Valérian et la Cité des mille planètes Luc Besson / 2017

Valérian et Laureline forment une équipe d’agents spatio-temporels chargés de maintenir l’ordre dans les territoires humains. Mandaté par le Ministre de la Défense, le duo part en mission sur la cité Alpha – une métropole spatiale en constante expansion, où des espèces venues de l’univers tout entier ont convergé au fil des siècles…

Un conflit d’intérêt avec la Cité du cinéma fait que ce texte, écrit en octobre 2017, a longtemps été caché dans les tréfonds de ce blog, façon œuf de Pâques pour les plus curieux… Ce conflit d’intérêt n’étant plus d’actualité, le revoici donc !
18 octobre 2017 à 10h49

 

Le cas de ce film raisonnablement sympathique, mais surtout de sa réception houleuse, sont terriblement symptomatiques de la cinéphilie de l’époque.

Il y a tant de choses qu’on peut détester dans le cinéma de Besson : sa vulgarité au grand angle, son recyclage opportuniste des modes du moment, sa façon de se contenter de clichés (la scène du marché en offre un festival : touriste forcément gros et suant, guide forcément outrancier et efféminé…). Tout est là, mais s’arrêter à ce vernis de surface (dont les productions Europacorp, malheureusement, se contentent bien souvent) a toujours empêché la critique de voir ce qu’était aussi la singularité de Besson cinéaste, la bizarrerie qu’il représente dans l’industrie française – une industrie dont les tentatives mainstream ne font qu’hurler un désir maladif de « faire comme les américains », et une incapacité crasse à y parvenir.

La filmographie de Besson au contraire, jusque dans la puérilité de certains de ses choix, est un cinéma peuplé de réflexes instinctifs, de marottes personnelles (un rapport candide à la SF, une obsession pour l’innocence féminine…), débarrassé de complexes ou de surmoi cinéphile encombrants. Ses films les plus mauvais (sa dernière décennie fut un désastre) relèvent davantage de la facilité, du désinvestissement ou du cynisme, que d’une inaptitude à singer le modèle hollywoodien.

Ces particularités ne garantissent en rien la qualité des films, mais suffisent à recalibrer le goût du blockbuster US, quand bien même Valerian, sur le papier, en reprend tous les canons (déchaînement des moyens au détriment de la suggestion, orgie de SFX, difficulté à se dépatouiller de schémas réacs…). Pour le dire autrement : sous l’apparence d’un film éminemment générique, essentiellement pilleur et compilatoire (de modes, de recettes, d’œuvres ayant cartonné au box-office), Valerian, par certains de ses réflexes, reformule davantage le blockbuster que bien d’autres projets plus soignés et aboutis que lui.

Prenons par exemple la surabondance propre à ce genre de productions : poussée au bout de sa logique, elle devient ici un outil de dépaysement, avec les étrangetés narratives que cela implique (un nouvel environnement et une nouvelle situation toutes les cinq minutes). Le fait d’opter pour un registre merveilleux digne d’un sapin de noël, et de confronter ce merveilleux à deux personnages cyniques, presque « trop » jeunes, à la beauté acide, crée des rapports étranges dont l’intérêt dépasse largement la qualité de leurs échanges dialogués. Les batailles sont étonnamment rares au profit des phases d’exploration, le ton est bien plus enfantin qu’adolescent… Et si le peuple indigène new-age du film est une tarte à la crème, sa transposition en réfugiés, évoluant dans un hangar grisâtre et sordide, est assez surprenante.

Alors forcément, l’indignation d’internet interroge, notamment ce refus suspect de reconnaître au film la moindre de ses quelques trouvailles. On objecte souvent que le scénario est nul : certes, il n’invente pas la poudre, les articulations sont foireuses, les dialogues inaboutis semblent sortir d’une V1. Mais l’ensemble est-il franchement plus tarte que ce que le blockbuster lambda propose, passée la question des finitions ? Qu’attend-t-on exactement : que, comme dans un Marvel, la thématique soit déclinée à coup de punchlines, en mode thèse-antithèse-synthèse ? On a vraiment que ça à foutre ? N’y a-t-il pas quelque chose de plus frais et agréable, dans ce récit où les situations s’enchaînent comme des cubes hétéroclites, inattendus ? Ne peut-on pas s’enthousiasmer de voir un film avoir d’autres priorités que de froncer les sourcils et tout peindre en noir, comme un ado se masturbant sur son auto-proclamée maturité ?

Ce que la critique US ou le public français reprochent au film, ce ne sont pas seulement les tares habituelles du cinéma de Besson (sa grossièreté, par exemple) : c’est aussi ce scandale de ne pas satisfaire les exigences d’un moule érigé en modèle (blockbuster sentencieux, à l’écriture et au ton verrouillés, vaguement ironique et méta, exhibant son travail et ses thématiques comme un premier de la classe), où ce qu’un film a à offrir ne peut plus se juger autrement que selon les normes d’un champ d’action artistique au périmètre bien défini – et dont on se demande bien ce qu’il a de légitime à être devenu le mètre-étalon de l’époque. C’est particulièrement parlant pour le choix de De Hann, qui n’est pas pire acteur qu’un autre, mais qui a simplement le malheur de ne pas être le simili Han Solo attendu par un public de mecs soudain paniqués de ne pas retrouver, à l’image, la virilité de leur petit modèle paternel…

Entendons-nous bien, Valerian n’a rien d’un grand film, et en temps normal rien ne pousserait à faire l’éloge de ce produit inégal, parfois embarrassant, souvent fainéant, où candeur et cynisme se mêlent allègrement. Mais il reste qu’il est par la force des choses, dans un paysage que Marvel et sa horde de cinéastes zombies ont réduit à un champ de ruines, une sorte d’oasis.

 

Lynx Laurent Geslin / 2021

Au cœur du massif jurassien, un lynx boréal cherche une femelle…

Quelques spoilers.
 

Les codes du documentaire animalier mainstream (tels qu’on les connaît en France depuis les films de Jacques Perrin) ont du mal à coller à un sujet aussi peu spectaculaire que les aventures d’un gros chat dans les montagnes françaises – montagnes qui paraissent surtout passablement vides. La voix-off à la première personne, narrant les difficultés du réalisateur (« ça fait deux mois que je n’arrive pas à voir le lynx »…), essaie bien de faire de cette faiblesse une force, en faisant de la frustration un modeste outil narratif. Mais ça aboutit à des contradictions : difficile par exemple d’avaler ce découpage de documentaire animalier familial, ces champ-contre-champs ostensiblement fabriqués, quand une voix-off personnalisée vous assure en même temps qu’elle a pris ce moment sur le vif…

Sur la longueur le film parvient, sans qu’on sache trop si c’est volontaire, à assumer le côté fondamentalement pingre et rare de son matériau visuel. Le numérique assez plat et terne, manquant singulièrement de volume, ou le cadre qui ne parvient à filmer ces animaux qu’à travers plusieurs couches de branchages, viennent finalement souligner ce qu’est une vie de camouflage animalier, face à ces bêtes qu’on peine parfois à distinguer du décor. Le côté ingrat des lieux, peu apte à doper l’imaginaire (territoires forestiers vides d’animaux autres que de petite taille, ville toute proche dont les routes traversent le cadre…), n’est pas non plus incohérent avec cette histoire de lignée maigre aux progénitures peu à peu mises à mort, ou avec cette manière d’intègrer les humains (marcheurs, bûcherons, eux aussi capturés à la volée et de loin) comme s’ils faisaient partie de cet écosystème.

Il reste que le film manque singulièrement d’identité et d’ambition pour embrasser ces potentielles originalités, comme s’il n’osait pas tout à fait sortir du moule documentaire formaté compatible “Disney nature” (ou assimilé), dont il bégaie malgré lui tous les codes (musiques d’Armand Amar, grand vistas, mise en récit forcée) – critères face auxquels il paraît fatalement insuffisant. Une seule scène sort réellement du lot, de par sa relative radicalité : celle de l’intervention nocturne des scientifiques, mise en scène en une myriade de lampes de poches dans le noir, donnant à une simple opération de déplacement animal un caractère étrangement occulte et prédateur.

 

Tempête sur l’Asie Vsevolod Poudovkine / 1928

Baïr, un nomade, se rend au marché pour vendre une fourrure admirable. Une fois sur place, un acheteur européen l’oblige à la lui vendre pour une poignée de pièces, mais Baïr refuse…

Quelques spoilers.
 

J’avais laissé Poudovkine avec le lointain souvenir adolescent de son grand classique (La Mère), film qui m’avait surtout frappé par sa différence assez nette avec le travail des autres cinéastes soviétiques d’alors (Eisenstein, Dovjenko, Vertov…) : un film fait d’individualités (et non seulement de foules), de personnages (et non seulement de figures), un récit à péripéties (et non un succédé de tableaux)… Le tout accompagné d’un découpage classique, certes dopé aux idées de montage (multiplication des récits parallèles, collages allégoriques, excitation de la coupe aux moments de tension ou d’apothéoses…), mais qui n’était jamais vraiment remis en question dans ses fondements.

Force est de constater une nouvelle fois, devant Tempête sur l’Asie, que l’effort de propagande gagne à ce genre de compromis, quand bien même le film a les gros sabots politiques de tout film soviétique muet (atteignant ici un point comique par l’absence du moindre fondement historique au récit, l’URSS se contentant de copier/coller sa fable pré-écrite de révolte contre l’occupant capitaliste sur chaque peuple étranger, quitte à réinventer l’histoire de leur pays). Si l’ensemble paraît plus digeste que le film de propagande lambda, c’est aussi parce que Poudovkine favorise souvent des configurations qui permettent, en en passant par les personnages, d’explorer des émotions plus nuancées. Le face-à-face des impérialistes et de l’enfant Dalaï-Lama est par exemple plus qu’une scène satirique : on assiste certes à l’absurdité de cette image de bébé-Dieu et du calme pompeux que les visiteurs lui affichent, mais aussi à l’ambigu respect des conquérants face à une culture qui demande révérence pour maintenir les conditions diplomatiques de la domination, ou encore aux hésitations inquiètes parcourant les visages et à leur tentation de lire les gestes du bambin comme des réponses opportunes (sans compter l’ambigüité de Poudovkine lui-même, qui sous prétexte de dénoncer la collusion du religieux et de l’occupant, s’offre un bon quart d’heure de documentaire ethnologique fasciné par ces cérémonies).

Cette grande capacité expressive redonne ainsi du relief à tout ce que le programme de propagande pourrait avoir de gnian-gnian, permettant le dépliement de situations plus riches qu’elles n’y paraissent sur la papier : le corps blessé et entravé du héros permettra de très littéralement jouer de l’image d’un souverain marionnette ; un public féminin récurrent1 transformera plusieurs situations de pouvoir en spectacles ou représentations ; et la scène (littérale) sur laquelle atterrit Baïr, tout prêt à faire un carnage, semble à elle seule retourner le petit théâtre politique contre ses marionnettistes…

Plus généralement, les péripéties se grandissent des multiples effets de mouvements et de météo qui accompagnent les élans des personnages, dans l’idée entretenue d’un pays et de terres qui attendaient leur heure pour se soulever (jusqu’à ce beau final, malheureusement assez maladroitement articulé au récit). C’est là que Poudovkine est le plus à l’aise, dans ces grands espaces naturels où se déploie son lyrisme et ses superbes compositions, et que son profond vitalisme (notamment par sa passion évidente des visages et de leurs émotions, auxquels il consacre tant de temps2) empêche de virer à la vaine foire d’esthète. Le film a des défauts, des moments d’errance et d’ennui poli, et un dernier quart d’heure qui perd à s’être replié en intérieurs. Mais il parvient à impliquer le spectateur autant qu’à expérimenter, à réciter le catéchisme soviétique autant qu’à l’incarner – et en cela, par cet équilibre difficile à trouver, il réussit mieux sa mission que la plupart des films russes de la période.

Potomok Tchingis-Khana en VO.

 
 

Notes

1 • On notera ce tropisme soviétique bizarre qui doit toujours dépeindre le capitaliste via sa relation avec les femmes du monde, séductrices et intéressées par l’argent (ici la fourrure), vaines et sexualisées, vaines car sexualisées – contre des femmes russes travailleuses, combattantes, ou (comme ici) nourricières. Il est ainsi amusant de retrouver, chez les soviétiques et via ce détour, un exact compagnon au puritanisme US vis-à-vis de la sexualité…

2 • Notons que l’attention répétée pour ces visages autochtones redouble encore la dimension documentaire et ethnographique du film, qui ne peut évidemment en être le projet officiel, mais dont on sent bien qu’elle passionne Poudovkine.
 

Panique Julien Duvivier / 1946

Monsieur Hire est un homme que ses voisins jugent bizarre, voire inquiétant. Lorsqu’on retrouve le cadavre de Mademoiselle Noblet dans un terrain vague, les soupçons portent rapidement sur lui…

Quelques spoilers.
 

Il règne une sale odeur dans le cinéma français, au sortir de la guerre. Trois ans après Le Corbeau, voici un autre film occupé à filmer le bon peuple français en horde sauvage qui s’ignore, baignant dans un quotidien de sales petits commérages, prompt au jugement moral, aux effets de troupes, et à la tentation du lynchage.

On est évidemment tentés d’y voir l’ombre coupable de ce que fut la France occupée, et la misanthropie logique qui put en découler. Le film à ce titre se tient au croisement de deux époques : celle du réalisme poétique d’avant-guerre, dont il hérite les milieux populaires, les bons mots, les chansons de rue, l’ésotérisme et la fatalité, ou encore les parias (Hire sur les toits semble un écho de Gabin enfermé dans sa chambre face à la foule, dans Le Jour se lève) ; mais aussi l’ère naissante de Clouzot, de sa perfection technique et rythmique, de ses scénarios policiers implacables, du mal qui rôde partout et en chacun, des mécaniques sadiques broyant les personnages. Pour le dire autrement, au sortir de la guerre et sous ce nouveau regard, le cinéma français d’antan a soudain une sale gueule, comme démasqué et coupable, il n’a plus rien de charmant. Le cinéma de Duvivier est certes pessimiste par nature, mais c’est bien plus ici : il semble surtout difficile en 1946 de regarder encore ce peuple et ses oripeaux avec sympathie et bienveillance, de continuer à peindre ce flonflon quotidien comme inoffensif et bon enfant – d’où ce tableau de France populaire dont on aurait comme grippé la machine, qui continuerait à vide, se faisant soudain fanfare pénible, intenable.

Qu’est-ce qui fait alors que ce film, qui se présente comme une œuvre aussi ciselée qu’implacable, peine à susciter mon admiration ou mon adhésion ? Peut-être, au fond, parce qu’il s’installe ici une vision à la misanthropie trop totale pour ne pas paraître un peu satisfaite, fonctionnant sur une mécanique appliquée (jusqu’à sa chanson de fin à l’ironie fière) qui lui donne des airs plus roublards que viscéraux. Tout le monde est à jeter dans Panique, du Michel Simon pathétique et manipulable aux héros intéressés, sans parler des habitués ou de la foule où presque rien ni personne n’est à sauver. Ce qui n’empêche pas le film d’être très fort par moments – notamment dans son approche architecturale (la casbah de Pépé Le Moko, Duvivier la réinvente ici dans le dédale d’un Paris d’escaliers, de couloirs, manège enchevêtré de chambres donnant les unes sur les autres, de toits alambiqués où l’on fuit… Le modèle du décor à la Trauner semble être rentré en dégénérescence). Et puis il y a la forme d’un film ivre de sa propre mécanique d’horreur (ce manège au mouvement inlassable, ces mouvements de foule, la violence de la scène aux auto-tamponneuses) qui sait à l’occasion filer quelques claques, à défaut de tout à fait convaincre.

 

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)

Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)

Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)
Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)

Notes sur les films vus #26 #26

Illusions perdues • Xavier Giannoli (2021)
Le Château de la pureté • Arturo Ripstein (1973)
Julie (en 12 chapitres) • Joachim Trier (2021)
Drive my car • Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Anand • Hrishikesh Mukherjee (1971)
Le Sommet des Dieux • Patrick Imbert (2021)

Kaamelott : Premier volet • Alexandre Astier (2021)
Battle Royale 2 : Requiem • Kinji Fukasaku (2003)