Notules # 15

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Lettre William Wyler USA 1940
L’Obsédé William Wyler USA 1965
Palombella rossa Nanni Moretti Italie 1989
Au feu les pompiers ! Miloš Forman Tchécoslovaquie 1968
Les Trois Âges Buster Keaton USA 1923
Le Spécialiste Sergio Corbucci Italie 1969
D’où viens-tu Johnny Noël Howard France 1963
Brèves amours Camillo Mastrocinque, Giuliano Carnimeo Italie / France 1959
L’Apparition Xavier Giannoli France 2018
Nul homme n’est une île Dominique Marchais France 2018
Le Collier rouge Jean Becker France 2018
Lady Bird Greta Gerwig USA 2018
Les Heures sombres Joe Wright Royaume-Uni 2018
La Malédiction des Winchester Michael et Peter Spierig USA / Australie 2018
Le Labyrinthe – Le remède mortel Wes Ball USA 2018
Le Jour de mon retour (The Mercy) James Marsh Royaume-Uni 2018

Notes sur les films vus # 12

Châtiment • Reginald Barker (1915)
Un goût de miel • Tony Richardson (1961)
Premier contact • Denis Villeneuve (2016)
La Martienne diabolique • David MacDonald (1954)
Moana • Ron Clements & John Musker (2016)
Le Prêtre et la jeune femme • Joaquim Pedro de Andrade (1966)

Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

Le Kaiser déclare la guerre, et nomme le comte Ferdinand commandant d’un de ses sous-marins. Ne pouvant supporter d’entrer en conflit avec les lois divines, ce dernier refuse de tirer sur un paquebot civil…

Légers spoilers.

Le cinéma de Thomas Ince, que je découvre avec ce film, frappe d’abord par sa puissance d’évocation : il suffit de voir le peuple en liesse rythmer, comme par poussées de fièvre, la lente hésitation du roi devant son traité de guerre, pour en prendre la mesure. Et de fait, si Civilization est parfaitement à l’aise dans le tableau des assemblées, des foules, et des institutions, il semble rechigner à s’ancrer à des péripéties politiques trop précises (de celles qui prêteraient le flanc à l’analyse), entretenant face aux évènements un flou de fable ou de légende : on reconnaît sans mal l’affaire du Lusitania auquel le scénario réfère, ou encore la figure du Kaiser, mais les intertitres pour le désigner se contentent du mot “roi”, les belligérants sont non-identifiés, et l’évolution du conflit reste bien vague.

La guerre, dans le film, nous arrive plutôt comme hallucinée. Elle a déjà pour particularité d’être anachronique : ce ne sont pas les tranchées qu’Ince dépeint à l’écran, mais une guerre “à l’ancienne” (au sol et à découvert) qui aurait pris des proportions apocalyptiques. Les combats qu’on y mène, noyés dans le chaos et la brume, débordent sur les villages qu’ils traversent comme des raz-de-marée, filant entre les doigts du montage par des ellipses en cascade. La scène du sous-marin est un bon exemple de cette façon dont le conflit militaire s’incarne en une narration catastrophiste, pulsionnelle, dangereuse : la séquence débute par une révolte un peu ridicule, qui semble facilement maîtrisable, mais dérape soudain en meurtre, en inondation, puis trop vite en amas de cadavres – comme si nous étions nous-mêmes là, enfermés, d’abord goguenards, puis pas assez rapides pour fuir le piège que la scène referme sur nous.

Passée la sublime première partie, l’affaire devient plus compliquée : la grande instabilité formelle du film, à l’opposé de l’équilibre Griffithien, est autant bénéfique pour filmer le chaos que problématique quant il s’agit de s’accrocher aux personnes. Thomas Ince, en réduisant ses héros à de simples figures véhiculaires de sa piété insistante, n’arrange pas les choses… Approcher la guerre dans une optique de comparaison aux écritures bibliques, comme si c’était là le seul mètre étalon valable pour prendre la mesure d’un conflit mondial, nous apparaît certes aujourd’hui comme quelque chose d’original, de quelque peu exotique, une singularité qui joue en faveur du film. Mais malgré tous les efforts qu’on peut faire pour combler la distance qui nous sépare de l’Amérique dévote des années 10, il est difficile de nous lier à ces personnages pantins qui se comportent en purs fanatiques, chargés à eux seuls de cristalliser les enjeux religieux du récit. Toute la seconde partie en souffre (difficile alors d’accrocher au récit, voire de garder les yeux ouverts) : il faut que le film en revienne à ses visions baroques et hallucinées (la visite du champ de bataille aux côtés du Christ) pour qu’Ince et ses comparses parviennent, à nouveau, à nous transmettre la démesure de leur fièvre divine.
 

Les Dix Commandements

Les Dix Commandements Cecil B. DeMille / 1923

Les deux fils d’une mère pieuse, l’un mauvais garçon, l’autre sérieux, convoitent la même jeune femme.

 

Il y a au fond du cinéma de DeMille un fantasme noir, dont il s’agit de s’extraire.

Dès sa première scène, Les Dix commandements vibre d’une dichotomie entre le corps et l’esprit : on y compare une victime israélite à son pharaon bourreau, mais on oppose surtout l’agitation d’un corps de chair (dans l’effort, fouetté, suant, saignant, assoiffé, mêlé de poussière) à la puissance calme d’une figure insensible, visage immobile comme une pure idée. Ce traitement éthéré, généralement plutôt réservé chez DeMille aux personnages chrétiens (Jésus dans Le Roi des rois, la jeune fille refusant la danse ou allant sereinement au sacrifice dans Le Signe de la croix), c’est l’obsession à l’œuvre : se délivrer des nécessités de la chair, échapper au monde des pulsions, n’être plus qu’une âme.

Le premier ennemi chez DeMille sera ainsi la foule, car c’est la tentation du corps : manne humaine déraisonnée, traversée de marées, de violence, d’ivresse et de danses ; la foule est une transe. Mais c’est aussi un cinéma angoissé par le noir, plongée redoutée dans l’intériorité de chacun, tutoiement de l’inconscient qu’on vit comme un risque d’aliénation. Le décor avalé par l’ombre, noyant détails et lisibilité comme un lourd pétrole, augure chez DeMille la disparition progressive de la lucidité, et le rétrécissement du monde au seul feu de ce qui obsède le personnage : c’est l’enfoncement des êtres dans leur propre fantasmagorie (expérience utérine qui est d’ailleurs celle du film lui-même, remontant le temps pour aller observer l’origine du mal, dans la nuit des siècles passés). Ainsi en est-il du palais égyptien éventré de douleur à la mort du fils, déformé par la subjectivité malade du deuil, salles vides et sol jonché de corps abandonnés ; ou encore de cette confrontation finale dans le boudoir, où les ténèbres résument le personnage aux traits d’un visage révulsé : son geste apparaît alors moins comme un accident, que comme l’accomplissement final d’un parcours névrosé, décidé à expérimenter le péché jusqu’au bout. Le noir, c’est enfin dans ce film l’allié de la lèpre, mal invisible que les personnages imaginent sur leurs mains, dans l’obscurité de leurs angoisses coupables.

Ces scènes puritaines fascinées, où la phobie le dispute au désir, sont parmi les plus fortes du film (même si l’iconicité des passages bibliques menace parfois de tourner à vide, l’hypertrophie spectaculaire menant à quelques excès dispensables). Comment alors faire désirer au spectateur l’abandon de ce monde noir, si c’est au profit du catéchisme ? C’est là tout l’enjeu des Dix commandements, qui refuse le montage parallèle entre passé et présent pour faire du matériau biblique un simple préambule, une grille de lecture pour ce qui va suivre. Non sans échos subtils d’ailleurs, qui dépassent le simple jeu de rimes entre deux époques : pour exemple la visite au chantier, où l’on monte innocemment au septième ciel rejoindre l’homme désiré, sur les toits de l’église (« This is probably the nearest to Heaven I’ll ever get ! ») – avant de se surprendre à expérimenter soi-même, du haut des tours, le regard moral d’un Dieu qui voit tout (en l’occurrence ici, l’adultère).

Le film ne se contente malheureusement pas de la richesse de ces ambiguïtés : le récit, reprenant à son compte le conflit entre athées et croyants qui lui est contemporain, en passe sans cesse par la Bible elle-même, physiquement amenée sur la table au milieu des échanges : le souci ne tient pas à l’élégie chrétienne, ou à sa pénitence (pourquoi pas), mais à un militantisme moins occupé à explorer l’esprit du texte qu’à en faire la publicité.

Cette omniprésence du livre, aussi pénible soit-elle, mérite cependant d’être observée de plus près. Le personnage qui le revendique est une bigote : dans cette guerre entre religieux et incroyants, le personnage bon n’est ainsi pas le dévot, mais le trait d’union, celui qui accepte autant de rire de sa position de saint (le passage à l’auréole) que de reconnaître la réalité de ses désirs. Cela donne quelques magnifiques scènes entre frères, les plus simples et réussies du film, qui brillent d’abord car elles sont de complexes échanges (le trio autour de la porte coupée), et non une opposition didactique (les premières confrontations entre mère et fils) : plutôt que de cogner les personnages à une doctrine, le livre saint est surtout l’occasion pour chacun de négocier avec sa part éthique.

Mais le projet du film dépasse ces péripéties, et le bon frère n’est pas qu’un trait d’union entre personnages : il est aussi le chemin entre deux conceptions du divin. Le segment contemporain sert en effet à opérer une douloureuse mais nécessaire métamorphose du rite, qui permettra seule de s’extraire du monde noir : lorsque le film interrompt son récit biblique, à son premier tiers, c’est sur le massacre d’une punition divine ; lorsqu’il retourne enfin au livre, après toutes ses aventures, c’est pour figurer la miséricorde de Jésus… Lent passage de témoin entre le Dieu de l’ancien testament et celui du nouveau (« I taught you to fear God, instead of to love Him »), entre le judaïsme et le christianisme. Et c’est ici que la transcendance propre au cinéma classique joue à plein : DeMille met un point d’honneur à ce que Dieu reste toujours une hypothèse du monde contemporain, une question ouverte relative à la culpabilité de chacun, seulement inscrite dans l’évidence de la mise en scène. Aucun deux ex-machina ne viendra confirmer sa présence : les catastrophes ne sont que le découlement logique des actions, le personnage se condamne en s’embourbant dans sa propre paranoïa. La redoutable dernière réplique, comme la structure du film entier, renvoient alors la religion aux miracles paradoxaux des grands climaxs du cinéma chrétien, ceux de Stars in my Crown ou d’A Canterbury Tale : dépassant le stade régressif des lectures littérales du Livre pour se faire simple harmonie, épiphanie de l’équilibre du monde, philosophie de vie.

The Ten Commandments en VO.