The Lin Family Shop Shui Hua / 1959

1931. La Japon a envahi la Mandchourie, provoquant en Chine un boycott des produits nippons. Un coup dur pour Mr. Lin, petit commerçant, à l’approche des fêtes de fin d’année où chacun vient réclamer le paiement des dettes…

Quelques spoilers.
 

C’est une plutôt bonne surprise que ce film qui, bien que réalisé sous Mao, se montre moins manichéen qu’on aurait pu le craindre. Certes, le carton d’ouverture nous annonce que nous allons voir une histoire issue de l’horrible temps passé, insistant trois fois de suite sur le fait qu’on est bien en 1931, visiblement paniqué à l’idée que son public puisse avoir le moindre doute sur la question. Et les quelques officiels du Kuomintang aux sources de tous les problèmes (faisant régner la terreur financière, outrepassant les lois, convoitant les filles des honnêtes gens…) sont évidemment des figures plates et univoques.

Mais dans ce film, en fait, ces personnages de puissants se font plutôt rares. Car l’étau que décrit The Lin Family Shop est surtout celui des pressions que les plus modestes s’infligent entre eux, de par la contrainte financière qu’ils subissent tous, ou de par les effets de la guerre sino-japonaise qui s’amorce alors. Le film passera plus de temps à montrer les endettés se mettre dos au mur les uns les autres qu’à remettre en question l’ordre établi, et le soulagement passager qu’on éprouve pour la famille Lin va automatiquement de pair avec la misère de leurs voisins. Un transfert des malheurs que le film souligne parfois volontairement (ce commerçant endetté chez qui Mr. Lin vient saisir des marchandises, condamnant à mort la famille du malheureux), mais dont aussi parfois le cinéaste ne semble pas avoir conscience (ces réfugiés de passage qui représentent une aubaine commerciale qu’on va exploiter tout sourire). Bref, les rares moments de bonheur vont toujours de pair avec un certain malaise, et le climax en arrive ainsi à une hybridité assez inédite, où le soulagement qu’on ressent pour le héros s’accompagne de la peinture du désastre total, outré, horrifique, que son geste signifie pour tous les autres…

Je peux difficilement commenter le scénario davantage, pas mal de choses restant pour moi assez floues (plusieurs textes filmés non traduits, des relations transactionnelles dont la nature m’échappe). Mais il reste que par cette situation plus compliquée qu’une simple confrontation entre méchants exploiteurs et gentils pauvres, le film parvient à faire un tableau de catastrophe plus universelle, celle des méfaits de l’argent – dont le comptage, le triage, la transaction, constitue la matière principale du récit. La pression financière cultive une imagerie misanthrope, la famille recomposée de Mr. Lin se repliant entre les murs de leur demeure dès la nuit tombée, comme une forteresse se protégeant d’un monde extérieur inquiétant, et s’alarmant des créanciers dès qu’on frappe à la porte.

Qu’est-ce qui a permis, sous Mao, l’existence d’un film aussi peu butor dans son effort de propagande ? Un film par exemple où le petit commerce, certes modeste et familial, n’est en aucun cas attaqué dans son principe-même ? On retrouve ici beaucoup de traits du cinéma social shanghaïen des années 30, dont The Lin Family Shop reprend la dialectique – soit l’alliance des codes du mélodrame et d’un marxisme simplifié, les injustices dénoncées par l’un offrant des ressorts narratifs à l’autre. Mais comme le signale un très bon article de Senses of cinema, The Lin Family Shop et les films des années 30 chantent en fait moins la gloire d’un communisme désiré qu’ils ne font le tableau d’un capitalisme en faillite : le communisme n’en découle que comme dernier modèle de société restant une fois tous les autres ayant fait défaut, et non comme une utopie. Ce détour, qui ne sera pas sans poser problème au film au moment de la révolution culturelle, s’explique aussi par une autre nécessité : ancrer son récit dans ce passé honni, c’est lui donner la possibilité d’avoir une dramaturgie digne de ce nom. Car qu’est-ce que le cinéma Maoïste pourrait raconter de son propre présent, sinon la stase d’une société désormais parfaite, dénuée d’antagonistes et d’enjeux, utopie arrivée à son terme ?

Bref, tous cela permet au film de déployer un art qui, loin du réalisme rêche de la production chinoise des années 30, tient plutôt d’un cinéma de studio témoignant du plus grand soin. Cette esthétique de studio (à laquelle on pourrait aussi rattacher le cinéma de Xie Jin) n’a rien à voir avec le décorum chargé des films hongkongais d’alors. Elle se définit plutôt, c’est toute sa singularité, par l’alliage entre une grande sophistication formelle et une simplicité ronde, celle d’une mise en scène réduite à l’élémentaire, sans la moindre affèterie ou élan qui dépasse – l’équilibre et la mesure sont la règle, il n’y a rien dans les choix de cadre ou d’angle qui attesterait d’une passion du regard. Cette approche sans débordement, malgré ses indéniables qualités, s’adapte un peu trop parfaitement aux normes des années Mao, qui n’admettent comme saillie ou sortie de piste que ce qui a trait à la peinture horrifique des temps anciens (sur lesquels du coup le film se défoule, en un final outré qui tend au sadisme). Ce classicisme à l’écran est souverain autant qu’il est sans vagues.

Lin jia pu zi en VO.

Outrage Ida Lupino / 1950

Dans une petite ville américaine, Ann Walton, jeune comptable, doit épouser Jim Owens. Mais sa vie bascule le soir où elle est violée sur le chemin de son travail…

Quelques spoilers.
 

Comme pour Bigamie (qu’Ida Lupino réalisera trois ans plus tard), il est difficile de ne pas voir Outrage pour ce qu’il est d’abord manifestement, c’est-à-dire un film-à-sujet (comme en témoigne son final particulièrement didactique et laborieux), occupé à attaquer de front un tabou de société alors encore à peine discuté.

Sur ce point, il serait évidemment facile de faire fi du contexte (à savoir celui d’un cinéma et d’une époque où ne serait-ce qu’aborder le sujet était impensable) pour ne plus voir dans ce film que ce qui y a vieilli, et qui désormais saute au yeux : cette jeune femme qui ne peut se reconstruire que via le patronage d’un bon homme d’église paternaliste par exemple ; ou bien le fait que celui-ci, face à elle, ne soit que manières suaves, touchers, et attitudes toutes en sous-entendus (bref, le contraire de ce qu’on attendrait du comportement à adopter face à une personne sexuellement agressée). On pourrait y ajouter la façon dont le geste violent d’Ann en fin de film n’est analysé que comme une confusion traumatique (alors qu’elle fait face à un garçon réellement agressif face au non-consentement qu’on lui oppose), ou encore cette manière dont le film renvoie le viol à une affaire de criminalisation galopante (loubard anonyme qui va faire ça dans un coin de rue – surtout pas un homme de l’entourage proche, ou issu de cette communauté chrétienne évidemment au-dessus de tout soupçon).

Passons sur ces anachronismes, qu’il serait bien mesquin d’opposer sérieusement au film, pour se pencher sur ce qui à mon sens constitue son principal échec : le fait que, d’abord parti pour accompagner l’héroïne dans son chemin de croix et de reconstruction, le point de vue se déporte très vite sur les autres personnages (dès la première soirée, préférant d’abord les états d’âmes du père au calvaire de la jeune fille), pour ne très vite plus la filmer que “de l’extérieur”, animal effrayé et énigmatique dont l’intériorité nous est refusée, sinon aux moments-clé ou sa réflexion laisse place à la panique. Le souhait de l’héroïne, en début de film, “d’aller au travail toute seule” lui est en quelque sorte refusé par la cinéaste qui se met successivement du côté du pasteur, puis des juges, de tous ces gens compréhensifs se penchant de bien haut sur son cas.

Alors certes, réduire le film à ce transfert est un peu malhonnête, Lupino déployant une fois encore de vrais talents aux moments décisifs – lors de la scène menant au viol d’abord, tendue sur un fil, qui fait le choix a priori curieux de ne pas s’en tenir au point de vue de l’héroïne (on est tout autant avec son agresseur), et qui permet en cela d’éviter à la scène de se faire thriller, de se faire jouissance horrifique ; ou encore dans cette relation ambigüe (teintée de romance) avec le pasteur, qui nuance et colore de doutes la dernière partie du film. Mais pour le reste, Lupino apparaît surtout comme l’une des nombreuses figures de cette fin de règne Hollywoodienne, à l’heure du goût naissant de ce cinéma pour la psychologie et son didactisme, et pour une rhétorique visuelle qui se donne à voir – jeux de sons, de montage, tentatives d’illustrer savamment la névrose : on peut juger que tout cela est aussi élégant que passablement vain (seul le klaxon, en ce qu’il incarne un cri que le quartier et la société ne veulent pas entendre, atteint le spectateur au cœur). L’approche générale, comme dans Bigamie, reste avant tout curieusement froide, comme un peu théorique et en surface, pas toujours apte à nous faire épouser les émotions de ses personnages – à l’image, au fond, de tant d’autres “grands films” un peu ingrats produits dans cette derrière ligne droite de l’âge d’or d’Hollywood.

 

Notes sur les films vus #19

Went the Day Well? • Alberto Cavalcanti (1942)
Le Ballon blanc • Jafar Panahi (1995)
Vif-Argent • Stéphane Batut (2019)

La Déesse agenouillée • Mains criminelles • Roberto Gavaldón (1946-1951)
Chicken and Duck Talk • Clifton Ko (1988)
Be with me • Eric Khoo (2005)
De quelques évènements sans signification • Mostafa Derkaoui (1974)
Un nouveau jour sur Terre • Peter Webber, Lixin Fan, Richard Dale (2017)

Notules # 19

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’impératrice Yang Kwei-Fei Kenji Mizoguchi Japon 1955
Une affaire de famille Hirokazu Kore-eda Japon 2018
Boat People Ann Hui Hong-Kong 1982
L’Ombre enchanteresse Li Han-hsiang Hong-Kong 1960
Char Adhyay Kumar Shahani Inde 1997
Le Serviteur de Kali Adoor Gopalakrishnan Inde 2002
Retribution Kiyoshi Kurosawa Japon 2007
Woman Revenger Ouyang Chun Taïwan 1982
Ben is back Peter Hedges USA 2018
Appolo 11 Todd Douglas Miller USA 2019
The Lighthouse Robert Eggers USA 2019
Les Veuves Steve McQueen Royaume-Uni / USA 2018
Stuber Michael Dowse USA 2019
Le Retour Andreï Zviaguintsev Russie 2003
Terje Vigen Victor Sjöström Suède 1917
L’Assassinat du Père Noël Christian-Jaque France 1941
L’Argent de la vieille Luigi Comencini Italie 1972
Riz Amer Giuseppe De Santis Italie 1949
Le Conformiste Bernardo Bertolucci Italie 1970

Notules # 18

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’Appel du courlis Henry Barakat Égypte 1959
La Citadelle Mohammed Chouikh Algérie 1989
En attendant le bonheur Abderrahmane Sissako Mauritanie 2002
Buud Yam Gaston Kaboré Burkina Faso 1997
Les Parents terribles Jean Cocteau France 1948
Le Testament d’Orphée Jean Cocteau France 1960
Le Sang d’un poète Jean Cocteau France 1930
John Wick Parabellum Chad Stahelski USA 2019
Les Indestructibles 2 Brad Bird (Pixar) USA 2018
Alex, le destin d’un roi Joe Cornish Royaume-Uni 2019
After Jenny Gage USA 2019
Tout en haut du monde Rémi Chayé France 2015
La Jeune fille sans mains Sébastien Laudenbach France 2016
Dilili à Paris Michel Ocelot France 2018
Asterix – Le secret de la potion magique Louis Clichy & Alexandre Astier France 2018