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Memoria Apichatpong Weerasethakul / 2021

À Bogota, une femme anglaise est réveillée, en pleine nuit, par un son bruyant qu’elle est la seule à entendre…

Spoilers.
 

Le passage de cinéastes en terres étrangères quand ils sont au sommet de leur gloire auteuriste, dans une sorte de démarche de “résidence” en compagnie de stars internationales, semble avoir été l’éternel traquenard des grandes filmographies (Tsai Ming-Liang, Hou Hsiao-Hsien, Wong Kar Waï, Arnaud Desplechin, Jacques Audiard – nombreux en ont fait les frais).

Weerasethakul, sur ce point, s’en sort un premier temps admirablement bien, en ce que cette délocalisation s’accompagne d’une reformulation de son cinéma, qui n’était pas loin de ronronner. Ce n’est pas seulement le pays qui change ici, mais aussi le cadre (intérieurs modernes et épurés, vides, minéraux, loin de toute nature), le contexte (milieu artistique et intellectuel urbain), la distance plus analytique de la mise en scène (plans distants pas toujours lisibles au détail – les rares gros plans ou inserts, ici, se vivent comme des sursauts), et enfin la place donnée au fantastique même, qui investit à présent le son. La touche Weerasethakul évolue ainsi vers quelque chose de plus sec, de plus cérébral, à l’image de la silhouette maigre et austère de Tilda Swinton qui déambule à l’écran. Evacués les derniers soupçons d’exotisme, dans ce film qui ne retient de la Colombie que quelques intérieurs et coins de rues : la touche si particulière de son cinéma (son économie, ses plans longs et patients, son attention bienveillante) s’en retrouve comme transformée de l’intérieur, renouvelée, rafraichie.

Il manque cependant peut-être une ligne émotionnelle pour se frayer un sentier au sein de ce dispositif ascète de disponibilité et d’écoute – et le fait que le film doive finalement en retourner à la ruralité (qu’on découvre à l’occasion d’un plan de voiture saisissant, derrière lequel s’ouvre soudain tout le décor d’un pays) sonne un peu comme un constat d’échec. Memoria, surtout dans sa deuxième partie, semble plus généralement assez pingre, très axé sur la parole1, tendu par une patience qui s’endure plus qu’elle n’ouvre de portes à notre perception. Et c’est avec difficulté que ces différentes expériences filmiques arrivent à dessiner une cohérence propre à labourer notre inconscient – tout l’échec du projet, en un sens, s’incarne dans ce plan de décollage de vaisseau volontiers goguenard, qui est l’antithèse complète de la manière du film : un concentré de figuration littérale (contre l’économie du regard, et l’évocation ouverte des sons) ; la texture factice des CGI (contre la matérialité sobre et triviale du fantastique) ; et l’intrusion brutale de la SF dans un film qui n’a tracé aucun indice en ce sens (se positionnant plutôt, jusque-là, sur le terrain de l’étrange). Si la jungle et ses ciels inquiétants ne sont pas le terrain le plus absurde pour réinventer la Colombie en terre de science-fiction, on a bien du mal à saisir en quoi cette conclusion répond à quoique ce soit qui ait, jusque-là, travaillé le film (celui-ci semblant longtemps torturé par un refoulé politique et historique, qui restera lettre morte).

L’ensemble donne donc l’impression de manquer d’une destination très claire, et finit par tomber dans l’écueil de tous ces films expatriés, qu’il avait pourtant d’abord si bien contourné : celui de ne pas avoir grand-chose à dire.

 
 

Notes

1 • Je dois aussi admettre avoir été surpris, en tant que spectateur occidental qui recevait à bras ouvert les superstitions des personnages thaïlandais, que l’homme évoquant ici ses pouvoirs me soit d’abord apparu comme un fou… Le signe, sans doute, qu’une part d’exotisme avait jusqu’ici joué dans ma vision des films de Weerasethakul. Quoique lui-même semble aussi regarder la spiritualité autrement : les croyances chrétiennes locales, par exemple, sont ainsi l’affaire d’un gag (celui qui clôt la consultation de médecine).
 

Réactions sur “Memoria Apichatpong Weerasethakul / 2021

  1. Oui pour la matière politique, il faudra probablement revenir au travail fait en Thaïlande. Mais le vaisseau m’a fait l’effet du dinosaure dans Tree of life, le genre d’ellipse à donner le vertige, surtout avec la manière dont Weerasethakul donne à ressentir et penser le temps dans le reste du film.

  2. En fait au début du plan j’ai d’abord pensé à un dinosaure. D’ailleurs je ne sais pas si ce vaisseau est censé être une vision du passé, ou du futur (ce qui change pas mal de choses, la première option faisant “genèse secrète” qui sous-entend tout un background SF)… Le fait qu’on ne sache pas trop comment le prendre n’aide pas.

  3. Je n’avais pas pensé qu’il puisse s’agir du futur. Pour moi c’était une origine du son. Un son dont elle a eu le souvenir et l’illusion par une sorte de pleine conscience. Mais oui, c’est un cinéma à se perdre et parfois sans même changer de plan.

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