Pacification est d’abord une vision à la précision redoutable, une sorte de concept audiovisuel parfaitement ciblé, détouré, circonscrit : une sorte de chant de la décadence, brillant dans les couleurs rosâtres et les halos flous 80’s, aux voitures ou smokings blancs étincelants engonçant des corps flétris, peignant le paradis des îles et sa déréalisation kitsch tout à la fois, le tout dans un marais paranoïaque de fausse bonhomie politique, de compromissions, de vibrations néocoloniales, ou de sexualité tarifée. Pacifiction pourrait se résumer à cela, à son concept : le principal défi, en un sens, est d’en tirer un film à proprement parler, qui ne dénature pas cette proposition de base par le déploiement d’un récit, fut-il famélique. Sur ce point, Serra réussit diversement, offrant souvent davantage des variations autour de cette note tenue que des scènes à proprement parler (le face-à-face à l’hôtel abandonné serait l’une des rares exceptions d’une séquence avec fin, par exemple). Le filmage qu’on devine multicaméras provoque un montage sans fermeté, un jeu flottant aux dialogues qui patinent, ou des scènes peu construites qui s’étalent – autant de choses qui participent autant à entretenir cette sensation de marais narratif (les enjeux resteront obscurs) qu’ils ne fragilisent la capacité du film à tenir sur la longueur. Serra se rétame davantage dès qu’il brise l’hypnose, par des scènes trop dilatées qui perdent de leur venin (cette boîte de nuit bleutée qui empile les musiques et situations, sans plus construire la moindre montée d’hallucination), ou par l’insert, sur le tard, de multiples monologues (jusqu’à ce discours bizarrement fluet fermant le film). Si Pacifiction tient malgré tout, c’est aussi par la clé de voute de son univers de délabrement : Magimel, sorte de contradiction permanente avec ce monde paradisiaque, résumé à une sorte de masse lourde, vulgaire, monstrueuse, d’autant plus monstrueuse que le film nous prive constamment de son regard. Il est une sorte d’épicentre aux volutes d’opium que le film déroule autour de lui.
Pacifiction – Tourment sur les îles pour le titre complet.

Bonjour Tom. J’apprécie lire ton texte sur Pacifiction, un film dont je n’ai su que faire et qui est loin de m’avoir laissé indifférent. La brève analyse que tu en fais me permet de mieux voir ce marais qui a vite fait d’enliser le spectateur. Et parfaitement installé au milieu de ces marais, Magimel en effet est un monstre impressionnant.