Le Mal n’existe pas Ryūsuke Hamaguchi / 2024

Takumi et sa fille de 8 ans Hana habitent en forêt. Un projet de construction d’un terrain de “glamping” est présenté aux habitants du village…

Quelques spoilers.
 

Essayant très fort, malgré ma déconvenue Drive My car, de ne pas devenir un fanboy réactionnaire d’Hamaguchi restant maladivement accroché à sa première manière, je suis tenté d’applaudir tout ce qui sort le cinéaste d’une certaine routine – et c’est le cas ici, Hamaguchi délaissant la parole et la ville pour la ruralité et un mutisme généralisé (la conductrice de son précédent film cannois semblant s’être réincarnée dans ce nouvel héros opaque et silencieux, dont la résistance est désormais l’affaire du décor tout entier). On sent parfois, à travers quelques expérimentations hasardeuses (musiques sur-lyriques coupées en cours de route comme chez Godard, plans embarqués…) les efforts d’Hamaguchi pour conceptualiser la nature, ce lieu du drame, comme on mettrait la forêt en cubes ; loin de la contemplation bucolique, la solidité sévère de cet espace qu’il invente rend dérisoires les attaques de la ville et de son projet, venus le coloniser à coups de vidéos de présentation marketing. Mais hormis l’installation d’une sourde tension (qu’induisent les coups de feu dès l’ouverture : toute arme est condamnée à servir, comme on le sait), le silence du film ne produit pas grand-chose : ce n’est que quand la parole réapparaît, à cette grande réunion de confrontation, que Le Mal n’existe pas semble enfin s’incarner un peu. Désamorçant les antagonismes attendus, préférant la curieuse et lente ingestion des deux urbains à la satire de leurs réflexes commerciaux, vibrant de la rencontre tendue de ces deux mondes et de la tragédie qui en résulte, le film ne cesse alors de prendre du coffre – avant de perdre pied dans un final qui, quelle que soit la justification logique qu’on lui trouve (et dieu sait que la critique s’y est essayée), est trop imprévisible et aléatoire pour réellement cueillir notre émotion : commencé conceptuel, le film finira de même, dans son jeu de rimes visuelles qui nous renvoie à l’opacité de son propos, plus qu’à un quelconque sentiment d’épiphanie.

 

Aku wa sonzai shinai en VO.

Notes sur les films vus #28 # 28

Il Buco • Michelangelo Frammartino (2022)
Coupez ! • Michel Hazanavicius (2022)
Police Python 357 • Alain Corneau (1976)

Contes du hasard et autres fantaisies • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Soleil rouge • Terence Young (1971)
Barbaque • Fabrice Éboué (2021)
Objectif 500 millions • Pierre Schoendoerffer (1966)
Encanto • B. Howard, J. Bush, C. Castro Smith (Studios Disney) (2021)

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)

Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)

Asako I & II Ryūsuke Hamaguchi / 2018

Lorsque son premier grand amour disparaît du jour au lendemain, Asako est abasourdie, et quitte Osaka pour changer de vie. Deux ans plus tard à Tokyo, elle tombe amoureuse d’un homme qui ressemble trait pour trait à son premier amant évanoui…
 

Ce film est un double plaisir. D’abord parce qu’il permet de retrouver, à un degré plus abouti encore, la rafraichissante limpidité du cinéma d’Hamagauchi – ce cinéma cru et frontal qui sait ce qu’il veut, et qui détonne tellement à une époque où les jeunes cinéastes baignent dans diverses sauces confuses (lyrisme aux effets fainéants, frigidité sans but, postures auteuristes…). Ensuite parce que ce nouvel opus ne ressemble en rien à Senses, et que voir le style d’Hamagauchi perdurer tout en se renouvelant est de bon augure pour la suite de la carrière.

Passées ces bonnes surprises, force est de constater qu’Asako laisse en bouche un goût légèrement mitigé. L’hygiénisme et l’épure du cinéaste, cette-fois mêlés à un projet plus conceptuel (jeu avec les clichés romantiques, et surtout avec les formes du soap), donnent au film des allures d’objet pop. Les grands visages blancs et nus qu’affectionne Hamagauchi atteignent ici un point limite où ils ne paraissent plus qu’être des figures vides, comme autant de mannequins.

Évidemment, la romance sucrée qu’ils vivent sert à être pervertie et triturée ; et cette peinture hyperréaliste et presque artificielle du Japon contemporain, cette façon d’approcher le monde comme “surface”, est agréablement troublante. Mais il faudra tout de même se farcir le charme superficiel du bellâtre initial, la gentillesse butée du second amant (quand bien même c’est le plus apte du trio à provoquer l’identification), et surtout l’innocence bébête et kawaii de la mutique Asako. À côté des femmes de Senses, cette nouvelle héroïne semble un peu vide, transparente, seulement sauvée par l’égoïsme du sentiment amoureux qu’elle semble moins vivre qu’incarner symboliquement.

On voit en effet bien comment, dans une scène tardive où la jeune fille cherche son chat sous la pluie, se trouve convoquée la fin d’un autre film, Diamants sur canapé, qui sous le charme de l’ingénue peignait un monstre enfermé dans la cage de son propre égo. Idée qu’exploitent volontiers les multiples tournants du scénario (d’abord rafraichissants, puis ensuite trop nombreux : arrive un moment où n’importe quelle image semble pouvoir faire office de plan de fin – et ce n’est pas très bon signe).

De ce curieux et motivant objet qu’est Asako, on peut donc retenir cela : une exploration pop et acidulée, presque légère, de toutes les dimensions possibles et peu reluisantes du sentiment amoureux : immaturité, confort, projections, folie narcissique… Le thème musical du film, qui apparaît par intermittences, comme pour souligner un syndrome inquiétant, participe à faire le portrait de l’amour en monstre. Reste que sur la question, Hamagauchi donne plus souvent l’impression de virevolter brillamment avec le matériau, comme on le dirait d’un virtuose (on ne compte plus les moments inspirés), qu’à réellement aller trifouiller les recoins de nos émotions et de notre inconscient.

Netemo Sametemo en VO.

Notules # 16

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Fête et les invités Jan Němec Tchécoslovaquie 1966
Voyage au bout de l’enfer Michael Cimino USA 1978
Brainstorm Douglas Trumbull USA 1989
Les Charlots en délire Alain Basnier France 1979
Heaven is still far away Ryūsuke Hamaguchi Japon 2016
Dogman Matteo Garrone Italie 2018
Under the Silver Lake David Robert Mitchell USA 2018
L’Empire de la perfection Julien Faraut France 2018
Deadpool 2 David Leitch USA 2018
Patser / Gangsta Adil El Arbi et Bilall Fallah Belgique 2018
Demi-soeurs Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne France 2018
Le Cercle littéraire de Guernesey Mike Newell Royaume-Uni 2018

Senses Ryūsuke Hamaguchi / 2015-2018

À Kobe, au Japon, quatre femmes trentenaires partagent une amitié sans faille. Du moins le croient-elles.

Légers spoilers.

Senses, qui nous présente un tout nouveau réalisateur déjà promis à être un nom important du cinéma de son pays, ressemble très fort à la "prochaine" étape d’un genre typiquement japonais : celui de la chronique familiale douce-amère. Un genre qui, sous sa forme contemporaine, prendrait ses racines chez Shinji Sōmai, verrait son esthétique s’épanouir dans les années 90, et atteindrait son acmé chez Kore-Eda – où ce cinéma ressemble désormais à de la dentelle, à un sommet de tact et de touché, de non-dits calmes et rentrés, tout en affects subtils.

Senses ressemble en quelque sorte au successeur de cette forme, à sa prochaine étape. À l’habituel travail de dentellière, il oppose une brutale essentialisation des situations, leur conceptualisation, leur mise à plat – qui est aussi celle de l’image numérique, dégueulasse de platitude. Plus de belles transitions, plus de jolis contournements : à présent, les dialogues appliqués, voire laborieux, s’étendent indifféremment sur des scènes entières, qui englobent la totalité de la conversation, d’un bout à l’autre ; les situations s’empilent comme autant de cubes bruts, non affinés, non dégrossis. Au naturalisme 90′ délicat succède ainsi une logique qui serait davantage celle de la captation : les cadres sont fixes et systématiques (tremblant même avec le décor dans la scène de bus, comme une caméra de surveillance qu’on y aurait accrochée), la mise au point est parfois à l’ouest, le son d’ambiance peut prendre le dessus sur la parole, l’image est traversée d’inquiétants et ravissants contre-jours… Autant d’imprévus et d’aléatoire, qui font ressembler chaque échange à une performance qu’on aurait capturée à l’aide de multiples caméras, et qu’il nous faut expérimenter en entier.

Le désarçonnement qu’on ressent devant cette sensation de captation sèche, ingrate, c’est un peu le voyage que nous fait faire le film : celui-ci semble d’abord très lisse, tout comme la relation des quatre amies. Or il n’est pas tant question de subvertir cette belle surface (ce à quoi le genre, friand d’ironie dramatique et de certitudes, nous avait habitué) : c’est plutôt au fur et à mesure de scènes anodines que la caméra ne lâche pas, dans l’expérience de la durée, que les caractères et les situations se creusent, se sculptent lentement en direct, jusqu’à atteindre des abysses. Le processus tient presque de l’hypnose : en témoignent ces moments où deux personnages, après de longues minutes de discussion, se mettent à se regarder droit dans les yeux – et où le cadre, comme aspiré par ces visages qui le scrutent face caméra, semble rentrer en phase de transe. Des vérités crues et hallucinées découlent alors de ces bouches, avec une bizarre évidence, comme les confessions de quelque pythie… Cette façon qu’ont les scènes de plonger à l’intérieur d’elles-mêmes est saisissante – jusqu’à ce passage halluciné à l’hôtel, à la fin du chapitre 2, qui ressemble presque à un rituel de réincarnation.

C’est d’ailleurs de cette même façon que se fait progressivement jour l’oppression masculine de ce monde, d’abord littéralement invisible aux regards (puisqu’elle est le fait d’hommes discrets et sympathiques), mais dont la pernicieuse évidence devient absolument étouffante après deux heures de film. Cette sensation d’une vérité là, offerte à la vue de tous, mais qu’on n’arriverait pas à voir tant elle est flagrante, telle la lettre volée posée au beau milieu d’une pièce qu’on fouille, est un décalque parfait de cette invisible évidence qu’est la phallocratie.

Le principal problème de Senses, c’est sans doute qu’il promet trop, et frustre en conséquence. À ce titre, la découpe du film originel en trois épisodes (et en cinq chapitres passablement artificiels) est une catastrophe : à l’immense fresque que semble annoncer le premier opus (où la disparition de Jun a l’air d’un prologue, d’un point de départ), succède deux films très courts, et une série de péripéties rapides qui déjà semblent nous mener vers la fin. Ces longues scènes où la parole se déroulait, qui faisaient tout le sel du premier volet, laissent alors place à une narration plus convenue, faite d’agréables enchaînements et croisements de lignes narratives. Ce qui n’est pas sans beauté (voir la façon dont Jun, personnage devenu "clandestin", se ballade dans le récit comme un fantôme), mais la singularité de ce qui faisait le film se dilue alors un peu… Il est probable que dans le cadre d’une séance unique, ces changements de structure donnaient une impression bien différente (accélération ? délitement ?). On pourrait encore citer d’autres problèmes irritants : la libération finale au matin, très conventionnelle, ou encore cette bienveillance molle avec laquelle est filmé l’art contemporain, dans sa relation béate avec le public notamment…

Tout cela n’empêche pas Senses d’être la seule chose réellement neuve et enthousiasmante qu’on ait vu sur nos écrans depuis longtemps. C’est suffisamment rare pour qu’on s’en réjouisse, et qu’on reconnaisse d’ores-et-déjà ce film pour ce qu’il est : une étape importante de l’Histoire du cinéma récent, tout simplement.

Film en trois parties : Senses 1&2, Senses 3&4, Senses 5.
En un seul film sous le nom Happy Hour (Happī Awā en VO).