Notules # 11

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Manchester by the sea Kenneth Lonergan USA 2016
Personal Shopper Olivier Assayas France 2016
Paterson Jim Jarmush USA 2016
Sully Clint Eastwood USA 2016
Juste la fin du monde Xavier Dolan Canada 2016
Kill your friends Owen Harris Royaume-Uni 2015
Kids in Love Chris Foggin Royaume-Uni 2016
Fata Morgana Werner Herzog Allemagne 1971
Southland Tales Richard Kelly USA 2006
Deux sœurs Kim Jee-Woon Corée du Sud 2003
Les Jours et les Nuits Henry Barakat Égypte 1955

Une Question de vie ou de mort Michael Powell & Emeric Pressburger / 1946

Un pilote britannique survit miraculeusement à un crash en mer. Il retrouve alors l’opératrice radio américaine avec laquelle il était en contact, avant de sauter d’avion. Mais un messager de l’au-delà vient le prévenir que sa survie n’était qu’une erreur…

Légers spoilers.

Devant le large tribunal céleste qui clôt le film, où l’humanité réunie se résume toute entière en soldats, capitaines ou infirmières, en anglais et en américains, et où les réquisitoires nationalistes bégaient la propagande qui a sévi durant cinq ans, il apparaît soudain très crûment combien la seconde guerre mondiale est la matrice du cinéma de Powell et Pressburger.

Pas seulement parce qu’elle fut le cadre forcé de leurs premiers films (certains furent des commandes d’État, comme c’est encore le cas ici – il faut voir le kidnapping scénaristique que subit le dernier acte). Cela va plus loin : le conflit mondial et son folklore constituent un univers à part entière, littéralement figé aux cieux pour toute éternité, débattant éternellement des mêmes questions dans le confort ouaté d’un noir et blanc préservé (que la couleur, sur Terre, commençait alors doucement à chasser des écrans). De la rencontre amoureuse par radio militaire, au périscope du docteur qui évoque tant celui d’un sous-marin, en passant par ce registre des pertes qu’on tient aux portes du paradis : tout est à jamais bloqué dans la guerre.

Ce statisme se retrouve dans la forme-même du film : ce drame teinté de merveilleux n’est pas sans évoquer les films de Noël, dorés de technicolor comme une boule sur le sapin, déjà calibrés pour les diffusions télévisées annuelles. Et de fait, rarement un film de Powell et Pressburger n’aura semblé si facile dans ses enjeux, s’abandonnant à la maîtrise savante du duo avec si peu de résistance, simplement occupé au ludisme du pitch. On prend évidemment plaisir à explorer cette double diégèse et ses règles, mais c’est un plaisir sans ampleur, limité – les cieux de carton-pâte sont bien peu évocateurs (et leur bureaucratie paradisiaque, déjà éculée), s’accompagnant d’effets paresseux, comme cette horripilante caricature de noble français. Plus encore, jamais un film de Powell et Pressburger n’a paru si chaussonnier et réactionnaire, inconsciemment réactionnaire, d’emblée daté dans sa vision d’un monde désespérément centré sur l’entresol masculin et l’Angleterre.

Et pourtant, si l’on veut dérouler jusqu’au bout la pelote des sensations que procure ce film, il faut bien reconnaître que c’est là, dans cette calcification du film de noël, que celui-ci sait retrouver une part de mystère : en se présentant à l’adulte qui le découvre comme une instantanée madeleine de Proust, comme un film qu’il aurait vu petit, d’emblée chargé de nostalgie. Il se loge dans ces façons figées du film familial, comme on le dirait des manières étranges d’un enfant trop sage, une sorte de surréalisme doux : par exemple, sous l’allure mécanique d’un récit inoffensif et confortable, les péripéties évoluent à la manière d’une logique d’enfant, sans contexte très précis (l’armée et le commandement souvent cités, jamais montrés ; le monde réduit à un village et à une table d’opération ; les personnages qui se font immédiatement confiance, qui semblent se connaître depuis toujours, notamment via cette romance qui débute tout de go). Le monde réel, baigné dans l’intimité inquiète d’un technicolor doux-amer, et peuplé de visions doucement ésotériques (l’enfant nu sur la plage, le héros endormi au milieu des livres), se présente au final comme une expérience plus mystérieuse à vivre que la montée promise au ciel… À son corps défendant, il se noue des sensations bien étranges dans les recoins du petit film de Noël.

A Matter of Life and Death ou Stairway to Heaven en VO. [extrait]

Sous les toits de Paris René Clair / 1930

Albert, un chanteur des rues, habite dans une chambre sous les toits de Paris. Il rencontre la belle roumaine, Pola, dont il tombe amoureux. Mais son grand ami Louis, et le truand Fred, tombent aussi sous le charme de la jeune fille…

 

Il est toujours frappant de voir combien le son, chez certains cinéastes du début du parlant, fut pensé non pas comme une évolution naturelle, comme la prochaine étape logique d’une réalité mieux capturée, mais comme un “matériau à exploiter” sommé d’avoir une valeur artistique – sous peine de se voir refusé l’entrée. Un peu comme la couleur, lorsqu’elle se généralisa dans les années 60, sembla parfois devoir montrer patte blanche, ne pas avoir droit de se fondre dans le décor, forcée de justifier son existence par une expressivité constante…

René Clair a un rapport assez sévère au dialogue, n’en usant que parcimonieusement. Mais c’est une surprise de voir que face au son, son cinéma n’est pas défiant (comme put l’être celui d’un Chaplin, par exemple). Au début des années 30, les inserts de dialogues épars témoignent souvent d’une maîtrise technique encore déficiente : leur intrusion est gauche, le rythme est en recherche. Chez René Clair, au contraire, l’intermittence du dialogue est pleine de grâce – la parole disparaît quand on ferme une porte vitrée, puis réapparaît hors-cadre, se transforme en chant, qui se perd lui-même en musique de film ; ailleurs, dans une scène toute noire, c’est le dialogue seul qui nous sert de torche… Ravissement des aléas du son, qui glisse à l’écran comme entre les mains d’un prestidigitateur.

Cette libre circulation sonore est la meilleure manière, pour le film, de parler du peuple. C’est que le Paris que dépeint Clair, s’il répond certes déjà à la complaisance popu qui fera la marque du cinéma français, est avant tout affaire de réseau : les sons et les personnages circulent d’un appartement à l’autre, d’une fenêtre à la ruelle, tout se croise. Le quartier semi-piéton, enclave dans laquelle le plan d’ouverture plonge comme au fond d’un récif, est un grand terrain de jeu commun où la communauté, pourtant jamais convoquée par le scénario (pas d’enjeux de groupe, peu d’entraide), resplendit de tous ses feux. La libre circulation du son et ses métamorphoses expriment alors une idée difficile à expliquer : quelque chose comme la grâce du peuple, de par la variété et la plasticité de ses formes d’expression, de par ses humeurs changeantes (complicités et rivalités, amours et amitiés…) qui, par le son, varient aussi facilement que la météo. Le dialogue agité de deux bagarreurs, par exemple, se transforme tout naturellement en douce pantomime musicale, laissant l’image chanter de manière lunaire le conflit en cours, avant de le restituer au dialogue une fois l’affaire apaisée.

Cet art sonore funambule n’est pas inédit (il évoque volontiers Tati). Mais ce qui reste en bouche, dans cette étrange rencontre entre les derniers feux de l’avant-garde muette et les débuts du cinéma classique parlant, c’est surtout le lié du geste, son aisance et sa bienveillance, cette surprise de ne pas y sentir le mépris (pour les histoires, pour le public populaire aimant ces histoires…) qui suintait des films impressionnistes muets : il est surprenant, tout bêtement, de voir un film à expérimentations être aussi doux.
 

Notes sur les films vus # 10

Shanghaï Express • Josef von Sternberg (1932)
Rester vertical • Alain Guiraudie (2016)
Halloween • John Carpenter (1978)
La Perle • Emilio Fernández (1947)
La Vie au Ranch • Sophie Letourneur (2009)
Nocturama • Bertrand Bonello (2016)
Spotlight • Tom McCarthy (2015)
Des êtres dans la nuit d’été • Valentin Vaala (1948)

Notes sur les films vus # 10

Shanghaï Express • Josef von Sternberg (1932)
Rester vertical • Alain Guiraudie (2016)
Halloween • John Carpenter (1978)
La Perle • Emilio Fernández (1947)

La Vie au Ranch • Sophie Letourneur (2009)
Nocturama • Bertrand Bonello (2016)
Spotlight • Tom McCarthy (2015)
Des êtres dans la nuit d’été • Valentin Vaala (1948)

Notes sur les films vus # 10

Shanghaï Express • Josef von Sternberg (1932)
Rester vertical • Alain Guiraudie (2016)
Halloween • John Carpenter (1978)
La Perle • Emilio Fernández (1947)
La Vie au Ranch • Sophie Letourneur (2009)

Nocturama • Bertrand Bonello (2016)
Spotlight • Tom McCarthy (2015)
Des êtres dans la nuit d’été • Valentin Vaala (1948)

Notules # 10

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Abbatoir 5 George Roy Hill USA 1972
La Porte du diable Antohny Mann USA 1950
Conan le barbare John Milius USA 1982
Histoire d’une femme Eugenio Perego Italie 1920
Deux étoiles dans la voie lactée Shi Dongshan Chine 1931
L’Histoire officielle Luis Puenzo Argentine 1985
D’une pierre deux coups Fejria Deliba France 2016
Frantz François Ozon France 2016
Clash Mohamed Diab Égypte 2016
Aquarius Kleber Mendonça Filho Brésil 2016
Instinct de survie Jaume Collet-Serra USA 2016
Miss Peregrine et les enfants particuliers Tim Burton USA 2016
Where to Invade Next Michael Moore USA 2016
L’Âge de glace 4 : La Dérive des continents Steve Martino et Mike Thurmeier (Blue Sky) USA 2012
Bastille Day James Watkins USA 2016
Mother’s day Gary Marshall USA 2016

La Traversée Elisabeth Leuvrey / 2006-2013

Chaque été, ils sont nombreux à transiter par la mer entre Marseille et Alger. Des voitures remplies jusqu’au capot, des paquetages de toutes sortes, des hommes chargés de sacs et d’histoires.

 

C’est un bout de dialogue, dont on ne connaîtra pas la fin. Puis arrive un groupe, dont on prend la conversation en cours, mais qu’un son de sirène navale dérange, et nous voilà déjà partis ailleurs… Le film d’Elisabeth Leuvrey ne se pose jamais réellement : à l’image des passagers rencontrés, il flotte. Entre deux moments, deux situations, s’arrêtant rarement complètement pour une scène qui ferait son chemin d’un bloc, du début à la fin, qui taperait du poing sur la table.

Ce flottement narratif, qui pourrait agacer, se trouve être la force du film – et le meilleur arrachement possible au format télévisuel, qui guette ça-et-là comme une mauvaise ombre (image vidéo trop lisible, pitch tout offert au thema Arte, absence de coup de folie qui donnerait soudain à l’œuvre une autre dimension). Le sujet de la double-nationalité, qui court sur toutes les lèvres rencontrées, pourrait bouffer le film à la force de ses débats : la caméra n’en serait alors plus que le servile entremetteur. Mais le papillonnage continuel du montage, qui finit par confondre les voyages aller et retour en un vaste entre-deux-rives, concentre notre regard ailleurs : sur le monstre qui trimbale tous ces gens, le bateau lui-même, monde autonome flottant au milieu du néant.

Au cœur de la nuit, un passager confesse son incapacité à se sentir chez lui dans les deux pays qui sont les siens : il faudrait un troisième monde, dit-il, pour les gens comme lui. C’est ce troisième monde qu’invente le documentaire : un monde flottant où deux identités se superposent, comme deux réalités parallèles. Le bleu immense de l’océan, au-delà d’offrir au film des plans sublimes au tractopelle, confère à chaque petite anecdote, à chaque petite conversation filmée, une résonnance mythique qui donne au bateau entier des airs d’allégorie millénaire. Les passagers, cette génération déchirée entre France et Algérie, en apparaissent comme les figures maudites (qu’une discussion animée, en fin de film, condamne à encore cent ans de solitude), humains perdus dans les limbes d’un interminable intermède historique, qui n’en finit plus de ne pas cicatriser. Ces bi-nationaux ne semblent nulle part ailleurs mieux chez eux que sur ce cargo, et au fur et à mesure des confessions, cet univers hybride, ce navire plein de croisements et de souvenirs, finit par ressembler au monde intérieur de chacun d’eux : isolé du reste des hommes par un infranchissable néant bleu.

 

• Le film existe en deux versions : l’une, de 55 minutes, diffusée à la télévision en 2006 ; l’autre, de 72 minutes (69 minutes en 25 i/s), sortie en salles en 2013. C’est cette seconde version qui est ici chroniquée.