Nostos : Il ritorno Franco Piavoli / 1989

Le voyage de retour d’Ulysse à travers la Méditerranée après la guerre de Troie, de ses luttes contre les obstacles naturels à ses tourments intérieurs…

Légers spoilers.
 

Nostos : Il Ritorno consiste à prendre l’Odyssée au pied de la lettre, c’est-à-dire à reconstituer le récit d’Ulysse de manière réaliste, minimale, “pauvre” même, sans jamais utiliser plus que les décors naturels de la Méditerranée – et c’est un projet magnifique.

Le film qui en résulte, cependant, n’en est pas toujours à la hauteur. Le geste de Franco Piavoli, celui de suggérer tout un arrière-monde à partir des éléments les plus modestes possibles, n’est pas tout à fait nouveau, on sait qu’il peut aboutir : le principe d’un cinéma onirique économe, voire pingre, a resplendi de La Momie d’Abdessalam au cinéma de Weerasethakul ; et le merveilleux touché du doigt via le paradoxe du néoréalisme, par un retour aux représentations primitives, était déjà le principe de L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini.

Mais la croyance ici ne prend que par intermittences. Le film navigue entre l’autorité du cinéma d’auteur (plans fermes et anti-spectaculaires, choix radicaux, décidés) et les réflexes illustratifs fauchés d’un téléfilm France 3 de dimanche après-midi, où l’on voit un nombre réduit d’acteurs jouer benoîtement l’archaïsme au milieu de plans trop sages, sans trop savoir quoi faire dans leurs costumes de théâtre. La mise en scène, en somme, n’a pas toujours le pouvoir d’évocation qu’elle s’imagine ; et scandale pour ce film cherchant l’universel, l’époque (à savoir les années 80) ressort parfois çà et là, dans les figures féminines assez vides notamment.

Ce que Piavoli réussit le mieux, c’est son rythme de croisière, qui n’est pas exactement contemplatif : il est flottant. Le film semble partiellement s’écouler dans un temps du rêve, comme à la lisière de l’Histoire et de la mythologie, du passé historique et des croyances qu’on y projetait (pour les Grecs, Ulysse avait bien gambadé leur monde). D’un bout à l’autre, Nostos peut ainsi se regarder comme une description plausible du voyage d’un marin malchanceux, face à un monde disponible à sa foi, marqué par le vide, où ses croyances peuvent naturellement projeter l’intervention des dieux. Parvenir à nous garder dans cet entre-deux (dans une sorte d’ethnologie de la religion, tout en nous en partageant les visions, en nous laissant le choix d’y croire ou non) est la plus grande réussite du film.

Une autre belle idée de Piavoli est cette langue ancienne, réinventée et non traduite, petite musique aussi cryptique que les événements (notamment pour qui n’a pas bien révisé son Odyssée, comme c’était le cas de votre serviteur). Une mélodie parlée qui a pourtant à l’oreille l’évidence d’un langage cohérent, nous berçant dans la semi-compréhension d’un monde familier et lointain. Par ce tempo, par ces mots et ce doux balancement, le film parvient à retrouver la sensation de l’errance, du temps qui se dilate à l’infini, dans un présent antique qui n’avait, à l’époque, sans doute pas besoin de beaucoup plus de signes pour investir la nature brute de toutes sortes de légendes.

 

La Chimère Alice Rohrwacher / 2023

De retour dans sa petite ville du bord de la mer Tyrrhénienne, Arthur retrouve sa bande de Tombaroli, des pilleurs de tombes étrusques…

Quelques spoilers.
 

Je ne suis pas certain d’être très touché par ce que raconte La Chimère, ni par le monde populaire italien qu’il peint avec amour ; mais je le suis par le raz-de-marée de cinéma qu’il représente. Pas un plan sans surprise, les émotions et les images jaillissent avec une liberté totale (comme des herbes folles, écrivait très justement Laura Tuillier), jamais comme les déclinaisons attendues ou déduites d’une narration logique. Par sa forme même, le film de Rohrwacher semble revendiquer un rapport organique et désintellectualisé à la création (dont l’exemple le plus saillant seraient ces moments de découvertes sourcières, qui retournent littéralement l’image en un effet forain), sous-entendant ces pilleurs de tombes comme les derniers détenteurs d’un rapport authentique à l’art (vivants, artisanaux, connaisseurs, à mille lieues de la froideur des musées), quand bien même le film condamne leur geste réduit à l’appât du gain. L’ensemble n’est bien sûr pas sans écueils : sa dernière partie (l’utopie en gare) se satisfait d’une sororité un peu complaisante, et la foire baroque du film n’est pas ce qu’il a de plus original (évoquant tant les familles bordéliques de Lucrecia Martel que le folklore Fellinien, avec son carnaval prolétaire à trognes déblatérant en italien autour d’un Josh O’Connor auquel on s’identifie pour le coup facilement dans son envie de tranquillité). Mais à la première gêne, la mise en scène est déjà passée au prochain tour de magie, et tout est sublimé. Jusqu’à cette fin, débutée comme un appendice scénaristique incongru, et finalement si jolie – qui permet de nous faire comprendre sans un mot, par la réunion de fils tendus d’un bout à l’autre du récit, pourquoi cet homme amoureux d’antiquités et de fantômes était finalement si bien sous terre, avec les morts. Bref, un petit classique instantané que je ne reverrai sans doute jamais, de peur de briser le miracle de sa séance en salle.

La Chimera en VO.

Quo Vadis Enrico Guazzoni / 1913

Durant le règne de Néron, un patricien romain tombe amoureux d’une esclave chrétienne nommée Lygia, qui le convertit au christianisme…

Légers spoilers.
 

Avec Quo Vadis, je clos mes visionnages du trio d’essentiels du colossal historique italien des années 10. J’en ressors avec la même circonspection que devant les deux autres : impression qu’à défaut de savoir déployer une mise en scène narrative, qui saurait exprimer des choses par elle-même, le film opte pour une logique de remplissage. Le spectaculaire est d’abord ici une affaire d’accumulation (de figurants, d’éléments de direction artistique) au sein de cadres surchargés qui ne disent rien, et qui ont bien du mal à nous impliquer (d’autant plus dans ce récit parcouru d’ellipses, et envahi d’intertitres). Contrairement à Pastrone (Cabiria) ou à Caserini et Rodolfi (Les Derniers jours de Pompéi), Guazzoni n’a pas forcément un sens aigu du cadre (ses tableaux sont très rapprochés, parfois même un peu étouffants), mais il fait preuve d’une plus grande attention aux personnages, dans les limites de ce que la course de l’adaptation littéraire permet (au point de sembler complètement oublier, dans le final, son couple principal). Sans vraiment se résoudre à exploiter le versant sadique de son projet (la violence – celle des punitions, des coups de fouet, des martyrs chrétiens – restera toujours hors-champ), le cinéaste donne le change par la force de l’imagerie, qui se réveille dans l’incendie de Rome (certains plans frôlent alors l’abstraction), ou dans certains moments chrétiens. Le film reste néanmoins limité, bloqué dans l’ignorance (ou le refus ?) du découpage classique qui progressait alors outre-Atlantique, tout en échouant à faire émerger une identité propre, ou une vision, de ce spectacle un peu bouffi.

 

Bandits à Orgosolo Vittorio De Seta / 1961

Michele, un berger, doit fuir avec son petit frère, Peppedu, après avoir été accusé à tort d’un vol de cochons et du meurtre d’un carabinier…

Quelques spoilers.
 

Devant Bandits à Orgosolo, on pense à La Terre tremble, dont le sujet est voisin (des prolétaires tenus à la gorge financièrement), ou encore au Voleur de bicyclette, à la trame semblable (un héros lésé contraint de devenir bandit à son tour). Mais le film de De Seta donne surtout le sentiment d’arriver un peu tard dans l’histoire du néoréalisme italien, mettant un certain temps à trouver la note juste. Ce qui intéresse le cinéaste ne fait pas mystère (la voix-off l’explicite même en ouverture, en parlant d’hommes à la “nature primitive”), et le film en déroule de splendides visions Epsteino-Flahertiennes ; mais Bandits à Orgosolo semble constamment coincé entre une approche réellement néoréaliste (pour laquelle il est à la fois trop pressé et trop visuellement soigneux, les plans s’enchaînant sans que le réel ne pulse), et un récit narratif plus traditionnel (qui, en privilégiant le spectacle des us et coutumes des bergers, n’a de place que pour un squelette de récit, assez schématique et symboliqu). Le catalyseur de ces deux tendances qui s’annulent, c’est le cinéma de genre : quelque part entre le western et le survival, dans la fuite et la traque, par sa rudesse (pas un mot, pas un geste d’affection entre les deux frères, on ne communique que par ordres), le projet trouve une énergie pure et rectiligne, à coups de canicule et de sècheresse, dont il déroule des visions désespérées et de plus en plus inspirées (l’hécatombe animale, le gamin observant les danses auxquelles il ne peut plus participer…). Dommage que le film, par un final voulant mordicus fracasser son propos et boucler le symbolisme, en retourne à un programme plus plat.

J’en profite pour parler d’un court-métrage plus précoce de De Seta : Îles de feu (Isole di fuco, 1954), brève peinture des îles Eoliennes vivant sous la menace du Stromboli. Le cinéaste s’y confirme comme un prolongement coquet du néoréalisme : des contrées brutes qu’adorait le courant italien, il retient d’abord la beauté de la nature ; du chant des gestes travailleurs et de la pauvreté, il garde l’imagerie pittoresque ; de la dureté de la vie, les portraits de famille mignons… Au gré d’un montage forcé (dans ses réactions lisiblement trafiquées) et d’une joliesse un peu inoffensive, De Seta finit néanmoins par emporter le morceau : simplicité de l’argument, splendides images au cinémascope bien exploité, jolies idées (les enfants qui s’enferment apeurés au bruit du volcan), cœur néoréaliste malgré tout conservé (cette passion pour le réel dans toute sa matérialité, jusqu’à en oublier tout récit).

 

Banditi a Orgosolo en VO.

Dernière nuit à Milan Andrea Di Stefano / 2023

Franco Amore est un policier qui, en 35 ans d’une honorable carrière, n’a jamais tiré sur personne. Mais sa dernière nuit de service sera plus longue et plus éprouvante qu’il ne l’imagine…

Légers spoilers.
 

Comme pas mal des films populaires italiens récents, Dernière nuit à Milan a du mal à se départir d’une surcouche de vulgarité et de clichés (l’univers mafieux et son lot de magouilleurs, son flic taiseux et sa femme vénale, ses appartements riches et criards, ses plans clinquants au drone…). Le film a cependant plus dans le ventre que ces archétypes, et révèle tout son potentiel lors d’une remarquable séquence centrale, celle de la longue virée en voiture : tendue et économe, rigoureuse, elle commence comme une sorte de jeu d’échecs pour finir en chaos nocturne halluciné. La suite, sans démériter, doit se dépatouiller avec un personnage féminin déplaisant, une résolution peu crédible, et les banalités du lyrisme policier (on peine à partager l’élégie du flic honnête quand celui-ci, à la base, a accepté un poste au sein de la mafia). Bref, il y a du talent là-dedans, mais il est encore trop écrasé par les normes du polar mafieux, auxquelles le ton et la personnalité du film semblent tout inféodés.

 

L’Ultima Notte Di Amore en VO.

Profanazione Eugenio Perego / 1924-1926

Pour sauver son frère prodigue de la disgrâce, Giulia se donne au meilleur ami de son mari et se retrouve enceinte…

Spoilers.
 

Ce récit d’une paternité remise en question me donne l’occasion, pour la première fois sauf erreur, de découvrir un muet italien des années 20. Et la surprise est qu’il n’y en a pas vraiment : comme dans leurs années 10, on est toujours dans des récits construits autour d’un personnage féminin central au visage contemplé ; et si la mise en scène est ici plus adaptée au montage classique, on reste de plein pieds dans le drame bourgeois qui régnait encore dix ans plus tôt, avec tout ce que cela comporte de morale douteuse : l’importance patriarcale de la vraie filiation, qui aboutit à cette conclusion faussement magnanime qui ne tient qu’à un pari (aimez les deux, comme ça vous serez sûr d’aimer la vôtre). Le film reste par contre plaisant pour la façon dont il reste fixé à ses personnages et à leurs visages, à leurs émotions, au travers des situations humainement violentes et des tourments qui en découlent (tout le passage du viol, notamment, est assez fort, celui du rejet d’une des filles également). Il y gagne une certaine épaisseur mélodramatique, qui fait oublier l’artificialité ou la maladresse de ses rebondissements et retournements.

 

Les Camarades Mario Monicelli / 1963

À la fin du XIXème siècle, dans une fabrique textile de Turin, les ouvriers, soumis à un rythme de travail infernal, voient se multiplier les accidents…

Légers spoilers.
 

Devant ce grand portrait d’usine on se dit qu’on a en fait rarement vu ça, au cinéma : le travail ouvrier de masse regardé avec attention, vu depuis la pratique des travailleurs sous le poids de l’imposante machinerie, sans pourtant en passer par le filtre idéalisé d’une utopie mécaniste soviétique. Le film de Monicelli est assez saisissant pour ça, et plus généralement pour ses portraits d’ensemble du corps ouvrier, pour sa manière de montrer comment une grève se rate d’abord, se réajuste, se transforme – ses meilleures séquences (celle du train, celle de la charge finale) sont celles mettant en scène le groupe. En bon film populaire italien des 60’s-70’s, Les Camarades vient fouiller la merde là où ça fait mal, ne se penchant pas tant sur l’opposition ouvriers/patron que sur celle, plus pernicieuse, entre intellectuels et ouvriers au sein de la même cause. Il en ressort un portrait néoréaliste humainement ingrat, qui n’est définitivement pas came, mais dont je ne peux que reconnaître la qualité.

 

I compagni en VO.

Le Bal Ettore Scola / 1983

Cinquante ans de danse de salon en France, des années 1930 aux années disco…

Quelques spoilers.
 

Le Bal prouve qu’un concept n’est rien sans le regard qui va avec. Et de fait il ne reste que ça, dans ce film : un pitch, un concept, dont Ettore Scola au fond ne sait pas vraiment quoi faire. Dès l’ouverture repoussante et misanthrope, où chaque personnage est d’emblée réduit à un unique trait caricatural qui ne le quittera plus (et qu’il gardera même d’une époque à l’autre, dans toutes ses incarnations, sans possibilité d’évoluer), on se demande ce que le film a bien à dire. Et c’est tout le problème : de ces différentes époques qui défilent, se résumant à des signes référentiels ultra-sommaires (tel type de musique, tel types de costumes…), le cinéaste n’a rien à raconter, aucun point de vue à faire valoir sinon celui consistant à en souligner les normes. Il fait défiler les clins d’œil (ha oui Jean Gabin, ha oui les blousons noirs…) comme on pointe dans une sorte de catalogue nostalgique consensuel, se limitant au plus petit dénominateur commun possible entre les spectateurs. L’absence de dialogues, qui devrait ouvrir aux milles possibilités d’une narration muette, déçoit également à nuancer un tant soit peu ce tableau… Le Bal se sauve vaguement par la fluidité de son geste (les allers-retours entre salles et toilettes, les jeux d’échanges entre danseurs), mais n’amènera ses personnages-pantins nulle part, n’arrivant presque jamais à les faire vivre – cruauté, par exemple, de voir que cette jeune fille à lunettes, simple gag ambulant, n’aura jamais droit à sa danse. Bref, immense déception après Nous sommes tant aimés : ici, la comédie italienne agonise dans ce qu’elle avait de pire – comme cette excellente critique le résume plus simplement, nous sommes là devant un film de vieux con.

 

Ballando, ballando en VO.