffrir la catastrophe pour pouvoir en peindre la renaissance.

Tout cela doit-il pour autant justifier la moindre carence, et nous empêcher d’aller observer le film au détail ? Non, et c’est bien là le problème : les mésaventures du récit, ses plaies, son désarroi, ne sauraient s’incarner par un flou de l’énonciation. Retournons à l’exemple du troisième volet qui, résumé pour ses deux tiers au chant des pinsons (beau geste que de soudain stopper la voracité du récit : c’est le projet), se perd dans une heure d’interminable observation ingrate (on tente concrètement de réaliser ce projet : c’est la réalité du film). Faut-il alors excuser Gomes d’une tape dans le dos pour son excès de bonté, pour son attention sympathique à ces hommes ? Ou peut-être faut-il se rendre compte que l’ennui n’est jamais anodin mais toujours un symptôme, celui d’un regard trop hasardeux pour offrir accroche à notre participation. Et qu’ici, en l’occurrence, le projet d’enchantement à l’œuvre (couper la voix de Schéhérazade pour écouter les oiseaux chanter, se faire patient pour rendre l’oreille disponible) entre en collision avec le dressage, la compétition, le conditionnement, les cages, la manie – autant d’oppressions et de laideur que Gomes se montre inapte à prendre en charge dans la mise en scène de cette écoute, ne digérant la chose qu’in extremis, par une issue dont la tragédie miniature élargit un peu tard les horizons du segment.

Ce reproche (qu’on pourrait adresser à d’autres passages) peut sembler injuste, tant l’ambition forcenée de cette trilogie est loin de l’auto-indulgence de certains auteurs contemporains qui se contentent d’une proposition, en se réclamant pour le reste de l’aridité d’un cinéma moderne dont ils ont rarement la rigueur (exemple encore cette année de Jauja : toute une génération de cinéastes élevés dans le moule autiste d’une réception de festival, et de son public masochiste trop occupé à disserter les dispositifs). On est même loin, pour revenir à Gomes, de l’inélégance structurelle de Tabou – où, pour accentuer la lumière d’une deuxième heure vitaliste, le cinéaste ne trouvait rien de plus fin que de nous infliger une première partie propre à se donner la mort. Les Milles et une nuits est bien plus généreux que cela ; mais parce qu’il est vécu (y compris par l’auteur de ces lignes) comme un film majeur de l’année, il doit être entendu comme le signal d’avertissement d’une mutation esthétique en cours. Célébrer le « geste » au détriment de sa capacité à se réaliser à l’écran n’est pas sans conséquence : car observer au détail, c’est moins être maniaque qu’être fidèle à ce que le film profère concrètement, dans la chair de ses réflexes et de son inconscient. Il n’est pas question ici d’être diverti, d’être « occupé » par le film quels qu’en soient le coût ou le sens, ni de remplir le vide : il est simplement question, dans vingt ans, de pouvoir encore discuter d’autre chose que de notes d’intention.

Film en trois parties : L’InquietLe DésoléL’Enchanté.
As mil e uma noites : O InquietoO DesoladoO Encantado en VO.

La Peste à Florence

La Peste à Florence Otto Rippert / 1919

À la Renaissance, sous l’autorité d’un conseil d’anciens que préside un austère potentat, la ville de Florence dépérit. Au cours d’une procession, une mystérieuse courtisane vient semer le trouble dans la pieuse cité…

Spoilers.

Voici un film bien difficile à cerner. Dans la nouvelle de Poe, que le scénario (signé Fritz Lang) adapte très librement, la peste punit de son fléau la vanité d’une noblesse décadente. Si l’on retrouve ici les grandes lignes de cette pensée, il semble assez difficile à Otto Rippert d’en emboîter joyeusement le pas, le film apparaissant comme contraint sur le plan moral, envoyant sans cesse des signaux contradictoires – grimaçant aussi fort dans ses atermoiements que le visage tendu de Theodor Becker, neutralisé par son hésitation entre tentation et piété.

En confondant immédiatement religion et pouvoir, sans pour autant calmer ses propres accents puritains, le script s’ouvre à de multiples ambigüités. Le clergé, présenté tour à tour comme cruel, abusif, puis hypocritement lubrique, s’oppose à une courtisane que le film a bien du mal à détester : personnage sympathique (refusant les bijoux, victime de la torture), beauté célébrée par la caméra, la jeune femme dit avoir pour seul Dieu « l’amour », et tombera d’ailleurs elle-même amoureuse (ce qui, dans le récit puritain d’usage, sauve habituellement le personnage féminin de sa dévorante sexualité). Par extension, la ville dont on l’improvise reine n’est pas si baroque que cela, jouant rarement sur la corde répulsive : à quelques figures près (le bouffon, sa large compagne, un cochon), le tableau reste étrangement aimable – propre, diurne, aéré. La Florence décadente qu’on dépeint, née d’une révolte d’ailleurs présentée comme légitime, ressemble ainsi à s’y méprendre à une utopie (grands édifices librement investis, festivités ouvertes au peuple). Au point qu’on croie voir, dans la fermeture des remparts à la peste, une autre résistance : celle opposée aux anathèmes du clergé (juste après, d’ailleurs, que ses représentants les ait proférés), comme si la ville protégeait aussi son modèle en fermant grand ses portes.

Aucune subversion secrète à déceler ici, cependant, tant la lecture religieuse domine le propos à l’œuvre : une croix détruite réapparaît miraculeusement, les passions mènent forcément au meurtre, les libertins abandonnent lâchement les paysans que seule recueille la charité chrétienne… Le récit est donc plutôt affaire d’une cohabitation tourmentée entre deux regards posés sur lui, tension informulée qui rejaillit en réflexes particulièrement violents (ce n’est ainsi pas l’implacable fatalité du fléau qui sonnera le glas de la cité, mais le héros lui-même, allant sciemment semer la mort au nom de Dieu, tel un fanatique posant une bombe pour la cause). Au rythme de ces grands écarts, la religion devient presque sujet en soi, et non point de vue sur les évènements ; et si la peste naît certes du “cri des pierres” (Luc 19-40), le verset biblique occasionne l’image d’un mal neutre, indépendant du commandement divin, émergeant de l’ordre naturel d’un paysage – évoquant d’ailleurs moins l’ange vengeur qu’une danse macabre à elle seule (zombie au maquillage squelettique, fauchant les vies en musique ; nous rappelant que la danse macabre, loin d’être religieuse, était d’abord au moyen-âge la négation des hiérarchies sociales).

Serait-ce là le projet recherché du film, donner à voir les excès des deux partis, dans une sorte de compromis politique entre pervers et dévots ? Mais ce point de vue distant n’est jamais réellement signifié, et ces hésitations (entre approbation et condamnation de Florence, entre préoccupations politiques ou religieuses) aboutissent à une œuvre assez difficile, sans réelle accroche, souvent ennuyeuse à force de retrait. Contrairement à ce qu’on lit ça et là, le film de Rippert n’a pas grand chose d’expressionniste (et de fait, il n’en a pas non plus le dégoût tranchant) : c’est plutôt l’héritage du colossal historique qui est ici appelé en renfort, que ce soit pour se rassurer un temps à coups d’imagerie chrétienne (le passage Inferno, segment le plus raté du film), ou pour fantasmer d’immenses édifices classiques tout offerts au déclin. Mais là encore, les ambiguïtés du film le débordent : ces gigantesques palais existent moins comme décors d’un imaginaire confortablement balisé (grandeur et décadence, jouissance et punition) que comme des constructions réellement observées, examinées pour les échanges que leur profondeur abrite, le long de perspectives qui dégringolent : regard moins affairé à l’imagerie qu’à l’analyse, moins fasciné que cartésien, refusant de jouir plus de deux plans de la catastrophe finale tant attendue. D’où un film raté mais indéniablement singulier, tableau froid et précis : sans pouvoir mesurer la réelle emprise de Fritz Lang sur ce projet, on ne peut s’empêcher de remarquer qu’ici déjà, le mal est moins affaire de morale que de logique.

Die Pest in Florenz en VO.

Dheepan

Dheepan Jacques Audiard / 2015

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

Spoilers.

Les affiches de Sur mes lèvres, à sa sortie, étaient affublées d’un curieux slogan : « Elle va lui apprendre les bonnes manières ; il lui apprendra les mauvaises ». Bien qu’anecdotique, cette accroche résume tout ce qu’était alors le cinéma d’Audiard : un dialogue à égalité entre la violence fascinée du milieu (l’Amérique, ses films de gangsters célébrés, sa virilité fantasmée) et les rêveries fragiles d’un regard trop sensible (micro-détails et sensations, stases de la musique de Desplat, émotions à fleur de peau, doigts palpitant devant l’objectif pour créer un nid d’intimité aux personnages). De battre mon cœur s’est arrêté tenait encore le face à face (le souvenir de la mère contre la nuit sordide des cols blancs, le toucher du piano contre le poing sanglant), mais les films suivants capitulèrent : le cynisme d’Un prophète (qui se réjouissait de peindre l’ascension d’un personnage qui perd son âme), ou l’âpreté pénible de l’opus suivant, ne faisaient plus appel aux songes que comme coquetteries de circonstance, pour se donner bonne conscience de temps à autre : un petit plan mignon d’apprentissage de la lecture pour s’excuser d’avoir joui de l’imagerie d’Oz pendant deux heures, un coucou à l’orque pour saupoudrer de poésie l’amas étouffant de corps tout puissants… Sous ses petites manières, ce n’était plus qu’un cinéma de brutes.

Et c’est à ce titre qu’il faut souligner combien Dheepan, malgré le spectaculaire ratage de son derniers tiers, est loin d’être l’intermède mineur qu’on a méprisé à Cannes : c’est un retour en force. Pas parce que la balance y aurait retrouvé son équilibre, mais parce que la filmographie s’y réinvente justement assez pour dépasser cette binarité (dont les stigmates ne persistent qu’au travers de quelques inserts oniriques sans patience, pas désagréables mais devenus presque inutiles, à présent). Libéré de ce duel, Audiard peut alors pleinement s’attaquer à la narration de cette odyssée immobile, jouant moins l’immersion par le réalisme que par une maestria des distances et des points de vue : la France alentours comme un monde inconnu, l’immeuble vécu comme un Babel, chaque rencontre vibrant de la peur d’être confondu… Ce survival n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’oppose au flou inquiétant d’un milieu non décodé, ambigu et incompréhensible, plutôt qu’à la réalité d’un danger concret. Ces configurations, surtout, ramènent le réel sous l’empire de la fiction, qui permet d’exprimer du sens, d’aimer des personnages – au lieu de les penser comme les échantillons représentatifs d’une démonstration sociale. En cela, le film fait plus pour la représentation des migrants que 10 ans de cinéma français sociologique… L’inachèvement cannois du montage, enfin, aère un film soudain libéré de la dictature des arcs scénaristiques, entrechoquant les moments et les situations plus mystérieusement qu’à l’habitude, nous surprenant souvent – au prix, on le verra, d’approximations dangereuses en fin de course.

Évidemment, il y a un risque (c’est même la définition de ce qu’est une fiction : un risque, un poing tapé sur la table) : ce récit se construirait-il complaisamment sur le dos d’un réel abusé, dont on consoliderait les caricatures ? Une frange impressionnante de la critique française s’est liguée contre Audiard pour lui reprocher le tableau de cités “qui n’existent pas”. Et on peut s’en amuser, en passant en revue ce que le film a eu le malheur d’inventer : les blocs urbains sordides abandonnés par l’État ? Les trafics de proto-mafias dans certains quartiers ? Les échanges de tirs à l’acmé des tensions entre bandes ? Cette population qui se replie dans ses appartements en faisant profil bas ?

On objectera les entorses au réalisme : les vigies postées sur les tours, les jeunes qui tirent en l’air tels des cowboys, les fouilles à l’entrée des blocs. Mais le genre (ou, en l’occurrence, ce qui n’y tend ici que très partiellement…) n’a jamais été autre chose qu’un surplus de codification, la clarification d’une distance, et un réel deux fois plus détouré pour mieux exprimer le sens : ces jeunes debout sur les toits (pas bien différents de ceux du dernier film de Sciamma, d’ailleurs) ne sont que l’expression visuelle, articulée, cinématographique, d’un parfum d’oppression civile qui est lui bien réel.

L’injonction faite ici au film n’est donc rien moins que celle du naturalisme, et de sa supposée meilleure fidélité aux faits (qui est surtout un moyen de donner l’apparence du naturel à ses propres convictions). Or on imagine bien que ce n’est pas là le régime esthétique souhaité par ces critiques français, qui l’ont à raison si souvent combattu : ce qu’ils reprochent à Audiard, en l’accusant de filmer un fantasme, c’est d’abord de ne pas fantasmer aux couleurs de leur propre idéologie. Et il y a de quoi s’étrangler en voyant le cinéaste accusé de se détourner du politique, quand il est bien le seul à se retrousser les manches pour plonger les bras dans ce merdier d’angoisse, à aborder le malaise urbain avec d’autre optiques que de le nier ou de lui faire la morale, à chercher des moyens d’en ordonner les images (l’isolement littéral de ces blocs au milieu de nulle part, ce spectacle à la fenêtre « comme au cinéma ») pour affronter cette dimension des cités qui, à force d’esquives, n’a effectivement aujourd’hui plus d’autre expression que celle de BFM TV. Il n’est pas question de préférer cette approche à une autre, ni de minorer l’importance salvatrice de cinémas qui savent regarder la cité autrement qu’avec anxiété : il s’agit simplement de comprendre que si questionner les articulations du film est légitime, demander à cette voix de simplement se taire, et s’imaginer que cela va suffire à calmer le malaise social qui l’a produite, est une très jolie manière de foncer tous ensemble dans le mur.

Accordons néanmoins le bénéfice du doute à ces réactions, qui n’attaquent peut-être ce tableau qu’à travers le prisme de son final problématique. Car si l’injonction au naturalisme est absurde, enjoindre le film à être cohérent l’est beaucoup moins. Ce n’est pas tant dans la peinture du lieu que le récit vrille, que dans le comportement de son personnage : mal articulée avec le traumatisme de guerre (qui ne parvient jamais, dans le chaos du montage, à réellement faire sujet), mal synchronisée avec le désir de famille, pas vraiment observée comme panique ou folie, la conversion de Dheepan en justicier ne rime à rien. Plus que la figure du vigilante en soi, le problème est la façon dont elle pénètre dans le film sans y avoir pris racine, comme une invitée surprise : ce changement brusque de distance au réel est trop mal géré pour ne pas faire corps étranger, poussant inévitablement à investir la rupture de sens (un film qui, trop impatient devant la complexité de la situation, ferait mine d’apporter une solution par la reprise en main musclée du récit). Audiard n’y gagne même pas en force de frappe, tant ce dérapage trop peu construit décrédibilise les personnages comme la diégèse : qu’il faille plonger la longue avancée meurtrière de Dheepan dans le brouillard n’est ainsi pas surprenant, puisqu’elle n’a aucun sens. Reste l’impression ridicule d’un cinéaste qui utilise l’univers qu’il a construit, au mépris de tout ce qu’il a patiemment installé, pour le simple kiff d’une scène de tir – sans que rien, dans l’énergie du défouloir, ne vienne poser un regard sur notre propre jouissance.

L’absurdité de l’épilogue interroge également : par sa concision, son absence de situation réelle, de dialogue ou de mise en contexte, il ne peut être vécu que de manière dialectique (une solution répondue aux questions du film). On pourrait apprécier beaucoup de choses sur le papier : que le final ne noie pas les problématiques dans une résolution en forme de compromis mou, qu’il refuse de donner le dernier mot à la fatalité sociale, qu’il renvoie à son pays le miroir tranchant d’un dégoût radical (il faut dire qu’en proposant l’Angleterre comme alternative, Audiard a trouvé le bouton rouge propre à faire exploser n’importe quel français). Mais au-delà du fait qu’on peine à y voir l’autocritique sévère d’un cinéaste français sur son propre pays, tant le regard (qui vient de se baigner dans le sang de Peckinpah et Scorsese) aspire à être celui d’un expatrié, de quoi ce segment final peut-il bien être la démonstration ? On a beau retourner la chose dans tous les sens, on ne voit rien à y comprendre – sinon qu’un pavillon de banlieue est plus idyllique que les tours d’une cité violente (on n’avait certes pas besoin d’une palme d’or pour le savoir). La seule explication reste celle d’un cinéma se repliant in extremis sur ses automatismes, ce rituel viril du sang qui seul donne droit d’accès au paradis – retour penaud et sécurisant à la binarité des grands jours. Dans un entretien, Audiard affirmait que le projet initial (celui du vengeur) avait fini par ne plus l’intéresser, avant que ne vienne s’y greffer l’histoire d’une famille : sans doute aurait-il fallu aller jusqu’au bout de cette inspiration nouvelle, et abandonner, tel un membre mort, ce réflexe usé dont son talent ne sait plus quoi faire.

Cemetery of Splendour

Cemetery of Splendour Apichatpong Weerasethakul / 2015

Des soldats, atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil, sont transférés dans un hôpital provisoire. Jenjira se porte volontaire pour s’occuper de Itt, un jeune homme auquel personne ne rend visite.

Légers spoilers.

On a beaucoup répété, depuis son apparition, combien le cinéma de Weerasethakul était un baume. Une guérison posée sur nos regards cinéphiles, endoloris par une décennie occupée à la domination du spectateur, du polar coréen sadisant aux Hanekeries satisfaites du jeune cinéma d’auteur. Cemetery of splendour, par son retour à l’hôpital, est l’occasion de prendre cette dimension à bras le corps, en installant cette fois l’action côté patients. Mais c’est un « faux » hôpital, comme le soulève l’un d’eux : limité à quelques personnes réunies dans une même pièce, improvisé entre les murs familiers de l’ancienne école, où l’on dort au lieu de souffrir, où l’on veille plutôt que de soigner.

On y lit ainsi volontiers notre condition de spectateur, parfois exprimée de manière littérale (raccord entre la salle de cinéma et l’hôpital, lumière des dormeurs qui contamine les images à l’écran) : joli partage que cette expérience commune au personnage et à celui qui l’observe, prisonniers d’une même hypnose. Plus encore, c’est pour Weerasethakul les débuts d’un regard posé sur sa propre mise en scène : cette thérapie de la lumière douce, cet art du rêve éveillé, ce regard qui prend soin, sont d’abord les traits de sa filmographie (dont on fait compulsivement l’état des lieux, tout y passe : le kiosque, l’érection amusée, la gymnastique, les morts venant à table, l’actrice fétiche célébrée…). Étape artistique critique, qui se traduit par un projet aux aguets : refusant de donner suite à l’épure majestueuse de Syndromes, ou au foisonnement forain de Boonmee, le cinéaste fuit l’inflation du style pour se recentrer sur l’extrême sobriété qui fit la force de sa proposition fantastique. Film de textes et de dialogues, où le surnaturel est cru sur parole, Cemetery of Splendour s’inflige une discipline de fer.

Mais une conscience de ses atouts parasite désormais la manière du cinéaste, qui rejoue avec une certaine docilité l’ingénuité qu’on attend de son art. Étrange séquence ainsi que cette visite au palais, marquée dès son ouverture (« J’essaie d’y croire ») par le soupçon du charlatanisme, celui de la médium comme du réalisateur. Scène qui voudrait être vécue comme une évidence, et qui n’est plus que théorique, tant l’on se tient prêts, note d’intention et bilan critique à la main, à s’extasier comme il se doit devant l’innocence du postulat. L’apaisement promis a bon dos… Le réconfort de cette œuvre, ce délicieux état entre veille et conscience, semble à force pouvoir tout faire passer dans la torpeur de son flux, des petites coquetteries surfaites (les promeneurs qui changent de place) aux sauts hasardeux dans le vide (un monsieur fait caca, on lèche une jambe) – qui sont au fond moins une prise de risque, que des essais maladroits pariant sur la complaisance accordée d’office à l’internationale des auteurs. Pourquoi pas, évidemment (chacune de ces scènes pourrait être défendue), mais dans le mouvement de cette grande sieste, le spectateur semble désormais prompt à agréer tout et son contraire, et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Le désespoir politique du film est encore ce qui l’empêche de s’abîmer dans ces égarements de surface. On oublie un peu vite que le baume n’est pas destiné à nos yeux de festivaliers, mais aux plaies concrètes d’un peuple : dans le raccord entre la salle de cinéma et les dormeurs, intercalé comme une résistance, il y a d’abord un salut zombie à l’hymne royal absent. Même si c’est au prix d’un symbolisme trop lisible pour remuer (hommes vampirisés par les batailles du pouvoir…), le film résonne d’une mélancolie authentique, profonde, qui observe impuissante le poids d’un invisible arrière-monde doucement corrompre l’expérience du présent. En ce sens, l’astuce confiée à Jenjira, celle d’ouvrir grand les yeux pour s’extraire de ses rêves, est un contre-sens ironique : c’est encore la meilleure qualité de Weerasethakul que de savoir non pas opposer ses fantômes au tangible, mais au contraire de donner progressivement à voir le visage fantastique de ce monde réel, émergeant comme une photographie au révélateur pour qui l’a trop longtemps fixé, trop attentivement observé ; nous amenant à poser les yeux sur ce quotidien banal, et à ne plus être capable d’y voir autre chose qu’une hallucination.

Rak ti Khon Kaen en VO.

La Kermesse héroïque

La Kermesse héroïque Jacques Feyder / 1935

1616. Alors qu’il prépare sa kermesse, un bourg apprend la venue d’une délégation espagnole. Le maire, traumatisé par les pillages et violences subis quelques décennies plus tôt, se fait passer pour mort. Son épouse, révoltée par sa couardise, rassemble les femmes sur la place…

Légers spoilers.

La vision du film est aujourd’hui troublante, quand on sait la collaboration française si proche. C’est pourtant le portrait métaphorique des pays flamands, “trop facilement” occupés par l’Allemagne lors de la première guerre mondiale, qui fâcha semble-t-il à l’époque. On pourrait ajouter au dossier les origines belges de Feyder, les filiations picturales flamandes évidentes dans la représentation du peuple… Et malgré tout, la peinture de celui-ci reste méchamment gauloise. Une réplique, sanglotée par une femme délaissée dans la dernière partie du film, en résume bien l’idée : “Les Espagnols n’ont pas fait ce qu’ils ont dit ! Ils devaient tout saccager, s’attaquer aux femmes, et j’ai attendu toute la journée !”. C’est que l’envahisseur, fantasmé dans un premier flash-foward où la faim, la mort et la torture le disputent déjà au viol, est d’abord l’occasion d’une purge sociale. Comme un carnaval, l’évènement chamboule les hiérarchies et les frontières, notamment homme-femme, pour ouvrir grand la porte à un défoulement : le chaos est désiré.

Pour incarner cette fièvre, Feyder fait le choix peu heureux du vaudeville : plus que la pulsion libérée, c’est la farce qui l’intéresse, les conventions sociales qu’on continue à jouer pour la forme, en riant, sans même songer à tromper qui que ce soit. Et parce qu’il donne à son film entier l’allure d’une pièce de boulevard (malheureusement pas très drôle, parfois même ennuyeuse), tout y devient un peu trop vite trivial, factice, théâtre entendu. Ce ne sont plus seulement les conventions qui sont parodiées : les enjeux eux-mêmes paraissent n’être plus qu’une blague (l’histoire d’amour des jeunes gens, relativisée par un regard distant et amusé qui ridiculise leur passion, n’en sort ainsi pas indemne, quand bien même on fait mine de l’approuver sur le papier).

Le parti-pris, pourtant, n’a rien d’incohérent : c’est toute une imagerie des fêtes médiévales qu’on déroule, celle du peuple ivre et grivois qui va avec, sa satire des religieux et des puissants comprise… Il semble logique de trouver une forme populaire comme le vaudeville au bout de la route, qui moque jusqu’aux souffrances de la guerre. Mais de fait, Feyder ne remue que très moyennement un spectateur qui a ordre de ne rien prendre au sérieux, et la belle amertume qui vient en quelques touches discrètes tempérer le final (une ville retournant à son morne quotidien et à son ordre, la blessure terrible qu’on devine soudain chez cette femme) n’approfondit que trop tardivement l’aigre farandole.

Ne reste alors que la cité elle-même, à la topographie motivante, qui idéalise une communauté brouillonne mais soudée. Ville grouillante, vive, mais surtout sans cesse reconfigurée (la vie qui échange et circule sur le marché, la place qui se vide des hommes et se remplit des femmes…) : le terrain de jeu est passionnant, et il sait nous parler. Paradoxe d’un film qui a le ton du théâtre de boulevard mais pas les habits, distinguant in extremis Feyder de la mêlée du cinéma français d’alors.

(F)

Beetlejuice

Beetlejuice Tim Burton / 1988

Un accident de la route envoie Adam et Barbara Maitland dans l’autre monde. Revenu hanter son antique demeure, le jeune couple la voit envahie par une riche et bruyante famille new-yorkaise.

Légers spoilers.

L’interminable déliquescence du cinéma de Burton pose la question de notre propre lassitude : ces films plus récents, qui transforment patiemment le style du réalisateur en marque déposée, nous auraient-ils autant rebutés s’ils s’étaient logés aux premiers temps de sa filmographie ? Le photocopiage a-t-il à voir avec notre désamour ? Ne découvrir Beetlejuice qu’aujourd’hui (tout arrive !), c’est d’abord l’occasion d’y reconnaître une série de scènes-modèle, que la carrière de Burton recyclera dans sa chute : le mariage entre mort et vivante devant un prêtre rabougri, ainsi que la joie d’un monde des morts aux couleurs électriques (Les Noces funèbres), la maison d’une famille huppée confrontée au fantastique, avec ado dépressive squattant le grenier (Dark Shadows), ou encore une danse de célébration pour crier victoire (Alice in Wonderland, dans la scène la plus embarrassante qu’Hollywood ait produit en vingt ans). Qu’est-ce qui s’est perdu en route ?

Le script de Beetlejuice est un contresens : le personnage cité en titre apparaît à peine un quart du film, le couple de stars meurt après cinq minutes, la temporalité se dilate à l’envie selon des règles vagues, le quotidien alterne librement avec danses ou segments oniriques… L’imagerie de la série B irrigue le film de toutes parts (décors à la fausseté assumée, effets spéciaux désuets, programmes étranges à la TV laissée allumée), mais ce qu’en retient Burton est d’abord la liberté : celle d’une narration qui fleurit moins sur un script que sur un décor (la maison hantée) et une figure (l’esprit trublion), sans se soucier d’axes scénaristiques, de motivations de personnages, et autres joyeusetés rationalistes. À l’image des jeux de maquettes et d’échelle qui le parcourent, Beetlejuice fait se croiser les tonalités, les rythmes, les priorités, en acceptant parfaitement ces paradoxes (là où sa filmographie tardive se crispera sur un système plus binaire, où l’humour ne cohabite avec le lyrisme que pour s’en excuser et le désamorcer). Plus que l’originalité des trouvailles visuelles, c’est la fraicheur perdue de cet anarchisme narratif qui émeut.

On a souvent voulu faire de Burton un peintre, car c’est là que se logent les traits les plus visibles de son cinéma : une perspective cassée, un contraste marqué, un maquillage outré – et hop, voici de quoi se réclamer de sa lignée. Or il apparaît avec le recul combien Burton est le contraire d’un maniériste : si l’expressionnisme allemand ou la série B sont pour lui un lit confortable, leurs images n’ont jamais été son souci, encore moins un enjeu. Leur maniement, l’éventuel besoin de les dépasser, de les tordre, de s’en détacher (si sensible chez les Leone, Argento, DePalma) est une problématique totalement absente de ses films, où l’héritage visuel a l’évidence d’un papier peint d’enfance. Le cinéma 90’ de Burton est au contraire le lieu d’une mise en scène au naturel cristallin, débarrassée du moindre effet d’égo ou d’épate, de la moindre afféterie (cadres ouverts, sobres, anti-picturaux), toute l’attention étant concentrée sur l’autre. L’autre, c’est à dire la personne, pas forcément aimée mais toujours regardée (priorité qui envoie valser toutes les contingences, d’où le chaos narratif des films) : sympathie profonde pour ces deux amants fades qui aimeraient qu’on les laisse être ennuyeux en paix, souci du couple pour l’ado mal dans sa peau, volonté de faire cohabiter les différents mondes dans une même maison, mort dédramatisée comme on panse une plaie.

Cette humanité du cinéma de Burton, qui n’eut de prix que parce qu’elle dut toujours négocier avec un art violent de la satire (la congrégation new-yorkaise ici, dont le kitsch acide est une autre forme de fantastique), explique pourquoi cette filmographie put parfois abandonner son carnaval visuel (Ed Wood, Big Fish…) et pourtant conserver tout son goût. C’est qu’un mouvement transcendait la manie angoissée des univers biscornus, comme en témoigne ce si beau dernier plan, coupé court comme un geste insolent, éclat libertaire où se mêlent ironie, tendresse, et exaltation : il fut encore un temps où le cinéma de Burton, aussi scarifié soit-il, était aussi une célébration de la vie.

Les Damnés

Les Damnés Luchino Visconti / 1969

La puissante famille Von Essenbeck se réunit pour fêter l’anniversaire de son patriarche, magnat des aciéries de la Ruhr. Dans la soirée, ils apprennent l’incendie du Reichtag : les nazis viennent d’accéder aux pleins pouvoirs.

Légers spoilers.

En 2005, dans une lettre posthume à Fassbinder, Alain Bergala évoque une obsession chevillée à l’histoire du cinéma moderne : « Vous n’avez jamais cherché, contrairement à la plupart des cinéastes de votre génération, à retrouver une quelconque virginité de l’image. Vous n’y avez jamais cru. Pasolini a cru la retrouver, cette innocence non polluée des images et des corps, dans sa Trilogie, mais il l’a vite abjurée avant de s’attaquer à l’impur Salo. Godard continue toujours à la chercher avec une touchante obstination dans le paradis de Notre musique, même s’il le filme encerclé par des troupes américaines. Kiarostami préfère maintenant la chercher en solitaire, sur son 4×4, avec sa petite caméra DV ». On pourrait adjoindre à ce constat bien d’autres cinéastes, comme Rosselini (que cette quête mena à l’austérité absolue des projets télévisuels) ou encore Tarkovski (dont le cinéma, après Andreï Roublev, se décomposa dans un univers hagard d’eaux saumâtres) : des années 60 à la fin des années 80, le pourrissement devint l’affaire collective du cinéma européen.

C’est peu de dire que ce trajet marque la carrière de Visconti : dès ses premiers films, mus par l’érotisme d’une jeunesse que la caméra dévore des yeux (Ossessione, La Terre tremble, Rocco), le vice et la mort sont déjà une part non négociable du beau. Le ver est dans le fruit : à la splendeur d’une décadence encore vitalisée par les élans d’opéra (Senso) succède une déchéance plus calmement attristée, à l’épuisement mortifère (Le Guépard). Lorsque la filmographie pose ses valises à l’étape tardive des Damnés, le pourrissement en est presque devenu le sujet central. Visconti n’est d’ailleurs pas aveugle à cette progression, rejouant ici dans une auberge le grand bal du Guépard et sa farandole, la noblesse en moins – un bal cette fois ouvertement laid et grotesque, comme privé de cache-sexe : la grâce d’apparat a laissé place à une sexualité crue, qui courait déjà sous les robes de l’aristocratie sicilienne. Et l’éphèbe Viscontien, seul espoir de grâce, se confond désormais à l’inconfortable parenté du fantasme aryen.

Vient ainsi le moment problématique où ce dépérissement contamine jusqu’à l’énonciation, dans un jusqu’au-boutisme qu’on peut trouver courageux : l’habituel raffinement de Visconti s’abîme dans la nausée délavée d’un baroque verdâtre, la fluidité de la mise en scène s’ankylose de zooms. Le caractère chantant de ce cinéma pourrit à présent dans l’atonalité : comme dans Mort à Venise, le romantisme noir est déjà derrière nous, amputé de sa part d’idéal. Le film vénitien avait au moins l’amabilité d’arriver après la catastrophe, quand tout est détruit, déjà presque apaisé et réconcilié de savoir la fin proche. Rien de cela dans Les Damnés, qui se refuse même à rendre cette décadence séduisante, à en faire une transe dont on pourrait accompagner l’ivresse : le film est un amas ingrat de dialogues, d’intrigues et de manigances. Le vitalisme perdu du style fait naufrage sur une dernière image figée, aux corps vaincus et neutralisés, tout un style y achevant sa mue vers la nature morte.

On peut saluer la cohérence et la rigueur d’un tel projet, et son absence de complaisance (Visconti, quand bien même il fait le choix de l’outrance, répugne à nous faire jouir de cette chute). Mais là résident aussi les limites d’un film clos sur sa propre gangrène : rien d’autre à ressentir parmi les ruines qu’un ennui traînant, rien d’autre à regarder que le tableau déconfit d’un monde où plus rien ne nous tend la main. Tard dans le film, le retour inattendu d’un personnage lumineux (auquel on peut croire, dont on peut partager l’intériorité) redonne soudain au désastre ambiant une mesure de l’humanité, extirpant un moment le récit de sa capitulation endormie à la pourriture : apparaît alors l’impasse d’un film qui ne peut toucher que lorsqu’il trahit son programme.

La caduta degli dei en VO.
The Damned (Götterdämmerung) à l’international.