Alibi.com 2 Philippe Lacheau / 2023

Après avoir fermé son agence Alibi.com et promis à Flo qu’il ne lui mentirait plus jamais, la nouvelle vie de Greg est devenue tranquille, trop tranquille…

 

Alibi.com 2 réinvestit son pitch d’entreprise mythomane. On a beau se prendre, dès les premières secondes, toute la vulgarité du cinéma de la bande à Fifi dans la gueule (les filles aux seins qui pointent de voir un mec parader en voiture, la copine qui essaie de réveiller son copain par un strip-tease…), on ne peut que capituler devant la générosité comique du résultat. Non content de mélanger les registres (comique de situations, comique de dialogues, comique visuel – jusqu’à une scène d’action héritée de Kingsman), le film aligne une idée par plan. Tout ça reste engoncé dans une grande normativité (on se croirait dans les décors de la production TF1 de base, avec les enjeux de couple qui vont avec) : dénué d’ampleur ou de grâce (voir la platitude des moments “émotion”), le film s’oublie aussi vite qu’il s’est vu. Mais si toute comédie française pouvait témoigner d’un tel degré d’investissement, ce serait déjà un miracle.

 

Les Têtes givrées Stéphane Cazes / 2023

Dans un collège au pied du Mont Blanc, les élèves de SEGPA peinent à entrevoir un avenir positif. Pour les motiver et les faire rêver, Alain, leur professeur, organise une sortie surprenante et périlleuse dans les entrailles d’un glacier…

Quelques spoilers.
 

Cette comédie dramatique française des plus génériques reprend un schéma balisé et sans surprise (un prof non conventionnel redonne confiance à une classe difficile). Sans ambition, le film appuie un à un sur les boutons d’endorphine du spectateur (tel jeune reprend confiance sous nos yeux, telle méthode d’enseignement marche comme attendu, la nouvelle génération bouscule la vieille, le méchant maire est contredit)… Thoret, sur ce point, avait raison : le genre secret de la comédie française, c’est le merveilleux. On voit bien ici comment, pour faire vire un canevas si prévisible, le film se doit d’accentuer l’irréalité de la chose, allant mettre en scène un prof immature et irresponsable (limite psychopathe, avec ses portraits affichés au mur – son rire final pourrait être celui d’un joker), en mettant en avant un but qui concrètement ne sert à rien (misère de l’impensé des mises en scènes académiques : copier/coller par automatisme ce fameux plan de drone final qui clôt n’importe quel film français mainstream, et souligner par là-même, involontairement, combien l’initiative de ce petit carré de toile ridicule sur glacier géant est anecdotique). Ça reste pas méchant, et correctement incarné.

 

Un petit miracle Sophie Boudre / 2023

L’école dans laquelle Juliette enseignait a brulé, et sa classe unique va devoir être dispatchée aux quatre coins du département. Pour éviter cela, elle propose une solution surprenante : installer sa classe aux Platanes, la maison de retraite locale…

Légers spoilers.
 

Un petit miracle, récit standard et didactique à visées juvamine (une école primaire s’installe dans une maison de retraite), est tout de même un peu réveillée par un comédien (Jonathan Zaccaï) à la présence inhabituelle dans ce genre de productions. Ce n’est pas si mal mené mais académique, et toujours sur ce même registre improbable (l’Ehpad est un palace, même si le récit évoque régulièrement la difficulté des conditions de travail pour donner le change). On note au passage, comme dans Les Têtes givrées, combien la fiction française valorise le fait de faire fi des normes et des règles pour créer des situations irresponsables et dangereuses qui “en valent le coup” : ce tropisme américain de l’individu changeant les choses par la seule force de son audace, seul contre les lois et leurs carcans oppressifs, semble avoir déteint chez nous.

 

Être prof Emilie Thérond / 2019

Trois institutrices à différents endroits de la planète se battent au quotidien pour transmettre leur savoir, malgré les conditions difficiles…

 

Autre visage du film mainstream français : le documentaire humanisto-carte-postale TV-compatible. Être prof est une sorte de suite spirituelle à Sur le Chemin de l’école (des situations scolaires difficiles et insolites aux quatre coins du monde, marquées par l’abnégation d’enseigner ou d’apprendre). Le film, cette fois encore, n’a de documentaire que le nom : dans ce produit France Télévisions propret, chaque situation est tautologique, l’application d’un concept qu’on comprend d’emblée et dont on attend la partition de pied ferme (voici le moment où l’instit va dire à la mère que de ne pas mettre sa fille au collège, c’est mal ; ensuite, on voit la mère entendre que c’est mal ; enfin, on sort de la scène en se disant que c’est vraiment bien que la fille aille au collège). Quand le sens en arrive à être aussi univoque et verrouillé, sans que rien d’autre n’advienne dans le plan, savoir ce qui est vrai ou rejoué, installé ou fortuit, n’est plus vraiment un enjeu : il ne reste que le diaporama d’un message appliqué.

 

Maestro(s) Bruno Chiche / 2022

Denis Dumar est devenu un chef d’orchestre renommé, comme François, son père. L’un et l’autre se ressemblent beaucoup mais ne parviennent pas à communiquer, d’autant que leur travail les met en concurrence…

Légers spoilers.
 

Les standards du cinéma populaire français traversent n’importe quel genre. La facture narrative et visuelle de Maestro(s), ou encore la façon dont il est produit, évoquent ainsi les normes de la comédie française (univers bourgeois allant de soi, anonymat de la forme, absence d’ambitions, stars au centre du projet…) ; pourtant, le film n’est pas une comédie du tout. On s’étonne même qu’il soit tout entier construit autour de personnages aussi aigres (père comme fils), dans un récit qui n’avance qu’à coups d’invraisemblances (l’erreur que la Scala refuse de réparer d’elle-même, le dénouement qui kidnappe le plus grand orchestre du monde pour résoudre un problème familial). Ce milieu aux vastes et riches appartements décrit comme naturel, où l’on s’offre des billets d’avion comme on irait acheter le pain (c’est une production “Vendôme films”…), n’aide certes pas beaucoup non plus.

 

Les Choses simples Eric Besnard / 2023

Vincent est un célèbre entrepreneur à qui tout réussit. Un jour, une panne de voiture sur une route de montagne interrompt provisoirement sa course effrénée…

 

Bien que lorgnant plutôt vers la comédie dramatique, Les Choses simples n’en repose pas moins sur les ressorts typiques de la comédie française facile (opposés qui se rencontrent), comme en témoigne d’ailleurs son titre hautement programmatique. Si Gadebois est bon acteur, on est fatigué de le voir toujours jouer la même partition de géant sensible ; Wilson, quant à lui, n’arrive jamais à sortir son personnages d’une impression de fausseté et de superficialité irritante, même quand il est censé parler vrai. Le film, parsemé de moments gênants (la déclaration d’amour répétée entre les deux hommes), est un petit produit pas honteux mais totalement onaniste : on y regarde bien content l’homme moderne se faire dire la leçon que décidément ma bonne dame, ce monde va trop vite et que la nature où l’on travaille de ses mains, c’est bien – se dit le spectateur avant de quitter la salle en rallumant son smartphone.

 

Distant Voices, Still Lives Terence Davies / 1988

Dans les années 1950, à Liverpool, une famille se prépare pour le mariage de sa fille aînée. Cette cérémonie est l’occasion pour la fratrie de se souvenir de leur père, personnage violent…

Légers spoilers.
 

Nous vénérons les lieux abhorrés », confiait la voix-off de Terence Davies dans Of Time and the City, son documentaire sur Liverpool. Ce paradoxe, celui d’une abyssale nostalgie pour une période pourtant noire et malheureuse, mais qui restera aimée car elle fut terre d’enfance, explique sans doute la profonde singularité de ce film qui, dans sa première moitié centrée autour d’un père violent (“Distant voices”), ressemble à une séance d’hypnose. Davies fait s’entrechoquer les strates de souvenirs (dialogues, chansons, visions, moments) avec une virtuosité feutrée, comme une conscience hagarde qui errerait dans les ruines de la mémoire, parmi ces maisons ouvrières semblables que la lente caméra et ses travellings parcourent comme un train fantôme. Les images et moments prennent la forme de souvenirs imprimés en tête, dans d’étranges mises en scène où les personnages, gênés et figés face à la caméra comme sur une vieille photographie, semblent se demander ce qu’ils font là.

Le film, malheureusement, a plus de mal à trouver une forme, et une raison profonde, à sa seconde partie plus apaisée (“Still Lives”) : quand il doit parler au présent (celui de la vie des personnages devenus adultes), Davies n’a en fait plus grand-chose à dire. Son royaume est celui du souvenir, et cette chronique directe plus lumineuse (à l’image de ces fondus au blanc un peu kitchs), malgré plusieurs beaux moments et quelques belles saillies d’humour, ne parvient pas vraiment à se trouver une destination (comme en témoigne d’ailleurs son titre : “still”), trompant son ennui sédentaire par un amas de chansons devenues omniprésentes et un peu pénibles. L’ensemble constitue donc un film semi-réussi, mais le cinéma de Davies, au style délicieux et faussement académique, séduit grandement – et ajoute un regard singulier de plus au coffre aux trésors d’un Royaume-Uni qui décidemment, dans ces années 80 et 90 (Comrades, Orlando, Watership Down, Maurice…), recelait bien des merveilles.

 

TITRE en VO.

Aftersun Charlotte Wells / 2023

Sophie se remémore les vacances d’été passées avec son père vingt ans auparavant : les moments de joie partagée, leur complicité, et la menace qui planait au-dessus de ces instants précieux…

Spoilers.
 

J’ai bien du mal à juger d’Aftersun, car si le film m’a semblé à la hauteur de sa réputation, il m’a aussi laissé sur le bas-côté, et ce pour une raison simple : dès les premières minutes, son sujet profond m’a semblé évident, trop évident, comme une révélation devinable et trop lourdement annoncée – or ce sujet “évident”, je l’ai en fait très probablement inventé, puisque je suis semble-t-il le seul à avoir compris le film de Charlotte Wells ainsi.

Ce sujet que j’ai vu au cœur d’Aftersun, c’est celui de l’inceste – qui m’a semblé inscrit (de manière presque clichée, en fait) dans la forme-même d’un film qui suggère dès l’ouverture un lourd trauma sous le mensonge souriant des vidéos familiales. Tout m’a semblé pointer dans cette direction : ouvrir le récit sur le malentendu d’un lit pour deux à l’hôtel (lit laissé à l’enfant, mais dans lequel le père viendra finalement prendre place nu), ce père qui s’excuse « pour hier » et sa fille qui refuse soudainement le contact d’une crème solaire, l’inhabituelle attention de la caméra aux contacts physiques pour un film anglo-saxon, ces visions cauchemardesques de danse dont les sons de respiration lourde évoquent l’acte sexuel, la vision intrusive (et imaginée ?) du père dérangeant le premier baiser de sa fille avec un garçon – et puis cette scène surtout, où le personnage penché sur sa fille la caresse, et où la caméra sort de la chambre, continuant à filmer de derrière la porte alors que la musique se dérègle, comme s’il était en train de s’y passer quelque chose de grave.

Bref, devant tout cela, je me demandais constamment si la réalisatrice était en train de jouer le jeu de pistes (disséminant les indices, construisant les scènes à cette seule intention), ou si elle voulait explorer avec nous une affaire déjà entendue par tous, déplier les milles nuances d’un rapport à la fois affectif et destructeur, et la difficulté pour l’adolescente à démêler ces choses (confusion ici particulièrement bien rendue : quoiqu’on y lise, la relation père-fille est à la fois solaire et douloureuse, tendre et emplie d’un malaise triste). Devant ce qui s’avère au final, et de l’avis de tous, une “simple” histoire de dépression et de suicide, j’ai du mal à rebours à recomposer mon jugement critique. Reste en tout cas la sensation marquante d’un trouble doux, et un talent que je ne peux que constater, même s’il est encore empêtré dans les obligations à fermer toutes les boucles symboliques (cette scène de danse finale explicitant inutilement les scènes de boîtes de nuit), et qu’il joue un peu trop la sécurité festivalière d’une approche “délicate”. Aftersun témoigne, en tout cas, d’une ampleur émotionnelle le distinguant sans problèmes du tout venant du jeune cinéma d’auteur.